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L’après-COVID-19 : aplatir la courbe du réchauffement à long terme

La mise en veilleuse de l’économie due au nouveau coronavirus a causé une baisse historique des émissions de CO2. Est-ce que cet effet sera durable?

Une rue vide dans une grande ville américaine.

La baisse du transport routier pendant le confinement est responsable de près de la moitié des réductions d'émissions de gaz à effet de serre en avril, selon l'étude publiée dans Nature Climate Change.

Photo : Reuters / Lucas Jackson

Des chercheurs ont confirmé cette semaine dans la revue Nature Climate Change que le confinement a provoqué une baisse historique des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Un fléchissement possiblement transitoire puisqu’il n’est pas lié à des transformations structurelles. Il en faudra beaucoup plus pour aplatir la courbe du réchauffement planétaire. Entretien avec Corinne Le Quéré, une climatologue québécoise de renommée mondiale qui est professeure à l’Université d’East Anglia, au Royaume-Uni.

Que doit-on retenir des résultats de votre étude publiée dans Nature Climate Change?

Corinne Le Quéré - On a regardé comment les émissions de gaz à effet de serre (GES) étaient influencées par les mesures de confinement. On voit à l’extrême une baisse globale de 17 % des émissions quotidiennes par rapport à la même période l’an dernier, soit le début avril. C’est énorme! Ça nous ramène 14 ans en arrière, le niveau des émissions au plus fort du confinement est équivalent à celui de 2006.

Quelles conclusions tirez-vous de cette baisse importante?

C’est une information très riche. D’un côté, ça nous prouve que si on met en place des politiques à grande échelle, les émissions réagissent. C’est une bonne nouvelle!

D’un autre côté, on comprend bien que les politiques qui sont mises en place en ce moment ne sont pas adéquates pour répondre aux changements climatiques, parce qu’il n’y a aucun changement structurel derrière. Aussitôt que le confinement va se lever, les émissions vont rebondir très près de leur niveau précédent.

Mais on voit bien qu’il y a de la flexibilité dans les émissions, qu’on peut mettre en place des actions qui réduisent les émissions mondiales. Par contre, ces actions doivent être structurelles, elles doivent être soutenues. Et surtout, elles doivent augmenter le bien-être de la population et non pas le réduire, comme en ce moment.

Corinne Le Quéré se tient debout dans un champ.

La climatologue québécoise Corinne Le Quéré est professeur à l'Université d'East Anglia, au Royaume-Uni. Elle est membre de la prestigieuse société savante Royal Society qui regroupe les grands scientifiques de la planète.

Photo : Courtoisie / Corinne Le Quéré

Cette situation peut-elle tout de même changer l’état d’esprit des décideurs politiques face aux changements climatiques?

Oui, je pense que ça peut changer l’état d’esprit. Je pense qu’on est dans un moment crucial alors que les gouvernements sont en train de mettre en place leur plan de relance économique pour sortir de la crise.

Si l’argent est investi au bon endroit, dans une structure économique différente, on pourrait alors avoir une réduction en émissions qui pourrait durer dans le temps. Si les gouvernements n’ont pas la vision nécessaire pour mettre en place un plan à grande échelle, on va vite retourner à notre point de départ, voire pire.

Auteure principale de l’étude publiée dans Nature Climate Change, Corinne Le Quéré est membre de la prestigieuse société savante Royal Society, qui accueille les plus grands scientifiques de la planète. À l’invitation du président français, Emmanuel Macron, elle préside aussi le Haut Conseil pour le climat, un organisme indépendant composé de scientifiques qui a pour mandat de conseiller le gouvernement français sur sa politique climatique.

Quel est l’impact des réductions qu’on voit actuellement sur le phénomène global des changements climatiques?

La baisse en émissions, bien qu’elle soit extrême, ne fait pratiquement rien pour réduire les changements climatiques. Ce qui cause les changements climatiques, c’est l’accumulation du carbone dans l’atmosphère. Et ça, c’est le résultat de dizaines et de dizaines d’années d’émissions continues.

Pour arrêter les changements climatiques, il faut que les émissions soient ramenées à zéro. Il est clair qu’on ne peut pas ramener les émissions à zéro juste avec des changements de comportements ou des changements ponctuels, mais qu'il faut des actions année après année.

Donc le fait qu'on ait une baisse extrême des émissions actuellement, malheureusement, ce n’est pas ça qui nous aide à répondre aux changements climatiques.

Des voitures dans des embouteillages monstres.

Le transport contribue grandement aux émissions de gaz à effet de serre.

Photo : Getty Images / Sean Gallup

Si on réduisait les émissions très rapidement, de façon permanente et continue, quels seraient les effets sur le système climatique terrestre?

Ce qu’on ne peut pas faire aujourd’hui, c’est de revenir en arrière. Le réchauffement qui s’est passé jusqu’à présent, donc plus d’un degré Celsius, il est permanent. Un degré, c’est énorme pour la planète!

