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Télétravail : entre avantages et inconvénients, y a-t-il un juste équilibre?

Au-delà du télétravail « artisanal » improvisé dans l'urgence de la pandémie du coronavirus, il y a matière à amélioration.

Un employé travaille dans son bureau à la maison.

Plusieurs employés ont dû improviser des bureaux pour pouvoir travailler de la maison.

Photo : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Pendant que le monde du travail cherchait ses repères, le télétravail, formule déjà connue mais marginale, s’est généralisé avec la fulgurance de la COVID-19. S’il devait se pérenniser, ce mode de travail devrait être balisé et limité dans le temps, disent experts et syndicalistes.

Les statistiques ne sont pas tout à fait à jour, mais Diane-Gabrielle Tremblay, professeure à l'École des sciences de l'administration à l'Université TELUQ, évalue à environ 40 % la proportion des employés canadiens qui travaillent de leur domicile en ce moment.

Ce taux, qui oscillait entre 10 % et 15 % avant la crise sanitaire actuelle, devrait retomber à 20 % ou 25 % à la fin de la pandémie s’il n’y a pas de nouvelle vague, prédit Mme Tremblay.

C’est que, dit-elle, les employeurs ont tout à gagner à promouvoir le télétravail dont l’expérience et les recherches ont démontré les bénéfices, comme la hausse de la productivité, qui vient démentir le préjugé du relâchement. Les travailleurs sont d’autant plus productifs quand ils perçoivent le télétravail comme un privilège qu’il faut préserver au prix d’efforts redoublés et d’heures supplémentaires consenties.

Au chapitre des gains, il y a aussi les économies substantielles que réalisent les employeurs, principalement dans les coûts de location immobilière et autres frais fixes.

Les employés y trouvent également leur compte, puisqu’en restant à la maison, ils évitent les déplacements quotidiens avec leur lot de stress et de désagréments et passent plus de temps avec leur famille. Ils arrivent aussi, généralement, à mieux se concentrer sur leurs tâches, même si le contexte actuel ne le permet pas souvent, en raison de la présence des enfants à la maison.

Diane-Gabrielle Tremblay devant une fenêtre.

Diane-Gabrielle Tremblay, professeure à l'École des sciences de l'administration à l'Université TELUQ

Photo : Université TÉLUQ

Briser l'isolement

Cependant, avec les avantages viennent aussi les inconvénients. Outre les possibles ennuis de santé physique chez ceux qui ne sont pas pourvus de mobilier ergonomique, le télétravail est de nature à isoler socialement l’employé, car il a pour effet de segmenter les équipes de travail, explique Lise Lachance, professeure au Département d’éducation et pédagogie de l’UQAM.

En l’absence de soutien, le travailleur peut se sentir complètement isolé et coupé du milieu de travail et de ce qui s’y passe, y compris les possibilités de promotion, ce qui pourrait nuire à l'évolution de sa carrière, souligne Mme Lachance.

Le milieu de travail, c’est aussi un milieu social, rappelle pour sa part Diane-Gabrielle Tremblay. Elle note que l’ennui peut être un effet collatéral du télétravail, d’où d’ailleurs l’engouement grandissant des travailleurs autonomes pour les espaces de travail partagés (coworking) afin de briser la solitude du travail à la maison.

Premiers indicateurs sur le télétravail

Une recherche en cours depuis le 4 avril et menée par Tania Saba et Gaëlle Cachat-Rosset, de la Chaire BMO en diversité et gouvernance de l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal, laisse voir un regain d'intérêt pour le travail à domicile au Canada.

D’après les résultats préliminaires de la recherche, 47 % des quelque 3000 répondants ont exprimé le souhait de poursuivre le télétravail après la fin de la pandémie, et 37 % des participants à la recherche disent être productifs en travaillant de la maison.

Par contre, les répondants qui se sentent isolés et loin des centres décisionnels ont admis être moins productifs en mode télétravail. Une baisse de productivité a été également observée chez ceux dont les tâches à accomplir sont intimement liées au travail d’équipe, c'est-à-dire à l'interaction avec les collègues.

Par ailleurs, Tania Saba relève que le télétravail continue d’être considéré comme une bonne avenue pour concilier travail et vie personnelle, qu’on soit un homme ou une femme. Il est donc faux de croire que le télétravail intéresse davantage les femmes que les hommes.

« Bénéficier des deux mondes »

Pour entretenir le lien social et nourrir le sentiment d’appartenance, les deux expertes sont d'accord pour préconiser un télétravail plus volontaire, flexible et en alternance avec le travail traditionnel.

