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La détresse des proches aidants et des aînés qui meurent seuls en Ontario

À l’opposé du Québec et de l'Alberta, le gouvernement Ford continue de bloquer l’accès des foyers pour aînés et des hôpitaux de la province aux proches aidants.

Un proche visite un résident du centre de soins de longue durée Montfort à Ottawa.

Un proche visite un résident du centre de soins de longue durée Montfort à Ottawa.

Photo : Radio-Canada / Jean Delisle

Sandra Caleta a vu sa mère dépérir lentement, impuissante, à travers la fenêtre d'un centre de soins de longue durée de Brantford, près de Hamilton.

Après six interminables semaines d’isolement, Dushanka Caleta est morte seule dans son lit. Le centre Hardy Terrace, où logeait la dame de 82 ans, n'a jamais eu de cas d’infection par la COVID-19, mais l'Ontario refuse d'autoriser les visites de proches aidants.

Le choc a été trop dur. Avant la pandémie, ses deux filles se relayaient pour la visiter six heures par jour, presque tous les jours. Elle était en état de démence avancée et avait besoin de soins constants, explique sa fille Sandra. Ça prend des heures pour la faire manger et boire. Les deux préposés en poste n’ont pas le temps et ne peuvent qu’offrir des soins de base.

Comme c'est souvent le cas chez les patients atteints de démence, Dushanka Caleta avait perdu la capacité de parler anglais et s'exprimait en serbo-croate, sa langue maternelle. Aucun employé du centre ne pouvait la comprendre.

Une vieille dame regarde la caméra

Dushanka Caleta en octobre 2019, lors de son anniversaire.

Photo : Sandra Caleta

Une semaine avant sa mort, son médecin a statué que sa mère était en fin de vie. Ils m’ont demandé de venir pendant une heure pour tenter de la faire manger. Elle avait perdu 22 livres. J’ai senti que c’était la fin .

Ça a été la dernière visite de Sandra Caleta. Les responsables du centre ne m’ont pas laissée revenir, car ils estimaient que ma mère avait encore quelques semaines à vivre, soutient-elle. Elle est morte seule quelques jours plus tard.

Le centre Hardy Terrace est géré par l’entreprise Verve Senior Living, qui a décliné notre demande d’entrevue. L’Association des soins de longue durée de l’Ontario, qui représente les entreprises privées du secteur, a indiqué par courriel que les interdictions de visite sont nécessaires pour la sécurité des personnes qui vivent en soins de longue durée.

Visites autorisées ailleurs au pays

Au Québec et en Alberta, les proches aidants sont admis dans les foyers où il n’y a pas d’éclosion. À l'opposé, les visiteurs en soins de longue durée sont interdits depuis le 15 mars en Ontario, y compris les proches aidants. Le gouvernement Ford autorise en contrepartie le redéploiement volontaire des employés des conseils scolaires dans les foyers pour aînés pendant la pandémie COVID-19.

Questionné sur le sujet jeudi dernier en point de presse, Doug Ford a répondu qu’il se faisait solliciter là-dessus tous les jours, avant de renvoyer la question à sa ministre de la Santé.

J’entends moi aussi les inquiétudes des proches, mais le problème c’est qu’on a eu trop d’éclosions de la COVID-19. C’est trop dangereux pour l’instant, mais ça va être notre priorité par la suite, a dit Christine Elliott.

Un homme en complet devant un lutrin qui parle devant la caméra.

Doug Ford a annoncé la réouverture d'une partie des commerces au détail mercredi.

Photo : La Presse canadienne / Steve Russell

La mesure est extrêmement dangereuse, estime la professeure adjointe à l’Institut universitaire de technologie de l'Ontario Vivian Stamatopoulos, qui est spécialisée dans l’étude des proches aidants.

Ça fait plus de 70 jours que ces aînés sont en isolement forcé et la pandémie est loin d’être terminée. Cette politique fait des ravages irréversibles et va continuer de mener à beaucoup de morts, dit-elle.

Problème criant en foyers privés

Boris Rosolak n'a eu le droit d’entrer dans le centre Camilla Care Community que lorsque sa tante était déjà morte, le 19 avril. Vêtu d’équipement de protection individuelle de la tête au pied, le résident de Mississauga a brièvement franchi les portes de l’établissement pour identifier le corps de Jovanka Manojlovic, 80 ans.

