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Olympiens dans le brouillard : que peuvent nous apprendre les athlètes sur la résilience?

L'athlète canadien Charles Philibert-Thiboutot aux Jeux olympiques d'été de Rio

Le coureur Charles Philibert-Thiboutot aux Jeux olympiques d'été de Rio, en 2016.

Photo : Reuters / Dylan Martinez

(2e de 2 parties) Leur vie tourne autour de leur sport depuis toujours, réglée au quart de tour en fonction de dates, d’objectifs et de Jeux olympiques. Soudainement, les Olympiens québécois nagent dans l’incertitude. Que peut-on apprendre de leur manière de naviguer sur les vagues de la crise actuelle avec résilience?

En tant qu’athlètes de haut niveau, on a l’habitude de contrôler pratiquement tout dans notre vie. Là, on doit accepter qu’il y ait énormément de choses qu’on ne contrôle pas. C’est un défi beaucoup plus mental que physique, explique Karen Paquin, membre de l’équipe canadienne de rugby à 7.

Je pense que, comme tout le monde, on a nos bonnes et moins bonnes journées. C’est sûr qu’il y a encore beaucoup d’incertitude dans le monde du sport, mais dans le monde en général aussi, débute pour sa part le judoka Antoine Valois-Fortier.

L’Olympien de 30 ans ne veut pas s'apitoyer sur son sort. Comme bien des gens à travers le monde, sa vie a été chamboulée par le virus, mais il est en santé. C’est l’essentiel.

N’empêche, la vie des athlètes de haut niveau est basée sur leur sport depuis l’adolescence. C’est à la fois leur travail et leur plus grande passion. Plusieurs n’ont encore aucune idée du moment auquel la compétition dans leur sport pourra reprendre. Aucune garantie que les Jeux olympiques de Tokyo, déjà reportés d’un an, pourront avoir lieu.

Les plans de vie de plusieurs athlètes sont construits en fonction des Olympiques, relate Véronique Richard, consultante en préparation mentale pour diverses équipes nationales canadiennes. Certains avaient prévu de prendre leur retraite après Tokyo, cet été, et s’étaient déjà inscrits à l’université à l’automne. Des plans qui ont dû être révisés.

Elle cite une athlète avec qui elle travaille, qui a récemment comparé le cycle olympique de quatre ans à un long tunnel pour atteindre la lumière. Au début, la lumière est tellement loin que tu ne la vois pratiquement pas. Tranquillement, tu te rapproches et là, elle était rendue tellement proche qu’elle disait sentir sa chaleur. Mais en l’espace d’une journée, la lumière s’est éloignée de nouveau et elle ne peut plus la voir, ni sentir la chaleur.

Karen Paquin court avec le ballon, poursuivie par une joueuse russe.

Une mystérieuse blessure au genou a tenu Karen Paquin loin du rugby durant plus d'un an.

Photo : Getty Images / Matt Roberts

Comme une grave blessure

Contrairement à la plupart des gens, beaucoup d’athlètes de haut niveau ont toutefois déjà été confrontés à des situations qui les forçaient à mettre leur vie sur pause et rendaient leur futur incertain : les blessures.

Le coronavirus, c’est juste une blessure de plus pour moi. Même si ce n’est pas une situation agréable, je suis déjà passé par là et je sais quoi faire pour que ce soit vivable et qu’il n’y ait pas un stress psychologique insoutenable, explique Charles Philibert-Thiboutot.

Karen Paquin, qui a passé plus d’un an sur la touche en raison d’une mystérieuse blessure au genou (Nouvelle fenêtre) subie à la Coupe du monde de rugby 2017, abonde dans le même sens.

Ça ressemble tellement à ma blessure au genou. Au début, tu penses que ça ne sera pas si pire. Finalement, ça prend une ampleur démesurée dans ta vie. Ce qui devait prendre quelques semaines devient quelques mois. Le retour au jeu est toujours décalé.

La joueuse de rugby Karen Paquin

Comment faire pour ne pas angoisser dans cette situation? La joueuse de Québec dit avoir appris, lors de cette fameuse blessure, à vivre au présent.

Vivre au présent

Tu dois vivre avec ton niveau de motivation et avoir plus de compassion envers toi-même. C’est vraiment d’accepter chaque journée comme elle vient, sans te mettre un gros objectif en tête parce qu’en fait, c’est un peu ça qui crée des hauts et des bas, détaille Karen Paquin.

Moi, je suggère toujours d’enlever le "in" des mots comme incontrôlable et incertain, poursuit Véronique Richard. Qu’est-ce qui est certain en ce moment? Qu’est-ce qu’on contrôle? La réponse revient toujours un peu au moment présent. Les douze heures que tu as devant toi et comment tu décides de les occuper.

