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Les morts s'accumulent au Brésil, et la réponse de Bolsonaro inquiète des scientifiques

Le pays est maintenant le deuxième plus durement touché par la COVID-19, derrière les États-Unis.

Jair Bolsonaro porte un masque noir.

Le président Jair Bolsonaro prône sans relâche une relance de l'économie du pays, alors que le Brésil continue de voir le nombre de cas quotidiens de coronavirus grimper.

Photo : Associated Press / Eraldo Peres

Radio-Canada

Avec un nombre de cas déclarés qui grimpe rapidement, un général de l’armée sans expérience médicale nommé au ministère de la Santé et un président qui est plus que sceptique face à la menace que pose le coronavirus, le Brésil est devenu un des pays les plus durement touchés par la pandémie de COVID-19.

Au moment où le nombre croissant de cas confirmés de la COVID-19, de la mégalopole Sao Paulo à la région de l'Amazonie, met le réseau de la santé à rude épreuve, des experts disent qu'il y a peu d'espoir que le pays puisse changer le cours de la pandémie. Surtout dans le contexte où le président lui-même est l'un des plus gros obstacles.

C’est incroyable ce qui se passe au Brésil. Lorsque le plus grand négationniste de la science dans le pays est le président lui-même, que peuvent faire les scientifiques?, demande Natalia Pasternak, microbiologiste et chercheuse à l’Institut de sciences biomédicales de l’Université de Sao Paulo.

Le président brésilien Jair Bolsonaro est l'un des leaders mondiaux les plus sceptiques à l'égard du coronavirus. Au début, il minimisait la maladie en la comparant à une petite grippe. Puis, questionné sur le nombre croissant de morts à travers le pays, il a pratiquement haussé les épaules en déclarant : et alors?

Natalia Pasternak considère que le président ne prêche pas par l’exemple en participant à des rassemblements publics, serrant des mains et donnant l’accolade à ses partisans, envoyant un mauvais message aux Brésiliens qui se tournent vers lui pour affronter la maladie.

Mme Pasternak s’inquiète de la direction que prend le pays et elle ne voit pas de lumière au bout du tunnel en ce moment. Je ne vois pas d’amélioration à court terme, lâche-t-elle. Je pense que le nombre de cas va continuer de monter et que beaucoup de personnes vont mourir avant que nous trouvions une solution à la situation politique.

Jair Bolsonaro marche entouré de militants.

Le président Jair Bolsonaro a pris un bain de foule dimanche le 24 mai à Brasilia devant le palais Planalto, malgré le fait que l'épidémie n'est pas contrôlée au Brésil.

Photo : Getty Images / EVARISTO SA

À cet égard, M. Bolsonaro est apparu tout sourire devant ses partisans, dimanche, qui scandaient notamment Le peuple te soutient, Bolsonaro.

Le président brésilien jouit d'une solide base de soutien au sein de la population, environ 30 % des électeurs l’appuient, selon les sondages.

Nouvel épicentre de la pandémie

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) considère désormais l’Amérique du Sud comme l’épicentre de la pandémie, en grande partie parce que le Brésil a maintenant dépassé l’Espagne, le Royaume-Uni et la Russie pour se classer au second rang sur la liste des pays comptant le plus grand nombre de cas confirmés de COVID-19.

Le Brésil dénombre plus de 350 000 cas déclarés et plus de 22 000 morts, selon le plus récent bilan. Le ministère de la Santé estime que ces chiffres sont probablement plus élevés en raison du peu de tests de dépistage effectués.

Des employés mettent un cercueil en terre.

Le Brésil compte plus de 22 000 morts. Des projections entrevoient plus de 100 000 morts à la mi-juin.

Photo : Associated Press

Est-ce que les gens meurent? Oui, ils meurent, et je le regrette. Mais, beaucoup d'autres vont mourir si l'économie continue à être détruite à cause du confinement, a déclaré le président plus tôt ce mois-ci.