Mme Manojlovic est l’une de 61 aînés qui ont succombé à la COVID-19 dans ce centre de soins de longue durée de Mississauga. Le foyer, qui est détenu par l'entreprise Sienna Senior Living, est le deuxième plus touché par le virus en Ontario.

Née en Yougoslavie pendant la Seconde Guerre mondiale, Mme Manojlovic a immigré au Canada à l’âge de 17 ans. C’était une dame généreuse, aimante et qui aimait la vie, se rappelle Rosolak.

Une vieille dame et une jeune fille

Jovanka Manojlovic et sa petite-nièce Michaela.

Photo : Facebook/Michaela Rosalak

Mme Manojlovic souffrait elle aussi de démence. Les infirmières et les préposés de Camilla Care se sont occupés de sa tante du mieux qu’ils ont pu, dit son neveu. Le problème, c’est l’industrie privée. Leurs employés sont surmenés et obligés de travailler dans plus d’un centre à la fois, ce qui a propagé le virus comme une traînée de poudre, martèle-t-il.

Des études ont déterminé (Nouvelle fenêtre) que la qualité des soins dans les centres privés est inférieure à la moyenne en Ontario. D’où le rôle crucial des proches aidants pour pallier le manque de soins, dit la porte-parole de l’opposition en matière de Santé France Gélinas, qui a fait parvenir une lettre à la ministre de la Santé Christine Elliott pour lui demander d’intervenir.

Le manque de travailleurs et de soins semble être lié de très près avec les centres de soins de longue durée gérés par des entreprises privées, et c’est eux qui collaborent le moins bien avec les familles même quand les résidents sont en fin de vie.

Memorial outside Camilla Care Community, Mississauga, ON

Un cimetière improvisé par les familles des dizaines d'aînés morts au centre Camilla Care depuis le début de la pandémie.

Photo : Radio-Canada / Michael Charles Cole

Dans une allocution devant le Comité permanent de la santé le 13 mai dernier, la professeure émérite de recherche en sociologie à l'Université York, Pat Armstrong a elle aussi montré du doigt la privatisation des soins de longue durée en Ontario, où environ 60 % des foyers sont gérés par des conglomérats.

Nous devons veiller à ce que les deniers publics soient consacrés aux soins plutôt que de servir à gonfler les profits; aussi, les décisions doivent être prises de manière démocratique plutôt que par des actionnaires.

Pat Armstrong, professeure émérite de recherche en sociologie à l'Université York

La docteure Armstrong a encouragé le comité à mettre sur pied une stratégie nationale sur le personnel soignant. Les tendances dans les établissements privés sont à un plus grand nombre d'ulcères, de transferts à l'hôpital, de chutes, a-t-elle indiqué.

Recours collectifs

L’Association des soins de longue durée de l’Ontario a décliné notre demande d’entrevue, mais indique par courriel que toutes les résidences, quel que soit leur propriétaire, sont agréées et réglementées selon les mêmes normes.

Une analyse récente (Nouvelle fenêtre) de la Coalition ontarienne de la santé démontre toutefois que le taux de mortalité de la COVID-19 est plus élevé (Nouvelle fenêtre) dans les centres de soins de longue durée privés que dans ceux à but non lucratif.

De nombreuses familles ont intenté des poursuites (Nouvelle fenêtre) contre les géants Rivera et Chartwell en Ontario depuis le début de la pandémie. Des foyers privés ont aussi été réprimandés par la justice en raison du manque d’équipement de protection pour leurs employés.

Une femme

La professeure adjointe à l’Institut universitaire de technologie de l'Ontario spécialisée dans l’étude des proches aidants, Vivian Stamatopoulos.

Photo : Vivian Stamatopoulos

La professeure Vivian Stamatopoulos fait valoir que le ministère de la Santé a émis sans faire de bruit le 6 mai dernier, une directive (Nouvelle fenêtre) qui inclut les proches aidants dans la définition de ce qu’est un visiteur essentiel. Toutefois, les entreprises qui gèrent les centres de soins de longue durée ne sont pas légalement tenues de s'y conformer.

Le gouvernement Ford ne reconnaît pas sa propre directive. C’est à se demander qui gère les soins de longue durée en Ontario, le gouvernement ou les entreprises privées?

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