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Lettres d’une professionnelle de la santé devenue préposée en temps de crise

Des mains et un crayon.

Une professionnelle du réseau de la santé nous fait part de son expérience dans un CHSLD durant la pandémie.

Photo : Radio-Canada

Début mai. Une professionnelle du réseau de la santé nouvellement déployée dans un CHSLD de la région m’écrit un texto, puis deux, trois et quatre. Ce qu’elle vit est exceptionnel : la crise a forcé son affectation comme préposée aux bénéficiaires. Elle a les émotions à fleur de peau. Tantôt elle pleure, tantôt elle rit. Toutes les deux, on se raconte un peu nos réalités chamboulées. C’est ainsi qu’est née cette série de lettres écrites à cœur ouvert.


6 mai

Allo Mélissa,

Désolée, j’avais planifié de t’écrire plus tôt, mais ma journée de congé a passé plus vite que prévu!

J’ai été réaffectée en CHSLD il y a une semaine. Je suis une professionnelle de la santé qui travaille déjà au CIUSSS, mais dans un tout autre département.

J’étais contente de pouvoir me rendre finalement utile, de pouvoir contribuer où il y avait des besoins et de partager mon expertise par la même occasion.

Mais bon, plus facile à dire qu’à faire.

Ça fait une semaine que j’ai commencé, mais on dirait que ça fait six mois. Aucun cas de COVID-19 dans mon établissement; la situation est donc complètement différente de celle à Montréal ou dans d’autres endroits où il y a une éclosion. On est moins en mode survie. C’est moins catastrophique qu’ailleurs, mais on reste tout de même sur le qui-vive.

Ce qui est le plus difficile, c’est d’essayer d’organiser un peu le chaos. On est plusieurs à s’être fait « parachuter » en CHSLD dans les dernières semaines, on est déstabilisés, mais ça a aussi déstabilisé les gens déjà en poste. Tout le monde a les émotions à fleur de peau : on marche sur des œufs, on veut aider en apportant notre vision, mais sans prendre trop de place. Y a des conflits qui se créent, c’est sûr, plein d’intervenants qui ne se connaissent pas qui doivent travailler ensemble du jour au lendemain, les frictions sont inévitables.

Les CHSLD, du moins au Saguenay-Lac-Saint-Jean, sont des milieux où on retrouve peu ou pas de professionnels (neuropsychologue/psychologue, physiothérapeute, ergothérapeute, orthophoniste, coordonnateurs cliniques, et j’en passe). Donc notre arrivée sur des chapeaux de roue (avec nos expertises, nos techniques, etc.) brasse toute la structure établie depuis déjà longtemps. Normal, on doit créer un fonctionnement qui, il y a deux mois, n’existait pas. Je comprends qu’on doit être dérangeants, en questionnant des procédures ou en proposant des changements. En plus, on doit essayer de bâtir quelque chose, tout en se disant que peut-être que dans trois semaines, on ne sera même plus là.

Donc ouais, je suis contente d’être enfin utile, mais en partant le matin, ça reste que je suis envahie par un mélange d’angoisse, de stress, de tristesse, de colère et de peur de ne pas être à la hauteur…

Ta correspondante déboussolée


9 mai

Salut!

Ouf, les émotions. Je suppose que toi, comme bien d’autres, vous en prendriez un parachute, question d’amortir votre atterrissage en CHSLD.

Ton travail a été complètement chamboulé, c’est impressionnant. Faisant partie de la grande famille du CIUSSS, tu t’es retrouvée du jour au lendemain dans un milieu que tu connais peu ou pas.

T’as envie de bâtir? C’est beau, je trouve. Les nouvelles me semblent si tristes ces temps-ci.

Notre travail est chamboulé, nous aussi. Certains auditeurs ont peur, d’autres, pas du tout. Il faut peser chaque mot plus que jamais. On continue de rapporter et de fouiner, mais c’est pas mal moins évident quand on travaille de notre salon.

Raconte-moi, qu’est-ce qui te crée ce nœud d’émotions?

Ta correspondante,

Mélissa


12 mai

Allo Mélissa!

Houlala, qu’est-ce qui crée mon nœud d’émotions… Tellement de choses! Cette semaine, ça va un peu mieux, je dirais, on commence à former tranquillement une équipe, chacun commence à mieux comprendre comment on peut se compléter, ça diminue le niveau de stress.

Les résidents me font vivre beaucoup de choses ces derniers jours par contre. Je pense que j’apporte quelque chose de différent dans le CHSLD, et de voir l’impact que ça a sur eux c’est un sentiment incroyable. Ils sont tellement gentils, malgré leurs troubles cognitifs. Ce sont tous un peu mes grands-parents.

