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Les ravages de la COVID-19 en Amérique latine

« Les gens n'ont plus peur du virus, mais plutôt de mourir de faim. »

Une femme et deux enfants devant leur maison.

Une famille à la porte de sa maison dans un bidonville de Bogota après avoir reçu un sac de nourriture de l'État, le 23 avril 2020.

Photo : Getty Images / RAUL ARBOLEDA

Le coronavirus frappe l’Amérique latine de plein fouet. Les deux pays les plus peuplés, le Brésil et le Mexique, enregistrent des taux de contagion et de mortalité extrêmement élevés, tandis que le confinement pourrait faire autant de mal que la maladie elle-même.

Avec plus de 363 000 cas, le Brésil a maintenant dépassé la Russie, devenant le deuxième pays le plus touché du monde par le coronavirus après les États-Unis. Ses taux d’infection et de mortalité sont parmi les pires des pays émergents, s’inquiètent les épidémiologistes.

Qui plus est, les chiffres officiels sous-estiment largement l'ampleur de la pandémie, croient les chercheurs, qui pensent qu’ils sont au moins 15 fois inférieurs à la réalité, et que le pays compte plutôt plus de 3,6 millions de personnes infectées. Pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’Amérique du Sud est désormais un nouvel épicentre de la pandémie puisque c’est là que le nombre de contaminations progresse le plus en ce moment.

Les systèmes de santé de tous ces pays, déjà fragiles, sont actuellement soumis à rude épreuve.

La situation n’est pas pareille partout en Amérique latine, mais en général, seuls les citoyens qui ont les moyens de les payer ont accès à des soins de qualité. Pour les autres, le système public, débordé et mal financé, n’offre que le strict minimum.

Même si le virus touche tout le monde et que riches et pauvres peuvent l’attraper, ceux qui disposent de plus de ressources financières ont accès aux meilleurs hôpitaux et aux meilleurs traitements, note Jason Marczak, directeur du Centre Adrienne Arsht sur l’Amérique latine de l’Atlantic Council, à Washington.

Il n’est pas rare d’entendre des cas de familles devant éponger des dettes de plusieurs dizaines de milliers de dollars pour des soins prodigués à un patient atteint du coronavirus.

Un homme, le visage couvert d'un masque, pousse un fauteuil roulant en ville.

Un homme transporte son père en fauteuil roulant à Guayaquil, en Équateur, une des villes les plus touchées par la COVID-19 en Amérique latine.

Photo : Getty Images / Eduardo Maquilon

En Équateur, par exemple, une journée d'hospitalisation privée coûte de 550 $ à 1100 $, entre 2000 $ et 3500 $ en soins intensifs, alors que le salaire minimum est de 550 $ par mois.

Selon une étude de la Banque interaméricaine de développement, les soins de première ligne et la prévention laissent particulièrement à désirer en Amérique latine. Le nombre de lits aux soins intensifs et de respirateurs est très limité.

La crainte pour des pays précaires comme les nôtres, qui ont une mauvaise gestion [de la santé], c’est que les infections deviennent incontrôlables et que les systèmes de santé s’effondrent, souligne Alejandra Dinegro Martinez, sociologue et analyste politique à Lima.

Conscients de leur faible capacité de réponse sanitaire, la plupart des États latino-américains ont agi rapidement, imposant des confinements à la population dès la mi-mars, dans la plupart des pays.

Le Brésil et le Nicaragua font bande à part, puisque leurs présidents refusent de décréter des restrictions en invoquant leur coût économique. Faisant fi des récriminations du président Jair Bolsonaro, certains gouverneurs d’États brésiliens ont quand même mis en place des mesures de quarantaine et de distanciation physique.

La précarité des travailleurs

Un vendeur à côté d'une table sur le trottoir, le visage couvert d'un masque, reçoit le paiement d'une cliente.

Alex Hernandez sert une cliente à son étal de l'avenue Baja California, à Mexico, le 17 avril 2020. Les vendeurs informels de nourriture disent avoir vu une baisse de leur clientèle entre 60 % et 80 % depuis l'entrée en vigueur des mesures visant à empêcher la propagation du coronavirus.

Photo : Getty Images / Manuel Velasquez

Pour les travailleurs d’Europe et d’Amérique du Nord, le confinement est synonyme de télétravail et de prestations d’urgence pour ceux qui ont perdu leur emploi.

