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Comment le 7e art va-t-il rejoindre son public?

il est écrit stay safe, be well, devant un cinéma

Le cinéma indépendant Paradise, à Toronto, est fermé depuis le début de la pandémie, à l'instar de toutes les salles de cinéma au Canada.

Photo : Radio-Canada

La pandémie a forcé la fermeture des salles de cinéma et les festivals ont dû être transformés. Réalisateurs, documentaristes, distributeurs de films et directeurs de festivals doivent s'adapter pour rejoindre leur public différemment.

Jean-Cosme Delaloye et Jean-François Lévesque sont tous deux réalisateurs. Ils se souviennent très bien de leur réaction lorsqu'ils ont appris que les festivals respectifs auxquels ils devaient participer, Tribeca et Annecy, n'allaient pas prendre la même forme que d'habitude.

En vidéo :

Au début c’est vrai que t’es assommé quoi, t’as le monde qui te tombe sur la tête. Tribeca c'est le Graal, se rappelle M. Delaloye. Son documentaire Harley, résultat de plus d'un an de travail, est diffusé en première lors du Festival du film indépendant de Tribeca, à New York.

T'as l'impression que c'est injuste, parce que t'as travaillé toutes ces années et tu te retrouves tout d'un coup avec le seul festival, la seule année où c'est annulé, ou en tout cas repoussé.

Jean-Cosmes Delaloye, réalisateur et producteur de Harley

C'est une partie de ma vie personnelle qui est passée sur le projet. Pour moi, c'était le point culminant de tout ça, confie pour sa part M. Lévesque.

Son film d'animation, Moi, Barnabé, fruit de sept ans de travail, doit quant à lui faire sa première lors du Festival international du film d'animation d'Annecy, en France.

D'apprendre en fait que je tombe en plein sur l'année où je ne peux pas y aller, c'est sûr que j'ai été un peu dévasté.

Jean-François Lévesque, réalisateur de Moi, Barnabé
un homme aux cheveux courts et châtains, les yeux bleus foncés, un chandail noir et une fine barbe

Jean-François Lévesque, réalisateur de Moi, Barnabé

Photo : ONF

Ces festivals auront finalement lieu certes, mais d'une façon bien différente et à distance, laissant un goût doux-amer pour ces cinéastes, qui se disent tout de même heureux que les événements soient maintenus.

Des festivals en ligne

Dans la vie d'un film, la première étape est en général un festival, voire plusieurs. Cela permet aux cinéastes de faire connaître leur oeuvre, mais aussi de réseauter et de préparer le terrain pour leurs futurs projets.

Les organisateurs des festivals le savent et ont dû rapidement faire leur deuil de ce qu'étaient jusqu'ici ces événements phares pour l'industrie cinématographique afin de vite proposer des alternatives. Pour la plupart des festivals, c'est une option en ligne qui s'est développée, mais chacun avec son propre modèle.

Certains, comme le Festival international canadien du documentaire Hot Docs à Toronto, ont décidé de géolocaliser la diffusion de leurs films. Chaque spectateur pourra acheter un billet en ligne, et ceux-ci seront limités à un nombre similaire à ce que nous aurions normalement, indique le directeur général du festival, Brett Hendrie.

Ces choix ont été fait dans le soucis de préserver les paramètres habituels du festival, ajoute M. Hendrie. Selon lui, beaucoup de documentaristes participant à Hot Docs cherchent à vendre leurs droits à des distributeurs et des diffuseurs, pour avoir une vie commerciale après le festival. Surtout que les films présentés sont souvent récents, explique-t-il.

image d'un film d'animation, un homme âgé, lunette et cheveux blancs et assis à côté d'un coq dans une église et ils regardent tous deux un album de photos

Moi, Barnabé, est le film d'animation de 15 minutes réalisé par Jean-François Lévesque.

