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analyse

La Russie, le Brésil et le Yémen, trois pays où la COVID-19 est sous-estimée

Vladimir Poutine entre dans un hôpital accompagné par le Dr Denis Protsenko.

Le président russe Vladimir Poutine (gauche) avec le Dr Denis Protsenko, lors d'une séance de photo dans un hôpital de Moscou à la fin de mars. (archives)

Photo : Reuters / Agence Sputnik

La COVID-19 a franchi le 21 mai le cap des 5 millions de personnes contaminées dans le monde, avec un nombre de décès atteignant les 330 000. Ces chiffres sont un minimum absolu, probablement en dessous de la réalité. Explications, avec trois pays qui fournissent des exemples qui diffèrent des chiffres officiels : la Russie, le Brésil et le Yémen.

Les raisons pour lesquelles les statistiques en provenance de ces pays ne disent pas tout – et sont même trompeuses – peuvent beaucoup varier, entre la dissimulation, l’impossibilité objective de compter et les effets pervers de la politique.

Un taux de mortalité curieusement bas en Russie

La Russie a des chiffres importants relatifs à l’épidémie – 318 000 cas officiels et environ 3100 morts au 21 mai – et des capacités de détection et de traitements supérieures à celles de pays comme le Yémen ou la Syrie. L’URSS se vantait jadis, non sans exagération, d’avoir le meilleur système de santé au monde.

Après les mois de mars et d’avril, où les cas rapportés restaient assez rares, essentiellement à Moscou et Saint-Pétersbourg, les chiffres sont montés en flèche en mai, avec des foyers très actifs, des travailleurs de la santé décimés et une république comme le Daguestan dévastée.

Dans un premier temps, Vladimir Poutine aimait beaucoup se vanter du taux de mortalité extrêmement bas en Russie, sous la barre du 1 %! Mais quelques médecins locaux et quelques opposants ont vite accusé les autorités de dissimulation.

Avec, par exemple, des registres de décès qui omettaient souvent, comme cause, l’inscription du lien COVID-19. On inscrivait plutôt : problèmes respiratoires, pneumonies, etc. Et ce, même si la raison décisive était bel et bien l’irruption du coronavirus dans l’organisme des personnes décédées.

Au début de mai, des enquêtes de journaux comme le Financial Times et le New York Times ont démontré que le bilan réel des morts en Russie pourrait représenter le double ou le triple des chiffres officiels. On a étudié – comme il a été fait ailleurs – le décalage entre les chiffres de décès officiels COVID-19 et ce qu’on appelle la surmortalité générale (en comparant les décès de mars et d’avril 2020 aux mois correspondants de 2019 ou 2018, alors qu’il n’y n’avait pas d’épidémie).

Résultat : contrairement au Québec, où le décompte des vrais décès de la COVID-19 a été rigoureux et même implacable (il n’y a à peu près pas de décalage entre la surmortalité générale de cette période et les décès attribuables à la COVID-19), l’écart est important en Russie.

On a ainsi prouvé qu’en avril 2020, à Moscou, 70 % des décès attribuables au coronavirus n’ont pas été enregistrés dans les statistiques officielles.

Pour le reste du pays, dans les régions, cette proportion serait même de 80 %. Donc, on n’aurait estampillé COVID-19 que le quart ou le tiers du total réel des morts.

Des raisons politiques

Le président russe Vladimir Poutine lors d'une réunion en téléconférence.

Le président Vladimir Poutine assistait, à la mi-avril, à une réunion sur la situation de la propagation de la COVID-19 en Russie. (archives)

Photo : Getty Images / ALEXEY DRUZHININ

Il peut aussi, bien évidemment, y avoir des raisons politiques avec une dissimulation qui n’est pas innocente.

Par exemple, la Russie est un pays où les autorités régionales – nommées et non pas élues – n’ont pas d’autonomie forte et dépendent grandement du gouvernement central. Elles sont donc enclines à dire ce que Moscou veut entendre. Si de mauvais résultats proviennent d’une région, le gouverneur en question pourrait avoir des problèmes. La crainte et la déférence envers le tsar remontent à loin dans ce pays.

Ces derniers temps, après les mois de mars et d’avril durant lesquels Poutine se montrait triomphant, en soulignant que son pays avait de bien meilleurs résultats que la pauvre Europe, les choses ont changé en mai.

Depuis quelques semaines, le président apparaît plus maussade. Il a été privé de son triomphe du 75e anniversaire de la fin de la guerre sur la place Rouge. Il espace ses apparitions... et, comme par hasard, renvoie maintenant la balle aux régions!

Faiblesse des infrastructures et déni du président au Brésil

M. Bolsonaro, qui porte un masque, salue ses partisans.

Le président du Brésil, Jair Bolsonaro, salue ses partisans lors d’une manifestation contre le confinement, le 17 mai 2020, à Brasilia.

Photo : Reuters / Adriano Machado

Au Brésil, c’est un mélange de politique (la lutte entre la présidence et les régions, entre le président et ses ministres) et de faiblesse des infrastructures, qui explique le drame.

