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De la poésie pour sauver son âme, surtout en période de confinement

Les bras croisés, un homme regarde la caméra.

Le poète et écrivain David Goudreault

Photo : Radio-Canada / Hamza Abouelouafaa

Cecile Gladel

En cette période de pandémie, la poésie peut être l’arme thérapeutique qui permet d’exprimer ses émotions, de les canaliser et d’ouvrir la soupape.

C’est efficace, car on peut la lire et l’écrire. C’est le genre littéraire le plus libre, malgré les codes et les guerres de clocher, tout reste à inventer. C’est la raison pour laquelle il y a autant de jeunes qui en écrivent, et les réseaux sociaux leur donnent la chance d’être lus, soutient le poète et romancier David Goudreault, aussi porte-parole du Mouvement Santé mentale Québec.

D’ailleurs, le poète Bertrand Laverdure rédige des poèmes en lien avec la crise sur Twitter. Le 16 mars, il a même lancé le mot clef #CovidPoème en demandant à quelques écrivaines et écrivains : Ça vous tente d'écrire quelque chose avec ce hashtag? Il est maintenant très utilisé.

Écouter ses émotions

Écrire permet donc d’être à l’écoute de nos émotions, surtout en période de crise intense comme on le vit depuis la mi-mars. Il y a le vieil adage qui dit que ce qui ne s’exprime pas s’imprime. J’ai été touchée par une recherche suite au désastre laissé par l’ouragan Katrina en Louisiane. Ils ont demandé à des adolescents d’écrire 30 minutes par semaine, pendant trois mois sur leur expérience. Cette expérience a démontré que ces jeunes étaient plus calmes que les autres cohortes et qu’ils ont moins souffert de choc post-traumatique. On réalise que le fait de s’exprimer à sa manière permet de nommer son vécu, son histoire à travers ses mots, ses images, ses couleurs. Laisser place à l’expression permet de traverser avec moins de blessures les aléas de la vie, avance Renée Ouimet, directrice du Mouvement Santé mentale Québec.

Ces crises agissent justement comme catalyseurs. Il faut donc apprendre à les gérer. Ces moments sont un terreau fertile pour différents traumatismes, souligne la travailleuse sociale Caroline Fournier. Quand il y a une rupture avec notre vie habituelle, notre rapport au temps, c’est gros, et il faut être capable d’exprimer ce qu’on ressent et se libérer.

Le romancier et poète Jean-Christophe Réhel pense que la poésie est le meilleur moyen de formuler ce qu’on ressent promptement.

La poésie, c’est la moelle osseuse des sentiments. On ne peut pas passer par quatre chemins pour décrire des émotions. En peu de mots, on doit exprimer le mieux qu’on peut des sentiments. Le gros défi de la poésie est d’aller au cœur du sujet. Ça s’écrit avec les tripes et le cœur, pas avec la tête.

Jean-Christophe Réhel

La poésie offre la possibilité de s’exprimer sur des événements et des sentiments qui paraissent indescriptibles. La flexibilité de la poésie permet de mettre des mots sur une émotion. On n’est plus dans une acceptation, mais dans une paix avec cet événement, commente la travailleuse sociale Caroline Fournier, qui coordonne aussi Premiers pas poétiques, un concours d’écriture poétique pour les 13 à 18 ans du Festival de la poésie de Montréal.

D’ailleurs, des études ont montré que la thérapie par l’art fonctionne, notamment par la poésie. Je sais que la poésie est utilisée en thérapie par l’art. L’écriture générée aide à réguler les émotions, à en avoir moins de négatives. Ça permet d'utiliser des stratégies plus positives, explique Serge Lecours, psychologue clinicien et professeur titulaire au Département de psychologie de l'Université de Montréal.

La lecture est aussi thérapeutique

La lecture de poème qui parle d’un événement dramatique qu’on a vécu est aussi bénéfique. Que ce soit d’avoir perdu un enfant, une fausse couche ou une agression sexuelle, des poèmes vont chercher l’émotion ressentie et sont un déclencheur pour s’en libérer, pense Caroline Fournier.

Des mains tiennent ouvert un recueil de poésie

Lire de la poésie est aussi bénéfique.

Photo : Radio-Canada / Marc-Antoine Mageau

Mais pour que ça engendre des conséquences positives, le choix des poèmes est important. Il faut préférer ceux qui sont émotionnellement chargés. En étant exposé, on peut lire ou écrire, mais en même temps ça génère aussi l’expérience émotionnelle. De nommer l’émotion que l’on vit, ça réduit son impact, précise Serge Lecours.

D’ailleurs, David Goudreault pense que c’est un excellent moment pour lire et faire des lectures aux personnes en confinement avec nous.

Le temps s’étire, il est élastique, il est relatif et on devrait lire de la poésie dans ces moments-là. On ne devrait jamais lire un recueil de poèmes comme on lit un roman de la page 1 à 75. En principe, on devrait en lire en allers-retours, relire les poèmes qui nous interpellent davantage, ceux qui piquent notre curiosité, mais qui demeurent hermétiques et apprendre par cœur les poèmes qui nous font vibrer pour se les approprier et en goûter le rythme. Et en ce moment, on a du temps pour ça.