Pour créer un sentiment d’appartenance à un milieu, à une organisation, la dynamique collaborative et les échanges sur les milieux de travail sont un élément très important, souligne Mme Tremblay.

Mme Lachance abonde dans le même sens, affirmant qu’il faudrait permettre aux gens de bénéficier des deux mondes : travailler quelques jours en télétravail et quelques jours en présence, car cela pourrait limiter les effets négatifs en lien avec le télétravail.

Magali Picard dans les studios de Radio-Canada.

La vice-présidente nationale exécutive de l'Alliance de la fonction publique du Canada (AFPC), Magali Picard, plaide pour un télétravail en alternance avec le travail au bureau.

Photo : Radio-Canada / Agnès Chapsal

C’est en somme la principale préoccupation des syndicats. Magali Picard, vice-présidente exécutive nationale de l’Alliance de la Fonction publique du Canada (AFPC), indique que les gens [qui travaillent à temps plein de leur maison] pensent qu’ils perdent un peu leur statut de travailleur après quelques années et se sentent isolés, ne sentent pas faire partie d’une équipe de travail.

C’est important de travailler à domicile, mais il doit y avoir quand même ce sentiment d’appartenance à maintenir avec des réunions d’équipe et des échanges avec les différents partenaires sur les outils, les politiques de travail, etc.

C’est une préoccupation pour l’AFPC de s’assurer que les gens qui travaillent de leur domicile aient la capacité, une fois par semaine, une fois par mois, de se rendre au bureau. On ne demande pas que ces gens-là aient un poste fixe, mais bien qu’ils aient un endroit pour se brancher et de participer en personne à la vie sociale qu’amène le travail.

Magali Picard, vice-présidente exécutive nationale de l’AFPC
L'évolution de la COVID-19 d'heure en heure

Line Lamarre, présidente du Syndicat des professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ), constate pour sa part que ses membres ont fini par comprendre les limites du télétravail à temps plein. Il y a des journées où les employés préféreraient aller au bureau pour les besoins de socialisation et pour replonger dans l’informel du bureau dans lequel circule une tonne d’informations, mentionne-t-elle.

Parlant d’une transformation majeure du monde de l’emploi, Mme Lamarre est convaincue de la nécessité de négocier le grand virage du télétravail, mais pour ce faire, il faut baliser le terrain. Il va y avoir des bouts de conventions collectives à réécrire pour, par exemple, déterminer comment les gestionnaires vont intervenir auprès des employés en télétravail.

Peuvent-ils les appeler à 7 h le soir, à 6 h le matin, comment on gère ça? Il faut avoir droit à la déconnexion, il faut ces balises-là.

Nos conventions collectives ne sont pas faites du tout pour gérer ce genre d’horaire distendu, les lignes sont floues. C’est la partie qui reste à déterminer avec les employeurs advenant le cas que le télétravail devienne permanent.

Lise Lamarre, présidente du SPGQ

Magali Picard, dont le syndicat représente quelque 140 000 fonctionnaires fédéraux, exprime également le besoin d’avoir des clauses dans les conventions collectives qui vont refléter cette nouvelle réalité.

Les négociations à venir devraient clarifier par ailleurs une foule de détails, comme le remboursement des frais encourus en télétravail (mobilier, outils informatiques, connexion Internet, etc.).

Il faut que les salariés bénéficient des économies faites par les employeurs, plaide Line Lamarre.

Line Lamarre, présidente du Syndicat des professionnels du gouvernement du Québec

Line Lamarre, présidente du SPGQ, pense qu'il faut passer du télétravail artisanal à un autre mieux encadré.

Photo : SPGQ

Une gestion du personnel à revoir

Le SPGQ, qui évalue à 85 % la proportion de ses membres qui travaillent de la maison en ce moment, croit que le recours généralisé au télétravail devrait être accompagné d’une nouvelle culture managériale.

On sort d’un mode de travail qui était un restant de la période industrielle avec des horaires de travail fixes et on gérait la présence des employés au travail à l’ancienne, fait remarquer Mme Lamarre. Elle estime que les gestionnaires ont du mal à s’adapter à la nouvelle donne et que certains sont assez présents.

Actuellement, on est dans un mode artisanal. Du jour au lendemain, tout le monde s’est retrouvé chez eux, on s’est débrouillé et les employés de l’État ont accepté de continuer à donner la même prestation de travail, le même service en étant très mal installés, très mal organisés, en plus avec les enfants à la maison.