Le président Jair Bolsonaro nie l’ampleur et l’importance de l’épidémie. Cette myopie volontaire a pour effet d’alimenter l’épidémie réelle. Même si on l’a vu parfois avec un masque, le président refuse pour lui-même la distanciation sociale, il se paie même des bains de foule.

Comme Donald Trump aux États-Unis, Bolsonaro exige un redémarrage économique et un déconfinement express, sans tenir compte des consignes de prudence et de l’avis de ses propres ministres. Deux ministres de la Santé viennent de démissionner, coup sur coup.

Pourtant, le Brésil saigne de la COVID-19, avec de nombreux foyers (en Amazonie, dans l’État de Sao Paulo), des histoires d’horreur : fosses communes, système de santé public dépassé dans certaines régions.

Des chiffres effarants

Des évaluations concernant l’ampleur de la pandémie circulent dans la presse brésilienne, mais on doit prendre ces estimations avec un grain de sel. Selon ces évaluations, il faudrait multiplier le nombre de cas par cinq, voire par dix (officiellement, il y avait 292 000 cas le 21 mai), et le nombre de morts par deux ou trois.

On le voit : au Brésil et en Russie, le nombre officiel de cas est semblable – un peu plus de 300 000 – mais le nombre de morts diffère énormément : 20 000 au Brésil, par rapport à 3100 en Russie.

Dans les deux cas, mais pour des raisons différentes, on sous-estime l’ampleur du drame. Poutine dissimule, alors que Bolsonaro est dans le déni. Le cas brésilien ressemble plus à celui des États-Unis.

Confusion, destruction et absence de moyens au Yémen

Des gens marchent dans une rue.

Des Yéménites circulent dans une rue d’Aden, une ville portuaire du sud du pays, le 17 mai 2020.

Photo : AFP / NABIL HASAN

Dernier arrêt, cette fois au Yémen, dans le sud de la péninsule Arabique, un pays démoli par une guerre de cinq ans. Guerre menée, entre autres, par le voisin du nord, l’Arabie saoudite qui, jusqu’en avril, a mené une campagne de bombardements contre les rebelles houthis soutenus par l’Iran.

Ce pays était déjà, avant la guerre, très pauvre, avec des infrastructures déficientes. En plus, d’autres épidémies – le choléra, mais aussi la dengue, la malaria et le chikungunya – préexistaient à l’arrivée de la COVID-19.

Pour toutes ces raisons et d’autres, la COVID-19 est présente, mais plusieurs facteurs empêchent qu’on la voie. Donc, on a de bonnes raisons d’être sceptique devant les chiffres officiels de 184 cas et 30 morts qu’on retrouvait le 21 mai sur le site de l’université Johns Hopkins, qui est pourtant une référence.

Qu’est-ce qui empêche de voir la réalité?

D’abord, on a très peu de moyens de tester. Ensuite, il n’y a pas qu’une épidémie, mais plusieurs qui se superposent et brouillent les pistes. Le choléra, la dengue, la malaria… Les hôpitaux ont été détruits par les bombardements saoudiens soutenus depuis 2015, puis interrompus au début d’avril.

Cette guerre est complexe, avec des fronts multiples. Le Yémen est un pays fragmenté politiquement, qui compte un grand nombre d’acteurs, et pas seulement un gouvernement central qui ferait face à une guérilla unifiée. Ce type de conflit permettrait, par exemple, une trêve. Celle-ci donnerait un meilleur accès, un meilleur dépistage et la possibilité de prodiguer de meilleurs soins. Mais le conflit yéménite, ce n’est pas ça.

C’est à Aden, la grande ville portuaire du Sud, que les premiers cas officiels de COVID-19 ont été enregistrés. Mais à la fin du mois, justement dans cette ville, des miliciens locaux ont déclaré l’indépendance face au Nord. Dans le sud et dans l’est, c’est une autre guerre qui continue, avec les séparatistes, Al-Qaïda et compagnie.

Au Yémen, la mort rôde partout. Les bombardements ont tué, directement ou non, des dizaines de milliers de personnes depuis cinq ans et ont détruit une infrastructure aussi élémentaire que le service d’eau courante.

Dans un tel contexte, que peut signifier au juste la recherche des vrais chiffres de la COVID-19 pour une Yéménite et ses trois enfants affamés qui ont déjà tout ça sur le dos?

À Aden, pour la seule journée du 16 mai, l’AFP, citant des autorités locales, recensait plus de 80 décès causés par différentes épidémies . La mortalité par maladie est clairement importante. Mais du fait de l’incapacité de tester, on ne sait pas si c’est le chikungunya, la malaria ou la COVID-19 qui a tué ces personnes.

Donc voilà un autre cas de figure : un pays démoli par la guerre, sans ressources, où le contexte général est tragique, où les chiffres ne disent pas tout et ne veulent plus dire grand-chose.

Ces trois exemples sont éloquents. Les explications des écarts peuvent varier. Mais quand on lit que, pour le monde entier, on compte officiellement cinq millions de cas de COVID-19 et 330 000 morts, il faut le voir comme un minimum, sans doute bien en deçà de la réalité.

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