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Olympiens dans le brouillard : se réinventer pour le meilleur et pour le pire

Karen Paquin, de l'équipe canadienne de rugby, aux Jeux olympiques de Rio

Karen Paquin lors de sa participation aux Jeux olympiques de Rio en 2016

Photo : Getty Images / David Rogers

(1re de 2 parties) Privés de leur sport depuis des mois, les athlètes olympiques québécois sont forcés de réinventer leur manière de s'entraîner. Certains espèrent simplement sauver les meubles. D’autres croient qu’ils en sortiront meilleurs.

Antoine Valois-Fortier et Karen Paquin y touchaient presque. Deux athlètes de Québec de différentes disciplines, plus près de la fin de leur carrière que du début, déterminés à goûter à nouveau aux Jeux olympiques. Les deux avaient eu à de remettre de sérieuses blessures, ces dernières années, mais arrivaient dans la dernière ligne droite vers Tokyo au sommet de leur forme.

La première réaction a été de la frustration. Ça aurait vraiment fait mon affaire que ça se passe cet été, mais on s’est vite rendu compte que ce qui se passait était beaucoup plus gros que le sport, relate le judoka Valois-Fortier.

Ça a été un deuil à faire, explique pour sa part Karen Paquin, membre de la formation canadienne de rugby à 7.

Celle qui se préparait pour les JO au centre d’entraînement de l’équipe, en Colombie-Britannique, a vidé son appartement de Victoria, rempli sa voiture et roulé à travers le Canada pour rentrer à la maison.

Une période d’adaptation

Consultante en préparation mentale pour diverses équipes nationales canadiennes, Véronique Richard a rapidement eu à prendre le pouls des athlètes lorsque ces derniers ont dû mettre leur vie, et leur carrière, sur pause.

Au début, il y avait de l’incertitude et un peu d’anxiété. De la peur de perdre des acquis, surtout, explique-t-elle.

Il y a l’aspect purement physique, d’une part. Le corps des athlètes de haut niveau est leur outil de travail. N’ayant plus accès à leur centre d’entraînement respectif, Antoine Valois-Fortier et Karen Paquin ont passé les premières semaines du confinement à se doter de matériel d’entraînement pour la maison.

Antoine Valois-Fortier

Antoine Valois-Fortier a dû trouver de nouvelles façons de se maintenir en forme.

Photo : Getty Images / JOHANNES EISELE

J’ai réussi à m’équiper, mais on est quand même très loin de l’Institut national du sport du Québec (INSQ), où l'on s’entraînait. C’est deux mondes complètement différents, raconte Valois-Fortier, 30 ans.

Il s’est mis sérieusement à la course à pied pour la première fois. À l’entraînement, on a développé des petits défis entre coéquipiers chacun de notre bord pour se garder motivés. Donc là, je dois m’améliorer parce que je ne suis pas un grand coureur.

À lire demain

Olympiens dans le brouillard (2e partie) : Que peuvent nous apprendre les athlètes sur la résilience?

Venant tout juste de s’acheter une maison à Québec, qu’elle rénove avec son mari durant le confinement, Karen Paquin a décidé de transformer une pièce complète en salle d’entraînement. J’ai des barres et des poids, un vélo et un rameur. Je suis quand même pas mal bien équipée.

Les entraîneurs et préparateurs physiques ont aussi eu à s’adapter à vitesse grand V. On a des réunions par vidéoconférence pour parler de rugby, mais aussi des entraînements en gym avec notre entraîneur qui est là si on a des questions à poser. Il y a une volonté de créer quelque chose de positif autant pour l’atmosphère d’équipe que l'entraînement.

Karen Paquin

Karen Paquin

Photo : Rugby Canada

Encadrer les athlètes sans les étouffer

Développer de nouvelles manières d’encadrer les athlètes demande toutefois le maintien d’un délicat équilibre.

Il y a eu beaucoup de réajustement dans les premières semaines. Il y a des équipes qui en ont donné beaucoup trop et les athlètes se sentaient surchargés, raconte Véronique Richard.

Tranquillement, une nouvelle routine s’installe. Karen Paquin dit s’habituer, mais elle s'ennuie cruellement de ses coéquipières.

Si tu me mets dans une équipe, je vais être en avant à l’entraînement à traîner tout le monde, mais seule, j’ai de la misère à me tirer moi-même. Au plus profond de moi, je suis une fille de sport d’équipe. On est une gang à se dire qu’on trouve ça vraiment difficile.

C’est sans compter qu’au-delà du conditionnement physique, la pratique de leur sport est à peu près inexistante. La joueuse de 32 ans peut s'échanger un ballon de rugby avec son mari, mais c’est tout.

Gill tape sur l'épaule de Valois-Fortier.

Antoine Valois-Fortier et son entraîneur Nicolas Gill doivent maintenant travailler ensemble à distance.