Mais dans les pays d’Amérique latine, comme dans la plupart des pays émergents, le marché du travail est précaire et informel. Le travail à distance n’est une possibilité que pour une mince partie des travailleurs les plus éduqués. Pour la grande majorité, le confinement signifie qu’ils n’ont plus aucune rentrée d’argent.

Selon les données de l’Organisation internationale du travail (OIT), 54 % des travailleurs latino-américains, soit quelque 158 millions de personnes, oeuvrent dans le secteur informel. La législation du travail ne s’applique pas à eux et ils ne bénéficient d’aucune couverture sociale.

Que ce soient des employés domestiques, des travailleurs agricoles ou des vendeurs ambulants, ces millions de personnes se sont retrouvées du jour au lendemain sans revenu.

La grande majorité de ces travailleurs vivent au jour le jour, explique la sociologue péruvienne Alejandra Dinegro Martinez. Dans le secteur informel, on a un revenu quotidien.

Si je ne travaille pas un jour de la semaine, ce jour-là je n’ai pas de revenus, je ne peux pas acheter à manger pour ma famille.

Alejandra Dinegro Martinez, sociologue

Si vous êtes dans l’économie informelle, vous n’avez aucune protection sociale; vous ne cotisez pas à l’assurance chômage et à un système de santé privé, cela fait que vous avez moins accès à des services de qualité, explique Sébastien Dubé, professeur au Département de sciences politiques et relations internationales Universidad del Norte, à Barranquilla, en Colombie.

L’OIT estime que la crise a entraîné la perte de 80 % des revenus des travailleurs du secteur informel en Amérique latine.

Qui plus est, un grand nombre de ces travailleurs vivent dans des secteurs populaires où la promiscuité est courante, souligne Jason Marczak. L’Amérique latine, précise-t-il, est la région la plus urbanisée du monde, mais des choses aussi simples que l’accès à l’eau courante sont parfois problématiques pour les habitants des quartiers pauvres.

La distanciation sociale n’est pas viable quand il y a une telle densité dans les maisons et dans les bidonvilles.

Jason Marczak, directeur du Centre sur l’Amérique latine de l’Atlantic Council

Pour beaucoup d’entre eux, qui n’ont pas de réfrigérateur, se ravitailler est une tâche quotidienne. Cela implique de prendre les transports en commun et de fréquenter des marchés d’alimentation où les mesures d’hygiène et de distanciation ne sont pas nécessairement de mise.

Une aide ponctuelle

Sans emploi, sans revenu, mais également sans aucun filet social, c’est la survie même de ces travailleurs qui est menacée.

Des soldats armés et masqués remettent un sac de nourriture à une femme devant une maison en tôle.

Une famille reçoit un sac de nourriture remis par des soldats dans un bidonville de Bogota, le 23 avril 2020.

Photo : Getty Images / RAUL ARBOLEDA

Certains États ont bien pris des mesures pour les soulager, mais il s’agit d’une aide ponctuelle, qui ne rejoint pas tous ceux qui en ont besoin, dit Alejandra Dinegro. Et ces paiements directs sont assez limités, dépassant rarement 100 $ par personne pour la durée du confinement. Les gens n'ont plus peur du virus, mais plutôt de mourir de faim, conclut-elle.

Les États latino-américains sont loin d’avoir les ressources fiscales des pays développés, souligne Jason Marczak, même si, selon lui, ils ont fait des efforts louables pour tenter de secourir les nouveaux chômeurs. Il y a eu de l’aide aux populations vulnérables, des programmes de transferts conditionnels de fonds ou pour permettre aux gens de reporter le paiement des factures des services d’électricité ou d’eau [notamment au Salvador].

Pour des millions de Latino-Américains qui vivent au jour le jour, qui n’ont pas d’économies, après deux mois sans revenu, c’est insoutenable.

Sébastien Dubé, professeur à la Universidad del Norte, en Colombie

Un appauvrissement généralisé

La pandémie survient dans des conditions particulièrement difficiles pour l’Amérique latine, alors que l’on prévoyait déjà une croissance très faible dans la région. Avec le coronavirus, la Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC) envisage maintenant un repli de 5,3 % du PIB en 2020.

Sébastien Dubé redoute qu’en réalité ce ne soit bien pire. C’est que la COVID-19 affecte directement les quatre piliers de l’économie latino-américaine, signale-t-il, avec la chute des exportations, du prix des matières premières, du tourisme et des envois de fonds.