Photo : ONF

Le Festival du film d'animation d'Annecy, au contraire, sera ouvert à tous les pays. Nous sommes foncièrement et fondamentalement un événement international, ça n'aurait fait aucun sens de géolocaliser l'événement, parce qu'Annecy n'est pas un festival français, explique le délégué artistique du festival, Marcel Jean.

Mais lui aussi prévoit de restreindre l'accès, pour ne pas perdre l'essence du festival. On ne voulait pas tuer non plus la carrière des films en les rendant accessibles à tous librement. Ce qui fait que le festival n'est accessible qu'aux accrédités, elles sont très abordables financièrement et on limite cela à 20 000 (personnes) accrédités, précise M. Jean.

Et au-delà des festivals qui s'adaptent... d'autres voient le jour, comme celui lancé sur l'initiative du festival de Tribeca et en partenariat avec YouTube : le festival de film We Are One. Celui-ci sera gratuit, en ligne et accessible à tous sur la célèbre plateforme de vidéo, et il sera organisé en collaboration avec plus d'une vingtaine de festivals prestigieux incluant Cannes, Toronto et Venise.

Chacun de ces festivals pourra proposer des films. Mais là encore, l'accès gratuit en ligne n'est pas évident pour tous les réalisateurs. Jean-Cosme Delaloye s'est vu offrir la possibilité d'y diffuser son documentaire mais a dû refuser pour ne pas nuire à sa commercialisation. On a dû prendre cette décision à contre-coeur, mais c’est malheureusement mieux pour le film, a-t-il écrit dans un courriel à Radio-Canada.

La dimension réseautage, « celle qui va le plus souffrir »

Outre la rencontre avec son public, les festivals sont des tremplins pour la carrière des cinéastes.

Les festivals sont aussi là pour créer des opportunités de travail, de rencontres puis de collaborations, explique Jean-François Lévesque.

Tribeca pour moi c'était l'opportunité de pitcher mes prochains projets, de lever des fonds pour mes prochains projets et de profiter de la visibilité pour penser déjà à la suite et ça, je l'ai pas eu, renchérit Jean-Cosme Delaloye.

un homme est assis et se tient le menton, il est devant une caméra

Jean-Cosme Delaloye, réalisateur et producteur du documentaire Harley, diffusé lors du Festival du film de Tribeca

Photo : Courtoisie : Jean-Cosme Delaloye

Marcel Jean le reconnaît : Cette dimension de réseautage, c’est la dimension la plus complexe et c’est celle qui va souffrir le plus.

Les organisateurs proposent donc des initiatives pour remplacer ces échanges professionnels qui caractérisent ces rendez-vous.

On est en train de bâtir du matériel vidéo, des questions-réponses avec des cinéastes, des entrevues, donne en exemple la directrice de la mise en marché de l'Office national du film du Canada (ONF), Anne-Claire Lefaivre.

Pour Hot Docs, Brett Hendrie indique que les organisateurs ont aussi prévu le coup. Nous organiserons des événements spéciaux où les gens pourront se connecter et regarder un programme ou avoir une conversation avec le cinéaste et ils pourront poser leurs questions, dit-il.

Une expérience différente

L'expérience sera certes différente. Jean-François Lévesque a déjà vu l'un de ses films projetés lors du Festival du film d'animation d'Annecy et se souvient de l'adrénaline et l'euphorie qui emplissaient la salle lors de la projection. Quand il y a une projection, les gens se mettent à lancer des avions en papier. Les gens crient, ils applaudissent, la salle est immense, dit-il.

Marcel Jean parle quant à lui d'un engagement différent pour le spectateur.

Un homme sourit, il a les cheveux courts et bruns, il porte une chemise avec des pois colorés et une cravate noire

Marcel Jean est le délégué artistique du Festival international du film d'animation d'Annecy

Photo :  Lou Scamble

Quand on entre dans une salle de cinéma, on poste un geste de privation de liberté. On s'installe dans un siège, dans un environnement noir et on a rien d'autre pour attirer notre attention que ce qu'il y a à l'écran. Et ce geste, cet acte de foi-là, on ne le fait pas quand on regarde un film sur un écran d'ordinateur ou de télévision chez soi.