Photo : RAFAL BURZA

Outre les périodes de réhabilitation, je ne me rappelle pas la dernière fois dans ma vie où j’ai passé autant de temps sans faire de judo. C’est très probablement jamais arrivé, lance pour sa part Antoine Valois-Fortier. Il se console toutefois en se disant que, côté technique, toutes ces années sur les tatamis ne s’envoleront pas soudainement en raison d’une pause de quelques mois.

Entre-temps, le vainqueur d'une médaille de bronze aux JO de Londres, en 2012, accorde un repos bien mérité à son corps.

Il n’y a aucun doute que ces deux mois-là sans judo font beaucoup de bien à mon vieux corps de 30 ans. Ça faisait longtemps que je ne m’étais pas aussi bien senti.

Le judoka Antoine Valois-Fortier

Puis ses adversaires seront aussi rouillés lorsque les compétitions reprendront. Tous les athlètes sont très perfectionnés et développent des habiletés spécifiques à leur sport. On va tous être un peu moins affûtés.

Les athlètes pratiquant des sports qui exigent des mouvements hautement automatisés ont toutefois plus à perdre, estime Véronique Richard, qui travaille notamment avec des patineurs artistiques et des gymnastes. Pour limiter les pertes de ce côté, la détentrice d’un doctorat en sciences du sport a mis en place des activités d’imagerie mentale avec certains athlètes. L’idée est de garder les acquis cognitifs comme ils ne peuvent pas vraiment garder les acquis moteurs qui génèrent le mouvement.

En meilleure forme que jamais?

Le coureur de demi-fond Charles Philibert-Thiboutot admet que, dans son cas, l’entraînement n’a pas été durement modifié par la crise. Bien franchement, mon quotidien avant et pendant le confinement ne diffère pas beaucoup, lance-t-il.

Certes, le spécialiste du 1500 m a été privé d’accès aux pistes d’athlétisme intérieure et extérieure du PEPS de l’Université Laval. Il ne peut toujours pas fréquenter la salle de musculation.

Mais il y a des coureurs qui sont dans les meilleurs au monde et qui ne font pas de musculation. On est chanceux parce que la course, tu vas dehors et tu cours. Le printemps arrive. Il fait beau.

Charles Philibert-Thiboutot avec d'autres athlètes derrière lui, il parle devant une caméra. C'est l'hiver.

Charles Philibert-Thiboutot avait tenté en vain, en mars, de convaincre l'Université Laval de le laisser s'entraîner sur la piste d'athlétisme extérieure malgré la fermeture temporaire du campus.

Photo : Radio-Canada

Ayant l’habitude de fonctionner à distance avec son entraîneur lors de ses camps d’entraînement en Utah, Philibert-Thiboutot se retrouve aussi en territoire connu de ce côté.

Depuis sa participation aux Jeux olympiques de Rio, en 2016, de multiples blessures l’ont toutefois souvent laissé stressé d’obtenir de bons résultats dans des délais serrés. Ce devait encore être le cas, ce printemps, alors qu’il tentait de mettre derrière lui une blessure au pied et obtenir son billet pour Tokyo.

J’ai tellement vécu de stress et d’anxiété de performer alors que j’avais constamment des bâtons dans les roues. On dirait que le fait qu’il n’y ait plus de compétitions du tout, pour moi, ç'a enlevé ce stress-là et ça me permet de me concentrer seulement sur me mettre en forme.

Selon lui, cette période de pause donne l’occasion à tous de recommencer à courir pour le plaisir.

À notre niveau, je pense que, mentalement, le sport devient un peu un travail que tu dois faire pour gagner de l’argent. Tu peux perdre contact avec l’aspect plaisir et bien-être. Les performances en prennent un peu un coup.

Le coureur Charles Philibert-Thiboutot

Une pause bénéfique

À un point tel que l’athlète de 29 ans s’attend à ce que plusieurs coureurs de fond et de demi-fond reviennent plus rapides que jamais sur le circuit lorsque la compétition reprendra. J’en parle avec des coéquipiers et, tout d’un coup, maintenant qu’on a plus de courses, plusieurs se sentent dans la forme de leur vie.

Si c’est bel et bien le cas, la période de confinement pourrait mener à des réflexions sur la charge d’entraînement et de compétition en temps normal, avance déjà Charles Philibert-Thiboutot.

Je pense qu’à travers le monde, les athlètes et les entraîneurs vont voir les bénéfices de ça. Est-ce que ça va être de sauter une saison, à l’avenir, ou de s’accorder plus de repos? Nous, notre calendrier est séparé entre le cross-country, la piste extérieure et la piste intérieure. On va peut-être voir des coureurs qui vont décider de ne plus se fixer d’objectifs pour une ou deux de ces trois saisons.

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