David Goudreault

Écrire pour se libérer

Si la lecture est une bonne option, l’écriture de poésie est aussi une excellente solution. C’est extrêmement efficace pour soulager des charges émotives, car on passe par une économie de mots, une intensité. J’irai jusqu’à dire une atomisation du monde intérieur, dans le sens qu’on va essayer en quelques vers d’exprimer ce qui pourrait être mis sur quatre chapitres. Donc quand on choisit la poésie comme forme, déjà on est dans quelque chose d’intense par principe, avance David Goudreault.

D’ailleurs, l'écriture manuscrite de ce qu’on ressent permet d’améliorer aussi sa santé physique et émotionnelle. Un chercheur a demandé à des gens, qui n’avaient pas de problèmes de santé mentale, d’écrire pendant 20 minutes par jour pendant quatre jours sur des expériences difficiles. Ces personnes-là avaient des impacts sur leur santé physique même six mois plus tard. Elles se sentaient mieux. Juste écrire dans un journal aide la santé mentale et physique. Écrire réduit l’importance et l’intensité des émotions négatives, explique le psychologue Serge Lecours.

Une femme tient un stylo et écrit dans un cahier.

Écrire de la poésie à la main sur du papier est aussi une sorte de thérapie.

Photo : getty images/istockphoto / Jardul

La poésie autorise à aller plus loin et à exprimer des sentiments plus noirs et plus puissants. Quand on assume que la poésie peut élever l’âme, mais que ce n’est pas sa fonction première, on peut se permettre de la poésie dure, violente, trash, pleine de détresse, puis c’est correct. Souvent, on va censurer les personnes qui vivent des choses difficiles, qui ont des problèmes de santé mentale, qui ont envie de le dire, de le nommer. On essaye de mettre le couvercle sur le chaudron en leur disant que ça va aller mieux et que ce n’est pas si pire, alors qu’en accueillant leur détresse, en permettant à l’autre de l’exprimer, ça fait déjà une différence, soutient David Goudreault.

D’ailleurs, il donne des exemples d’artistes qui ont écrit de la poésie et des chansons sur la santé mentale : la poète et slameuse Marjolaine Beauchamp et la pianiste, auteure et compositrice Florence K. C’est aidant de voir cette femme qui s’est relevée et qui va de l’avant, souligne David Goudreault, qui a écrit une chanson avec Florence K sur la santé mentale. Il ajoute qu’à l’automne, il sortira un album qui est une réflexion sur la maladie mentale.

Mais aucun besoin d’être poète pour en écrire. Souvent, les personnes qui n’ont pas d’expérience ont dans leur innocence une charge émotive qui ne se perd pas dans la forme, indique David Goudreault.

Partager ses écrits

Écrire de la poésie est un pas. Le prochain, aussi important, est de diffuser ses mots pour permettre aux autres de les lire. C’est une façon de le mettre dans la face du monde, de le garrocher. Pour soi, c’est une démarche plus intime, mais il est intéressant d’être lu et entendu. Quand on met en poème une tension, ça soulage, et de l’envoyer dans le monde ajoute au bénéfice, soutient David Goudreault.

Quand on le partage, c’est un deuxième temps d’expression. Il y a l’expression à soi-même par l’écriture et l’expression au monde par la publication. Puis aujourd’hui, on est dans une époque toute particulière où l'on peut diffuser en quelques secondes et être lu par des milliers de personnes. On n’a plus à faire une démarche avec une maison d’édition. D’ailleurs, il ne s’est jamais autant publié de poésie.

David Goudreault

Publier de la poésie n’a jamais été aussi facile avec les réseaux sociaux, que ce soit sur Instagram, Twitter et YouTube.

Un poème de LEM

En publiant ses écrits, on divulgue bien ce qu’on veut. Le poème offre la totale liberté d’être ambigu et hermétique. On peut se révéler beaucoup sans en dire énormément. On peut se dévoiler sans donner le nom de son psy et sa médication. Et c’est bien correct d’avoir une crainte de le faire, mais c’est aussi ce qui fait la force d’un poème, d’ouvrir son monde psychique, pense David Goudreault.

Briser les tabous

S’exprimer peut aussi aider d’autres personnes qui s’identifient aux situations ou sentiments qu’on vit ou qui sont exprimés dans des poèmes.

La réalité est qu’on est tous touchés par des problèmes de santé mentale, et ça vient nous chercher. C’est une façon confrontante de détabouiser la santé mentale, qui fait face à beaucoup de préjugés. En parler, c’est une manière de la démystifier. Allez-y. Si vous ne le faites pas pour vous, faites-le pour tous ceux et celles qui se battent avec des troubles de santé mentale.

David Goudreault

Évidemment, la poésie ne fonctionne pas pour tout le monde. Chaque personne doit trouver l’expression artistique qui lui convient. Surtout qu’on n’est pas tellement exposés et éduqués à la poésie. Les gens vont plus spontanément vers la musique ou le visuel. Mais l’écriture est plus accessible. Des gens décident, pendant la pandémie, de commencer un journal et ça aide. Si on fait l’effort de nommer ce qui se passe, ça a déjà un impact, conclut Serge Lecours.

Prix de poésie : Inscrivez-vous du 1er avril au 31 mai

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