Antoine Valois-Fortier

Antoine Valois-Fortier

Photo : Getty Images / TOSHIFUMI KITAMURA

Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas se fixer d’objectif du tout. Antoine Valois-Fortier parle d’objectifs réalistes à très court terme. Tous liés à des situations qu’il contrôle. De petits défis qu’il se lance à lui-même ou avec ses coéquipiers.

Ils ne sont pas obligés d’être liés aux sports. Le judoka de Québec a décidé qu’il voulait devenir un meilleur cuisinier durant cette pause forcée. Karen Paquin, elle, occupe une partie de ses journées à rénover la maison qu’elle vient d’acheter avec son mari, à Québec.

Je m’entraîne, je pose des plinthes et je peinture. Je n’ai pas le temps de me tourner les pouces, lance-t-elle.

Et c’est bien le but. Ne pas avoir trop de temps pour ruminer la situation actuelle. Le rugby ne reviendra vraisemblablement pas de sitôt, admet-elle. Mais je ne me casse pas la tête avec quand ça reprendra. Je pourrais faire 36 scénarios et probablement qu’aucun ne se réaliserait.

Je dis à mes athlètes de se demander où sont leurs pieds en ce moment, relate pour sa part Véronique Richard, elle-même ancienne membre de l'équipe nationale de patinage synchronisé. Il faut être où sont nos pieds. Si je suis loin dans ma tête à penser si les Jeux olympiques de 2021 vont avoir lieu, je suis trop loin de mes pieds.

Un dessin d'un cerveau qui soulève des poids et haltères.

Être éloignés de leur sport pour une longue période est un défi encore plus mental que physique pour les athlètes de haut niveau.

Photo : iStock

Une relation changée avec leur sport

Les athlètes qui ont déjà des intérêts et des projets en dehors de leur sport sont généralement ceux qui s’en tirent le mieux, dit-elle. D’autres ayant déjà tendance à la catastrophisation ont plus de difficulté. La consultante en préparation mentale a décidé de regrouper certains des athlètes qu’elle suit dans un programme de pleine conscience.

Ça aide beaucoup à devenir meilleur à s’engager dans le moment présent.

Lorsque les sports reprendront, le retour à la compétition devra se faire progressivement, estime-t-elle. Pour des raisons physiques, mais aussi mentales.

Il y a certains athlètes qui suivent leur niveau de stress au quotidien et on voit que le niveau baisse énormément depuis l’arrêt de la compétition. Il va falloir ramener progressivement les stresseurs, sinon ils vont trouver ça difficile.

La consultante en préparation mentale Véronique Richard

N’empêche, la pause forcée aura transformé bien des athlètes. Certains auront pris goût à cette vie loin du stress de la compétition de haut niveau. Une vie, pour plusieurs, qu’ils n’avaient jamais connue. Tant mieux si ça permet d’ouvrir des horizons. J’adore le sport quand ça permet aux athlètes de s’épanouir et qu’ils se sentent bien là-dedans, mais je ne suis pas une fervente du sport à tout prix, estime Véronique Richard.

Karen Paquin raconte toutefois que, dans son cas, sa longue pause forcée loin du rugby, en 2018, lui a permis de retomber en amour avec son sport et donc d’y revenir avec une motivation et un plaisir décuplés.

La résilience, un outil pour la vie

Vivre dans le présent, rester motivé sans savoir si nos objectifs à long terme sont atteignables, affronter des épreuves qui semblent nous tomber dessus de manière un peu aléatoire, tout cela ramène à une même chose, estime Charles Philibert-Thiboutot.

Je pense que c’est beaucoup une question de résilience.

Certains en avaient déjà beaucoup. D’autres ont eu à la développer dans les derniers mois. Tous en ressortiront plus forts mentalement, estime Véronique Richard.

Charles Philibert-Thiboutot au 1500 m des Championnats NACAC.

Charles Philibert-Thiboutot estime que les nombreuses blessures qui l'ont touché ces dernières années ont fait de lui un athlète plus résilient.

Photo : La Presse canadienne / Chris Young

La résilience, ça se développe en faisant face à l’adversité. Comme celle de devoir rester isolé avec la pandémie. On a tous eu, pas juste les athlètes, un moment où on a été déstabilisés mentalement, émotionnellement ou physiquement. Or, lorsqu’il est déstabilisé, l’humain veut naturellement retrouver un état de stabilité, détaille la détentrice d’un doctorat en sciences du sport.

Réintégrer cet état de stabilité demande le développement d’habiletés mentales qui demeurent ensuite, poursuit-elle. Pour les athlètes, ce pourrait simplement être cette capacité de rester dans le présent, de ne pas angoisser, lors de compétitions.

Mais je pense que tout le monde, en ce moment, devrait se demander quelles sont les habiletés mentales qui leur ont permis de naviguer la crise et comment appliquer ça dans leur vie.

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