Line Lamarre, présidente du SPGQ

Diane-Gabrielle Tremblay précise que ce sont souvent des cadres intermédiaires, des superviseurs immédiats, qui aimaient bien avoir les gens autour d’eux et qui étaient donc peu enclins à voir leur personnel faire du télétravail.

Le problème c’est que les superviseurs au style contrôlant, plutôt qu’encadrant, auraient peut-être tendance à tenter de vouloir maintenir le contrôle qu’ils avaient dans le milieu de travail, commente-t-elle. Dans une situation de télétravail, ils peuvent se servir d’outils informatiques pour surveiller à distance leurs subalternes.

Pour la professeure à l'École des sciences de l'administration à l'Université TELUQ, ces gestionnaires doivent passer d’un contrôle à vue à un encadrement par objectifs et par résultats, une pratique qui est plus implantée dans le monde anglo-saxon.

Selon elle, un changement de mode de gestion s’impose à la lumière de la transformation en cours. Les gestionnaires devraient donc fixer des objectifs clairs ainsi que des échéanciers à leurs employés. Ces derniers devraient, de leur côté, travailler en fonction des objectifs assignés et rendre compte de leur travail, avec une fréquence à déterminer, sans tomber dans les excès.

Un peu comme au bureau, les gestionnaires devraient être attentifs aux manifestations du présentéisme à distance. De même qu'ils devraient s’adapter aussi bien aux salariés autonomes qu’à ceux qui ont besoin de plus d’encadrement, à plus forte raison en travaillant à domicile.

Une personne travaille à son ordinateur avec un enfant devant elle.

Beaucoup d'employés qui sont en mode télétravail doivent composer avec la présence des enfants à la maison.

Photo : Reuters / Fabrizio Bensch

Faut-il craindre pour la sécurité de l’emploi?

À force d’avoir le personnel à distance et d’accumuler des gains avec le télétravail, des employeurs pourraient-ils être tentés de revoir le statut de leurs employés? En d’autres termes, doit-on craindre une précarisation de certaines fonctions et une perte graduelle de la sécurité de l’emploi dans un monde qui favoriserait davantage la sous-traitance et le recours aux travailleurs autonomes?

Diane-Gabrielle Tremblay dit ne pas disposer de données précises à ce sujet, mais convient que le risque existe, du moins dans certains secteurs. Elle en veut pour exemple le domaine de la traduction, dont les professionnels étaient jadis majoritairement des salariés réguliers, avant de se convertir massivement, au fil du temps, en travailleurs autonomes.

Elle signale que le même phénomène a été observé dans les secteurs de la rédaction, du service-conseil et de la comptabilité, entre autres. Dans l’industrie de la téléphonie et des télécommunications, ajoute-t-elle, des gens qui étaient des salariés et rentraient au bureau ont été incités à créer leurs propres petites entreprises et à devenir sous-traitants.

Si on regarde les tendances dans certains secteurs, tout ce qui peut se faire à distance de l’entreprise, de l’organisation, ça conduit parfois à faire évoluer vers des contrats de travailleurs autonomes.

Diane-Gabrielle Tremblay, professeure à l'École des sciences de l'administration à l'Université TELUQ

On ne peut pas enlever cette crainte, admet Line Lamarre, la présidente du SPGQ, qui rappelle que la permanence est un gage de stabilité et de neutralité de la fonction publique face aux aléas et aux jeux d’influence que peuvent générer les changements de gouvernements.

De toute évidence, la pratique de l’État de recourir à la sous-traitance n’est pas nouvelle, rappelle la leader syndicale. Elle signale néanmoins que le gouvernement du Québec qui voulait procéder à un gel de l’embauche dans la fonction publique s’est vite ravisé, en réalisant que l’État était déjà en manque de main-d’œuvre.

Pour que l’État québécois continue à être capable de faire ce qu’il fait présentement, il est impossible de réduire le nombre de salariés. On y arrive à peine.

Line Lamarre, présidente du SPGQ

De plus, la présidente du SPGQ doute bien des économies que le gouvernement pourrait réaliser en recourant aux travailleurs autonomes qui, eux, coûtent plus cher.

Un bureau de travail, avec ordinateur, clavier, souris et écouteurs

Les employés ne devraient pas payer les frais engagés pour l'exécution du télétravail, disent les syndicats.