Marcel Jean, délégué artistique, Festival international du film d'animation d'Annecy

Démocratiser le cinéma

Dans les circonstances actuelles, tous tiennent toutefois à relativiser la situation, et même à trouver du positif dans tous ces bouleversements.

Anne-Claire Lefaivre y voit l'occasion de rendre le cinéma plus accessible, à un plus large public. Quand on rend nos films disponibles en ligne ou à Annecy, ça permet à plein de gens de les voir. Des gens qui ne l'auraient jamais vu, estime-t-elle.

Brett Hendrie abonde dans le même sens. Peut-être que le fait d'être en ligne va nous permettra d'avoir de nouveaux publics qui, autrement, n'auraient pas découvert Hot Docs ou été capables de venir au cinéma voir ces films.

Marcel Jean considère pour sa part que cela permet de prendre davantage en compte le monde virtuel, un peu négligé auparavant, et d'ouvrir vers de nouveaux horizons. Une personne lambda de Saskatoon, pour décider de prendre ses 15 euros, de s'accréditer à Annecy et de découvrir ce festival.

Une femme brune aux cheveux mi-longs, yeux bruns, elle sourit

Anne-Claire Lefaivre est directrice de la mise en marché à l'Office national du film du Canada.

Photo : Courtoisie : Anne-Claire Lefaivre

Mme Lefaivre pense d'ailleurs que cela donnera des idées pour de nouvelles façons de concevoir les festivals dans l'avenir. Ça reste que le cinéma ça reste un milieu conservateur, qui suit les règles. Je trouve que là, ça décloisonne un peu ce milieu-là.

Même si on revenait à la normale dans six mois, je pense qu'il y a certaines choses qui vont nous amener à des modes de fonctionnement plus positifs et plus démocratiques pour le cinéma.

Anne-Claire Lefaivre, directrice de la mise en marché, ONF

Des salles de cinéma vides

Pour les salles de cinéma aussi, cela a demandé toute une série d'ajustement. Certains, comme le cinéma de répertoire Paradise à Toronto se sont associés avec des distributeurs de films indépendants pour proposer des projections en ligne.

Nous recevons 50 % des prix de vente des billets et les distributeurs 50 %, explique la directrice des communications du cinéma, Sonya William.

La salle venait d'ouvrir ses portes en décembre et tous les employés ont été mis à pied temporairement. Mais le cinéma a repris depuis la vente d'alcools de son bar, vitrine ouverte sur la rue et c'est l'occasion pour eux de créer des liens tissés-serrés avec le voisinage, estime Mme William.

Elle pense aussi que les cinéphiles seront impatients de retrouver l'ambiance des salles de cinéma. Ici on crée des souvenirs, il y a du vin, un restaurant, des films de répertoire. C'est ce qui est spécial et va faire en sorte que les gens reviendront, dit-elle.

L'extérieur du cinéma Paradise à Toronto avec son enseigne et son guichet de style Art déco

Le cinéma indépendant Paradise à Toronto.

Photo : Rock O’Brien

Certes, tous reconnaissent que cette expérience ne remplacera pas les grands écrans, les rencontres entre les cinéastes et leur public. Mais pour beaucoup, le cinéma trouvera toujours des façons de rejoindre son audience.

C'est pas un coup fatal. C'est un coup dur. T'imagines en boxe : t'es mis par terre, mais tu te relèves à 8.

Jean-Cosme Delaloye, réalisateur et producteur de Harley

Les nouveaux formats qui émergent permettront aussi peut-être de les rendre plus accessible qu'auparavant. Les festivals, les distributeurs et les salles de cinéma pourraient même conserver certains changements imposés par la pandémie.

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