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« On veut juste se laver! » 3 semaines sans douche pour des détenus infectés à la COVID-19

Parce qu’ils sont porteurs du virus, des détenus sont confinés 24 heures sur 24 dans leur cellule sans possibilité de changer de vêtements ou de se laver.

Une illustration montre un homme regardant par la fenêtre de la porte de sa cellule.

Des détenus atteints de la COVID-19 ont fait appel à leur avocat pour voir leurs conditions de détention améliorées.

Photo : Radio-Canada / Charlie Debons

Il est tard. Le prisonnier a attendu pour me téléphoner du fond de sa cellule dans le secteur « chaud » du centre de détention de Montréal pour éviter d’attirer l’attention, car, bien sûr, l’objet est clandestin.

Mais ce téléphone lui permet de me dire ceci à propos des prisonniers placés en confinement parce qu’ils ont été malades de la COVID-19 : On est en train de perdre la tête. On est enfermés dans nos cellules 24 heures sur 24. On veut seulement se laver. Je n’ai jamais été aussi sale de ma vie. J’ai eu droit à une douche de 8 minutes après trois semaines de confinement, me raconte d’une voix désespérée celui que nous appellerons Bob*.

Bob lâche cette référence surprenante : On se croirait au goulag. [...] Certains détenus n’ont pas de savon, pas de dentifrice. Pas de douche. C’est comme si on était des animaux dans des cages et qu’on nous avait oubliés.

Les services correctionnels du Québec en infraction?

Un bébé pleure. Le petit a faim, me dit Chantal* d’une voix douce. L’enfant s’est calmé. La jeune mère, elle, est agitée. Mon mari est traumatisé. Il a commis un acte criminel qu’il regrette et comprend qu’il doit payer sa dette à la société, mais il ne méritait pas de vivre ce cauchemar.

Selon la requête en habeas corpus déposée par l’avocate en droit carcéral Nadia Golmier en Cour supérieure du Québec, Stéphane*, le conjoint de Chantal, est transféré le 24 avril dernier dans une nouvelle cellule pour y effectuer une quarantaine. Les murs de la cellule sont couverts d’excréments.

* = nom d'emprunt

Tout comme Bob, Stéphane est au centre de détention de Montréal. Il restera dans la cellule sale et nauséabonde, seul, pendant plus de 7 jours. Il n’y a qu’un drap mince sur le lit. Il a froid. Au bout d’une semaine, on le change encore de cellule, mais on ne lui fournit toujours pas de linge propre et il ne peut se laver.

En tout et pour tout, Stéphane aura passé près de trois semaines avec, pour uniques compagnons, une toilette et un lavabo.

Un homme assis près de son lit à proximité d'une cuve de toilette.

Des détenus atteints de la COVID-19 ont été maintenus en isolement pendant trois semaines.

Photo : Radio-Canada / Charlie Debons

Mon mari a été très malade. Il m’a raconté qu’il avait beaucoup transpiré dans ses vêtements à cause de la fièvre, raconte Chantal bouleversée. Il se sentait sale. Il n’avait eu qu’une petite serviette pour se débarbouiller. C’est un homme qui ne pleure jamais, mais là, il a pleuré beaucoup, beaucoup. C’est un peu comme si on lui avait enlevé toute sa dignité, explique la jeune femme.

Des conditions inhumaines?

Ces dernières semaines ont été éreintantes pour Me Nadia Golmier puisque, allègue-t-elle, beaucoup de ses clients vivent des moments cruels depuis le début de cette crise, notamment à la prison de Bordeaux, à Montréal.

Alors que nous avions un rendez-vous téléphonique pour parler du cas de Stéphane*, elle en est à écrire un nouvel habeas corpus. Le 4e en quelques jours.

Un habeas corpus est en soi une procédure particulière exceptionnelle. La règle de l'habeas corpus a pour fondement que, même détenue, une personne n'est pas sans droits.

Le principe a été initialement adopté par le Parlement britannique en 1679 et est à la base de ce qu’on appelle l’état de droit. En l’essence, on pourrait dire que ce qui différencie une démocratie d’un régime autoritaire est ce principe dans la mesure où l'habeas corpus est généralement respecté dans les sociétés démocratiques et bafoué dans les dictatures.

Les documents rédigés par Me Golmier posent donc la question en litige : Les services correctionnels du Québec ont-ils contrevenu au droit à la sécurité et à l’intégrité du requérant tel que garanti par la Charte canadienne des droits et libertés? Je comprends que la situation sanitaire justifie l’isolement de détenus, mais au point de faire fi de leur dignité? Les conditions actuelles de détention de certains détenus vont à l’encontre de leur sécurité psychologique.

Le document légal précise que du 24 avril au 14 mai, soit 20 jours, le détenu n’a pas pu prendre de douche et que durant les 7 premiers jours de son confinement, il n’a même pas eu accès à une brosse à dents.

Chantal, qui était sans nouvelles de son mari depuis plusieurs jours, a multiplié les appels à la prison, et quand elle a fini par pouvoir parler à son homme, elle a été choquée par le récit qu’il lui a fait de ses trois semaines de confinement. Je n’en dormais pas la nuit, j’espérais qu’il soit assez fort mentalement pour traverser ce châtiment injuste, dit la jeune épouse indignée.

Me Golmier, son avocate, veut faire voir Stéphane par un psychiatre. La privation de douche et l’isolement ont plongé, selon elle, son client dans un état d’anxiété généralisée.

Me Golmier n’est pas la seule juriste du domaine carcéral débordée ces jours-ci. Me Yalda Machouf Khadir m’a écrit cette semaine pour me parler d’un autre cas de prisonnier qui n’a pas pu prendre de douche du 24 avril au 13 mai.

La Direction des communications du ministère de la Sécurité publique a répondu ceci à nos questions sur l’hygiène des détenus : En raison de l’éclosion de COVID-19, plusieurs personnes incarcérées de l’Établissement de détention de Montréal (EDM) ont dû être confinées à leur cellule. Notons que chaque cellule est dotée d'un lavabo et que les personnes incarcérées ont accès à du savon, écrit Marie-Josée Montminy, relationniste.

Stéphane, une fois son confinement terminé, nous a dit sa conjointe, a eu droit, après trois semaines, de laisser de l’eau jaillir quelques minutes sur son corps. Il m’a dit qu’il avait l’impression de renaître!

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