Le Brésil a recensé jeudi plus de 18 500 nouveaux cas d’infection, tout en établissant un record de 1188 décès quotidiens causés par coronavirus, fracassant le sommet atteint plus tôt dans la semaine. Certaines projections évaluent que le Brésil sera aux prises avec plus de 100 000 morts et plus d’un million de personnes infectées par la maladie vers la mi-juin.

Selon des statistiques rendues publiques par l’entreprise brésilienne spécialisée en technologie Inloco, un peu plus de 42 % des citoyens pratiquent la distanciation physique, soit 20 % de moins depuis le pic de 62 % atteint à la fin mars.

C’est une situation très grave, a reconnu le sénateur brésilien Humberto Costa, ancien ministre de la Santé dans un gouvernement de l’ex-président Luiz Inácio Lula da Silva.

Jair Bolsonaro nie la gravité de la maladie et il ne fait que des calculs politiques sur ce qui est le mieux pour lui.

Humberto Costa, sénateur
Humberto Costa parle debout dans un micro devant un drapeau du Brésil.

Le sénateur brésilien Humberto Costa.

Photo : Getty Images / EVARISTO SA

Pendant que d’autres pays ont attendu d’avoir des signes clairs du ralentissement de la propagation du virus avant de relancer l’économie, Jair Bolsonaro n'a pas cessé de faire pression pour que les Brésiliens reprennent le travail.

Le président n’a pas caché son profond désaccord avec les gouverneurs des États et les maires qui tentent d'endiguer la propagation du coronavirus par des mesures de confinement et de quarantaine.

Une politisation du problème

Plusieurs observateurs croient que M. Bolsonaro se préoccupe davantage de sa réélection dans deux ans que de la pandémie, faisant la promotion d’un programme économique qui trouve un écho auprès des plus pauvres du pays, qui ne peuvent pas se permettre de s'isoler chez eux et de cesser de travailler.

Il suit son instinct qui lui dit que l'économie doit rouvrir et que le pays ne peut pas faire face à une crise économique si profonde, affirme Marcio Coimbra, un stratège politique basé dans la capitale Brasilia.

La classe moyenne et la classe supérieure sont contre le président. Mais d’un autre côté, les personnes pauvres, qui ont besoin de travailler, l’appuient.

Marcio Coimbra, stratège politique

Certains des affrontements les plus médiatisés de M. Bolsonaro ont eu lieu avec son propre ministère de la Santé. Après le congédiement du populaire ministre de la Santé Luis Henrique Mandetta, son successeur Nelson Teich a démissionné la semaine dernière parce qu’il refusait de promouvoir l’utilisation de l'hydroxychloroquine, un médicament anti-paludisme, comme traitement contre la COVID-19 tel que le souhaitait le président.

Le ministre de la Santé par intérim, Eduardo Pazuello, a immédiatement approuvé le plan du président dès son entrée en fonction, allant à l’encontre des recommandations des experts de l’OMS au Brésil. M. Pazuello est un général de l’armée brésilienne connu comme un expert en logistique, sans aucune expérience dans le monde de la santé, contrairement à ses prédécesseurs qui étaient tous les deux des médecins d'expérience.

Nelson Teich et Eduardo Pazuello assis côte à côte.

Le ministre brésilien de la Santé Nelson Teich (gauche) a remis sa démission le 15 mai dernier, après 29 jours en fonction. Il a été remplacé par le général Eduardo Pazuello (droite).

Photo : Getty Images / Andressa Anholete

Le sénateur Humberto Costa explique qu’Eduardo Pazuello est en train de doter le ministère de personnes ayant une expérience militaire, plutôt qu'une expertise en matière de santé, ce qui entravera davantage les efforts du pays pour lutter contre le virus.

Ils politisent le problème. Ce n’est pas une question de science, ce n'est pas une question de médecine, c'est juste une question de politique, déclare M. Costa.

Comme le président américain Donald Trump, M. Bolsonaro a poussé pour faire de l'hydroxychloroquine une solution à la pandémie. Selon Miguel Lago, un expert en santé publique, le soutien du président pour le médicament relève plus de la politique que de la médecine.