La région dépend fortement de ses exportations, dont le volume et la valeur se verront réduits à cause de la récession mondiale, soutient le rapport de la CEPALC, qui souligne également le rôle que jouera la contraction de la demande chinoise, notamment sur les matières premières telles que le pétrole et le cuivre.

Le Mexique et le Brésil sont les deux pays qui souffriront le plus de la chute de la demande en produits manufacturiers, tandis que les petits États des Caraïbes sont ceux qui se verront le plus affectés par l’effondrement du secteur touristique, prévoit l’organisme.

Vue d'une plage presque déserte.

En raison du coronavirus, les visiteurs n'ont plus accès aux plages de Punta Cana, en République dominicaine.

Photo : Getty Images / ERIKA SANTELICES

Enfin, en ce qui concerne la diminution des transferts de fonds, elle est directement liée aux pertes d’emploi des travailleurs en Amérique du Nord ou en Europe, qui envoient des fonds à leur famille restée aux pays. Ces sommes peuvent représenter jusqu’à 35 % du PIB en Haïti, 20 % au Guatemala, note M. Dubé.

Les organisations onusiennes craignent, en plus d’une hausse du chômage, une nette détérioration de la qualité de l'emploi et une augmentation de la pauvreté, qui pourrait alors atteindre 34,7 % de la population latino-américaine, et l'extrême pauvreté 13 %.

Cela entraînerait un recul des gains obtenus pendant les années 2000, lorsque la croissance économique a permis une réduction importante de la pauvreté et de l’extrême pauvreté dans la région.

Ainsi, des travailleurs qui avaient réussi à rejoindre la classe moyenne pourraient redescendre à l’échelon du dessous, appréhende Jason Marczak. C’est une classe moyenne très fragile, note-t-il, si quelqu’un tombe malade ou perd son travail, ses revenus chutent et il retombe dans la pauvreté.

En fait, la crise exacerbe les inégalités existantes, croit Alejandra Dinegro. Le virus n’est pas démocratique, la mort n’est pas démocratique.

Au Pérou, les gens mouraient déjà avant la pandémie à cause de la pauvreté, et maintenant cette faille entre riches et pauvres s’est agrandie.

Alejandra Dinegro, sociologue

La sociologue espère néanmoins que la crise ait pour effet d’inciter les gouvernements latino-américains à mettre en place des filets de protection sociale couvrant une plus grande partie de la population. Le confinement met en évidence les conditions de précarité dans lesquelles nous vivions déjà, souligne-t-elle.

Une femme monte des marches à pic, un garçon sur ses épaules.

Marlith Mori amène son fils handicapé sur ses épaules dans le bidonville de Vista Alegre, à Lima, le 21 mai 2020.

Photo : Getty Images / GERALDO CASO BIZAMA

Rien n’est moins sûr, pense pour sa part Sébastien Dubé, étant donné les faibles capacités des États. L’autre versant de l’économie informelle, c’est que l’État perd des revenus, soutient-il. Quand vous avez 60 % à 70 % des emplois qui sont dans l’économie informelle, l’État ne perçoit aucun impôt, ce qui fait que sa capacité de financer par la suite des politiques sociales et d’augmenter la couverture sociale est beaucoup plus limitée, explique le chercheur. Cette capacité des États sera diminuée par la crise.

Ce qui pourrait avoir encore d’autres conséquences. En effet, si le virus a un peu éteint les protestations sociales des derniers mois, celles-ci devraient resurgir de plus belle à la fin du confinement, croit M. Dubé. On est dans un équilibre précaire, pense-t-il.

Déjà des manifestations ont eu lieu au Chili, en Équateur et en Bolivie pour protester contre les restrictions liées au confinement. Nous avons faim. Nous avons besoin de travailler, nous avons besoin que de l'aide arrive, scandaient les habitants des quartiers pauvres de la capitale chilienne Santiago, qui n’ont pas hésité à affronter l’armée.

C’est ce que redoute également la CEPALC, qui prévoit le retour aux manifestations de 2019 si les gouvernements ne proposent pas un changement de modèle et une solution aux inégalités croissantes. L’organisme recommande aux États de mettre en place un revenu minimum garanti pour préserver une certaine paix sociale.

Avec les informations de Agence France-Presse

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