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Examens à distance : des universités québécoises tentées par la télésurveillance

Un jeune homme assis à une table devant un écran d'ordinateur.

La télésurveillance d'examens inquiète plusieurs étudiants.

Photo : iStock / dusanpetkovic

Des universités envisagent d’avoir recours à un logiciel pour surveiller à distance la tenue des examens. Des étudiants et des experts estiment que ce genre de dispositif est intrusif, car il permet aux logiciels d’avoir accès au microphone et à la caméra de l'ordinateur.

La pratique n’est pas généralisée, mais elle fait déjà bondir certains étudiants et experts. À l'Université Concordia, une dizaine de cours sur presque 800 seront télésurveillés cet été. Cela signifie qu’à défaut de venir en classe sous la supervision d’un tiers qui surveillera physiquement les étudiants, ces derniers devront installer sur leur ordinateur un logiciel qui aura accès à certains paramètres pour vérifier qu’il n’y a pas de tricherie.

Les cours concernés sont ceux de comptabilité, de mathématique, de statistiques et d’ESL (English as a second language, soit anglais langue seconde).

Nous avons décidé d’être transparents à ce sujet. [La télésurveillance] des examens est clairement indiquée dans le syllabus lorsque l’étudiant choisit ses cours, explique Sandra Gabriele, la vice-rectrice exécutive adjointe à l’innovation en enseignement et en apprentissage de l’Université Concordia.

Malaise de certains étudiants

Une première annonce d’examens télésurveillés avait fait grand bruit à Concordia à la fin du mois de mars. Des étudiants avaient mis en ligne une pétition pour s’y opposer. Elle avait recueilli près de 10 000 signatures.

Son instigateur soulevait plusieurs points, comme l’accès à un haut débit Internet, dont ne disposent pas tous les étudiants, ou la nécessité de passer l’examen en ligne dans un environnement de travail calme.

Nous ne devrions pas avoir à renoncer à nos droits en matière de confidentialité numérique pour satisfaire aux décisions des départements. Nous avons payé nos frais de scolarité en janvier et n'avons jamais accepté de telles circonstances, peut-on lire sur la pétition.

Finalement, les signatures ont eu gain de cause, mais parce que l’université a fait face à un problème technique.

Si les enjeux de protection des données personnelles que soulève le recours à des logiciels de surveillance pour les examens inquiètent des étudiants, les responsables de l'université se veulent rassurants.

Nous voulions que ce soit simple et sécurisé et respectueux des enjeux de vie privée, et que toutes les données récoltées soient stockées au Canada, dit Mme Gabriele. Le logiciel utilisé sera celui de l’entreprise Proctorio.

Un étudiant qui a tenu à garder l’anonymat rappelle que tout le monde n'est pas à l'aise avec l'idée de donner accès à des informations telles que le lieu [de résidence] et l'identité. Ils prétendent que le système est sécurisé, mais nous ne pouvons pas faire confiance à un système qui a permis à d'autres personnes d'accéder à la base de données des étudiants.

John Devoy, directeur du marketing numérique de Proctorio, précise que l’entreprise n’aura pas accès à ces données qui sont chiffrées et stockées dans un serveur au Canada. Les instructeurs et les administrateurs d'examens ne peuvent accéder à ces données d'examen que via la plateforme utilisée pour le test et ne peuvent pas faire de captures d'écran ou télécharger les enregistrements, ajoute-t-il.

Caméra, micro, regard, écran

Un document remis aux étudiants indique la liste des données auxquelles aura accès le logiciel de l’entreprise Proctorio : la caméra, la localisation physique, l’identité, le clavier, la localisation de la souris, les fenêtres ouvertes dans le navigateur, l’écran, les autres logiciels qui sont en activité sur l’ordinateur, etc.

Il est également indiqué que les mouvements des yeux, de la bouche et de la tête seront enregistrés par le logiciel.

Vannina Maestracci, porte-parole de l’Université Concordia, indique que le candidat devra montrer sa carte d’étudiant à la caméra afin de faire valider son identité.

Sandra Gabriele explique que ces informations sont traitées par une intelligence artificielle. Si elle voit un comportement qu’elle juge anormal, les professeurs en seront informés. Ce sont eux qui prendront la décision de sanctionner ou pas l’étudiant, qui pourra se défendre, ajoute-t-elle.