Jair Bolsonaro est un politicien très brillant et il essaie de trouver un moyen pour se montrer comme un grand leader, soutient M. Lago, directeur général du Institute for Health Policy Studies, basé à Rio de Janeiro.

Miguel Lago estime que le seul espoir pour mener à bien les efforts pour endiguer l’épidémie repose entre les mains des gouverneurs des États et des élus locaux, qui peuvent ignorer les directives du président du Brésil.

Des États ont appliqué leurs propres mesures sanitaires au mépris des vues de M. Bolsonaro, y compris le port obligatoire de masque en public et une restriction de la circulation dans les grandes villes du pays.

Après deux mois, nous ne devons rien attendre de bon provenant du gouvernement fédéral, en ce sens que nous ne devrions compter que sur nos gouvernements locaux, affirme M. Lago.

Elle est assis dehors dans un hamac avec un masque blanc dans le visage.

Une indigène Kambeba porte un masque de protection en attendant de passer un test de dépistage du coronavirus dans le village de Tres Unidos, situé dans l'État d'Amazonas.

Photo : Reuters / BRUNO KELLY

Le maire de Sao Paulo mène la charge

Le maire de la ville de Manaus, la plus grande municipalité de la forêt amazonienne, prévient que les tribus indigènes seront décimées par le coronavirus. L’État d’Amazonas, où est située la ville de Manaus, est une des régions du pays les plus touchées par l’épidémie.

Je crains un génocide et je veux dénoncer cette situation au monde entier. Nous avons ici un gouvernement qui ne se soucie pas de la vie des indigènes, déplore le maire Arthur Virgilio Neto.

Le maire de Sao Paulo, Bruno Covas, mène le combat contre la pandémie de COVID-19 qui fait des ravages dans sa ville, la plus grande d'Amérique latine, avec plus de 3000 morts à ce jour.

À chaque conférence de presse, le message Fique em casa (restez chez vous) est collé au pupitre, même si le maire admet une certaine frustration face à la réticence de nombreux habitants quant aux mesures de confinement.

Bruno Covas portre un masque noir.

Bruno Covas est le maire de Sao Paulo.

Photo : Getty Images / NELSON ALMEIDA

Ces mesures ne sont pas coercitives et consistent surtout en la fermeture des commerces considérés non essentiels; seuls les supermarchés et les pharmacies restent ouverts. Le taux de confinement mesuré à partir du signal de téléphones mobiles tourne péniblement autour des 50 %, alors que l'objectif était de dépasser les 70 %.

Nous sommes déjà confinés depuis près de deux mois, chaque jour de plus est un sacrifice qu'on demande à la population, dit Bruno Covas, dont les efforts sont constamment sapés par les appels répétés au déconfinement du président d'extrême droite Jair Bolsonaro.

Le président ne suit aucune directive médicale, mais veut imposer par décret l'usage de la chloroquine, dont l'efficacité contre la COVID-19 n'est pas prouvée scientifiquement. Cela fait vraiment du tort au pays, lance-t-il.

Le virus n'est pas de droite ni de gauche, c'est une réalité scientifique qu'il faut affronter.

Bruno Covas, maire de Sao Paulo

Il juge néanmoins impossible de décréter un confinement total dans sa ville sans un consensus avec les autorités de l'État de Sao Paulo, le plus riche et le plus peuplé du pays, et les maires des villes voisines.

Même si Sao Paulo est le principal foyer du virus au Brésil, Bruno Covas considère que la mégalopole traverse la crise dans une meilleure situation que d'autres grandes capitales d'États du Brésil.

D'après les derniers chiffres officiels, 88 % des lits en réanimation sont occupés à Sao Paulo et sa banlieue, alors que d'autres grandes villes, comme Manaus, ont déjà dépassé les 90 % depuis plusieurs semaines.

Certaines villes ne se sont pas occupées de leur population et ont dû ouvrir des fosses communes pour enterrer leurs morts, constate-t-il.

Avec les informations de Steven D'Souza, correspondant de CBC News à New York

Avec les informations de CBC, et Agence France-Presse

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