Photo : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

La précarisation n’est pas source de crainte pour Magali Picard, de l’AFPC, pour qui les travailleurs autonomes ne se bousculent pas au portillon de la fonction publique fédéral en raison de la rémunération peu attrayante. Le gouvernement le sait très bien, ce qui demeure alléchant de travailler pour la fonction publique fédérale, ce sont les conditions d’emploi (les régimes de pension et les assurances collectives), la priorité n’étant pas le salaire.

Je ne sens pas cette inquiétude-là. Si jamais ça venait, on s’ajustera, mais honnêtement, je ne travaillerai pas pour empêcher le travail à domicile de peur de perdre des membres.

Magali Picard, de l’AFPC

De plus, affirme la syndicaliste, en ouvrant grand la porte aux travailleurs autonomes, le gouvernement risquerait de perdre la précieuse expertise de ses fonctionnaires. Ces derniers sont aussi soumis à des normes de confidentialité et d’imputabilité qu’il serait difficile d’assurer auprès des sous-traitants, estime Mme Picard.

« Se faire confiance », ou la recette gagnante de Nubik

L’entreprise Nubik, spécialisée en implantation de solutions d’affaires, n’a pas attendu la pandémie du coronavirus pour recourir au télétravail. Katie Bussières, qui préside la compagnie, se rappelle que celle-ci fonctionnait déjà sur ce mode quand elle l’avait achetée, il y a cinq ans.

Le travail à distance est pour ainsi dire dans l’ADN de Nubik qui a trouvé dans cette formule une bonne manière d’attirer vers elle une main-d’œuvre qualifiée et rare. Tous les employés de l’entreprise – plus d’une centaine – travaillent de leur domicile.

Et si cette expérience du télétravail a été payante, c’est parce que, affirme Mme Bussières, on a su se faire confiance. C’est un bon prérequis, car le premier frein au télétravail, c’est la perte de ce lien de confiance.

Tant qu’il ne fait pas confiance [aux employés], le superviseur n’est pas bien et il ne peut pas focaliser sur les bonnes choses dans la gestion de son entreprise.

Katie Bussières, présidente de Nubik

De là la nécessité d’ajuster son mode de gestion, pour l’orienter vers les résultats plutôt que de contrôler de près les employés, une pratique qui ne sert tellement à rien, de l’avis de la chef d’entreprise.

Pour ce faire, le gestionnaire devrait planifier ses objectifs et vérifier leur atteinte, en plus d’agir en agent mobilisateur. Tout cela requiert des habiletés de gestion beaucoup plus grandes que de vérifier qui est arrivé et qui n’est pas arrivé le matin.

Katie Bussières, présidente de Nubik

Pour Katie Bussières, présidente de Nubik, la confiance des gestionnaires envers les employés est un prérequis dans un contexte de télétravail.

Photo : Nubik

Katie Bussières fait remarquer que l’idée de savoir que tout le monde est au travail donne souvent un faux sentiment de sécurité quant au fait que tout le monde fait son travail. Mais, prévient-elle, ce n’est pas parce que les gens sont à leur travail qu’ils font bien leur travail.

Même si tous les employés de la compagnie travaillent à distance, on réussit à avoir un excellent esprit d’équipe, une excellente collaboration entre les membres de nos équipes et un grand sentiment d’appartenance, se réjouit l’entrepreneure.

D’après elle, tout est dans la culture de l’entreprise, les pratiques internes, les pratiques de gouvernance. Chez Nubik, on réunit toute l’entreprise ensemble trois ou quatre fois par année. Il y a plein de choses qu’on peut organiser qui vont favoriser un esprit d’équipe, sans nécessairement se voir physiquement tous les jours.

La présidente de Nubik se félicite par ailleurs de la bonne productivité de ses salariés qui apprécient tellement les avantages qui viennent avec le télétravail, dont la conciliation travail-famille, qu’ils le rendent bien à l'entreprise.

Des bureaux virtuels

Nubik dispose encore de deux bureaux, mais personne ne s’y rend pour y travailler, témoigne la présidente Katie Bussières. Le personnel de la compagnie communique principalement à l’aide d’un logiciel qui reproduit virtuellement la composante de l’équipe. Chaque employé dispose de son espace et de son avatar dans cette représentation. Si un membre de l’équipe veut parler avec un autre, il n’a qu’à cogner à sa porte virtuelle. Le système mis en place permet de voir si l’employé avec qui on désire communiquer est, par exemple, en réunion avec d’autres collègues.

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