John Devoy indique que le logiciel ne choisit jamais les comportements à signaler, mais se contente de les identifier. Généralement, il s’agit d’un comportement qui diffère du comportement moyen constaté dans le reste de la classe durant l’examen, ajoute-t-il.

Pendant l’examen, le logiciel surveillera l'activité de l'écran, l'activité du clavier et les sons dans la pièce via le microphone de l'ordinateur. Il est automatisé, ce qui signifie que personne ne surveille l'étudiant ''en direct'', précise de son côté Vannina Maestracci.

Mme Gabriele ajoute que, pour l’établissement, il était important que la surveillance à distance ne se fasse pas par un tiers qui, en temps réel, observe les faits et gestes de l’étudiant.

Vannina Maestracci poursuit : Le logiciel n’a pas accès au disque dur d’un utilisateur, à ses fichiers personnels ou aux données, et l’enregistrement sera détruit selon les politiques qui s’appliquent à tous les matériels de cours à Concordia. Une fois l'examen terminé, les étudiants peuvent désinstaller le logiciel.

Sandra Gabriele n’a pas pu indiquer combien l’acquisition de ce logiciel a coûté à l’université.

Plan rapproché d'Anne-Sophie Letellier, assise dans un salon.

Experte en cybersécurité chez Crypto-Québec, Anne-Sophie Letellier formule certaines réserves quant à la télésurveillance des examens.

Photo : Radio-Canada

Enjeu de protection de la vie privée

En France, le recours à la télésurveillance des examens a été largement décrié par un collectif d’universitaires. Dans une tribune publiée dans le journal Libération, le collectif explique que cette solution est une logique de gestion autoritaire des rapports humains au sein des institutions d’enseignement supérieur […] qui place la lutte supposée contre la triche aux examens au-dessus de considérations éthiques et juridiques.

Anne-Sophie Letellier, experte en cybesécurité à Crypto-Québec, estime que la nature des données récoltées est assez invasive même si elles ne sont liées qu'à l'examen.

Par ailleurs, comme les données sont accessibles par les enseignants, elle souligne qu’il serait légitime d'assumer que tous n'ont pas la même habileté et sensibilité à [l'égard de ces données personnelles]. Sans mesures supplémentaires instaurées par défaut par les institutions, il y a un risque substantiel qui me rendrait mal à l'aise.

Mais d’après l’experte, le point essentiel à soulever est celui du consentement libre et éclairé. Dans ce contexte, je doute que les étudiants aient réellement un choix, ce qui les place dans une situation extrêmement problématique, dit-elle. Les étudiants qui refusent d’installer le logiciel de télésurveillance n’auront d’autre choix que de ne pas suivre le cours.

D’autres universités en réflexion

Dans les autres universités du Québec, on indique généralement étudier différentes solutions. À l’Université de Montréal, le Centre de pédagogie universitaire a mis en place un projet pilote de télésurveillance d’un examen. Selon la situation, nous analyserons le tout et verrons si nous allons l'utiliser à d'autres fins, explique Geneviève O’Meara, porte-parole de l’université, en précisant que si la solution est choisie, elle ne concernera toutefois pas tous les examens et sera utilisée dans des situations bien précises, pour l'obtention d'un diplôme d'une formation sous agrément, par exemple.

De son côté, l’Université du Québec à Montréal explique plancher sur différentes solutions, sans en dire davantage. Quant à l’Université Laval, l’établissement a décidé de surseoir à l’utilisation de solutions logicielles de surveillance. Toutefois, des tests d’utilisation [...] seront effectués au cours de la session d’été, précise Simon La Terreur, conseiller en relations médias de l'université.

Seule l’Université McGill ne recommande pas l’utilisation de logiciels de surveillance à distance. Il existe un risque de défaillance technique en raison de la nécessité d'un accès Internet prolongé et durable dans le cas où un tel logiciel serait utilisé. Si quelque chose tournait mal durant l’examen, il n'y aurait pas de sauvegarde, expliquait par courriel Frédérique Mazerolle, agente des relations avec les médias à l’Université McGill.

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