Mais si on réduit les émissions de façon continue dans le temps, on verrait le climat se stabiliser.

N’y a-t-il pas un effet d’inertie dans le climat? Une fois dans l’atmosphère, les gaz ne continuent-ils pas à avoir un effet de serre assez longtemps?

On a des effets qui se contrebalancent. On a un effet d’inertie dans le climat. Mais ça, c’est compensé par une augmentation des puits de carbone aussitôt que les émissions sont réduites.

Donc grâce à ces deux effets qui s’opposent, quand les émissions diminuent, le climat se stabilise.

Quand on émet du CO2, environ la moitié est absorbée relativement rapidement par les océans et par la biosphère terrestre. Mais l’autre moitié reste dans l’atmosphère et prend beaucoup de temps à partir.

Ce CO2 qui est dans l’atmosphère, c’est lui qui absorbe le rayonnement terrestre et qui fait en sorte que la planète se réchauffe. C’est le principal gaz à effet de serre responsable des changements climatiques aujourd’hui.

Un homme passe à vélo devant deux grandes cheminées d'où sort une fumée polluée.

Les centrales au charbon sont une source importante de gaz à effet de serre sur la planète.

Photo : Reuters / David Gray

Si on arrive à devenir carboneutre, donc si on n’émet pas plus de CO2 que la planète en absorbe, est-ce qu’on verra le réchauffement prendre fin assez rapidement?

Assez rapidement. Si on arrive à ramener nos émissions à zéro, ou à compenser toutes nos émissions par des puits de carbone artificiels, comme planter des arbres, quand on arrivera à ce point-là, le climat va se stabiliser.

Avec des hauts et des bas saisonniers, bien sûr, mais on arrêterait de voir un réchauffement de la planète comme celui qu’on voit en ce moment d’année en année.

Qu’est-ce qui doit être fait pour que les réductions d’émissions aient un effet durable sur le bouleversement climatique?

Il faudrait ramener les émissions mondiales à zéro d’ici 2050 ou 2070. Ça veut dire une réduction de 3 % par année, voire plus si on est plus ambitieux par rapport aux objectifs climatiques. On ne peut pas le faire sans restructurer l’économie. Mais il faut aussi voir la sortie de crise dans son ensemble.

La plupart des gouvernements n’ont pas pris au sérieux les avertissements quant aux risques d’une crise sanitaire suite aux autres épidémies des vingt dernières années. Les éléments de risque ne sont pas pris au sérieux.

Pourtant, pour ce qui est du climat, ça fait des décennies que les scientifiques avertissent qu’il y a des risques climatiques énormes et qu’il faut augmenter la résilience des populations, qu’il faut réduire les émissions pour réduire les risques.

Là, c’est le moment de le faire. Les gens sont prêts à prendre les mesures pour réduire les risques. Après, on aura un monde plus résilient face aux risques futurs.

La tour Eiffel se dresse dans du smog.

Le ciel de Paris est recouvert de pollution.

Photo : iStock

Pour ce qui est de la pollution atmosphérique par contre, les choses peuvent s’améliorer plus rapidement?

Exactement! La pollution, ça ne reste pas dans l’atmosphère très longtemps. Le CO2 reste dans l’atmosphère une centaine d’années. Quand on émet du carbone, ça reste là longtemps. Mais la pollution, non.

Il y a des polluants qui partent au bout d’une heure, d’autres au bout d’une semaine, voire un mois. Mais aussitôt qu’on arrête l’émission de polluants, l’atmosphère se nettoie.

On l’a vu dans plein de villes, le ciel bleu est apparu. Ce n’est pas le cas pour le CO2, qui reste dans l’atmosphère très longtemps. Mais on voit bien que si on arrivait à réduire les émissions de CO2, on aurait comme bénéfice additionnel un air pur. La pollution atmosphérique cause de nombreux morts.

Comment conjuguer l’idée d’un avenir avec moins d’émissions de GES et la peur que les gens auront de prendre le transport en commun à la suite de cette pandémie?

Effectivement, c’est un gros problème. En ce moment, une des priorités, c’est de tout faire pour rendre nos transports en commun sécuritaires pour la santé humaine.

Dans l’immédiat, comme l’été s’en vient dans l’hémisphère nord, il faut tout faire pour encourager l’utilisation du vélo et la marche.

Mais il reste que tout le monde ne peut pas aller travailler en vélo ou en marchant. C’est pourquoi il est très important d’investir dans l’électrification de la mobilité.

Les gouvernements doivent mettre en place un programme très ambitieux qui va bien au-delà du simple investissement financier. Il s’agit ici d’annoncer ce qu’on va faire, d’organiser les chaînes d’approvisionnement pour les batteries et pour leur recyclage, il faut former les experts et mettre un prix sur la pollution.

Il faut un plan ambitieux et structuré pour faire basculer notre mobilité vers une mobilité qui pollue beaucoup moins.

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