Il manque tellement de monde en temps normal que les gens ne peuvent juste pas toujours prendre le temps de les écouter. Pis du temps, ça en prend, tout est long avec des personnes âgées en CHSLD! Mais pour chaque petit geste que je pose qui amène un changement, je me demande combien n’ont pas pu en profiter et combien n’en profiteront pas après notre départ… Alors je suis contente, mais envahie par une grosse boule de tristesse après.

De votre côté, le monde des médias était mis à mal dans les derniers temps, mais en cette période, j’ai l’impression qu’on a plus que jamais besoin de bien s’informer. Penses-tu que les gens prennent conscience de votre importance?

Ta correspondante émotive


13 mai

Salut!

Si les gens comprennent notre importance? Ouf, je ne sais pas. Difficile à dire. On n’a jamais été autant écoutés et lus… et scrutés.

Honnêtement, je pense que c’est tant mieux parce que les gens s’informent et que c’est un peu mon rêve d’avoir une société bien informée. On reçoit des messages comme jamais et ça nous force à nous remettre en question, nous aussi.

Tout le monde a l’épiderme sensible… Il n’y a qu’à penser à tout ce qui touche le Dr Arruda. Il est tellement sympathique : qui n’a pas envie de goûter à ses tartelettes? En même temps, ce n’est pas parce que l’homme est cool qu’il ne faut pas questionner son travail.

Il s’agit de jeter un œil sur les réseaux sociaux pour constater que beaucoup de gens ne partagent pas mon avis!

J’essaie toutefois de prendre une petite pause des réseaux dans mes congés, prendre le temps comme tu dis.

S’il y a bien quelque chose que la pandémie nous aura appris, c’est bien ça : il faut prendre le temps… de prendre le temps. Le temps de s’arrêter et d’écouter, pour de vrai. Prendre le temps de ressentir un peu ce que les autres vivent.

Tout un constat à faire à un moment où c’est si difficile d’entrer en contact avec les autres, qu’en penses-tu?

C’est bien que tu puisses t’occuper de tes grands-parents adoptifs. Je suis certaine que tu es déjà toute spéciale pour eux.

Tu retourneras bien un jour dans ton boulot, mais voudrais-tu que ton poste en devienne un vrai?

« Préposée au réconfort des bénéficiaires », qu’en dis-tu?

Mélissa


14 mai

Bonjour Mélissa!

Wow, quel beau titre d’emploi, il me semble que ça sonne bien!

Concernant la création de nouveaux postes, on espère que la pandémie aura pu mettre en lumière le manque criant de ressources dans les CHSLD. Les intervenants qui sont là en temps normal ont besoin d'être supportés par une équipe interdisciplinaire.

On a donc espoir que les recommandations qu’on a émises montent plus haut, et que le ministère prenne en considération ce qui se passe réellement sur le plancher.

Les choses doivent changer. Sinon, si on fait toujours la même recette, on aura toujours le même gâteau à la fin…

De ton côté, penses-tu que le coronavirus changera, à long terme, votre façon de travailler? Qu’est-ce qui te manque le plus de ta vie de journaliste « d’avant »?

Ta correspondante optimiste


15 mai

Allo Mélissa!

Je vis tellement de choses loin de ma zone de confort habituelle, c’est fou!

Le ton a monté entre deux résidents aujourd’hui, on a dû les séparer, la bataille était proche!

J’ai aussi joué à un jeu de cartes dont je ne comprends toujours pas les règles (je pense que la madame les inventait au fur et à mesure, en fait) et je serai bientôt une spécialiste de la musique des années 30!

J’ai aussi changé une couche pour la première fois. Tâche que tu fais avec réticence, mais tu es tellement dans l’intimité de la personne que t’as pas le choix de faire ça avec douceur et compassion. En tout cas, je pense. Quand ça fait 30 fois de suite que tu changes quelqu’un peut-être que c’est différent…

Ta correspondante un peu sous le choc,

À plus!


17 mai

Salut!

La première fois. Probablement la plus difficile…

Ça m’impressionne tout ce que ça englobe le boulot de préposée aux bénéficiaires. Beaucoup de compassion et d’humanité d’abord, mais aussi et surtout, une capacité d’adaptation incroyable.

Des cartes aux couches, en passant par la résolution de conflits et la musique, t’es certaine qu’on parle d’une seule journée?

Quand on dit : « et toutes autres tâches connexes » en parlant d’un travail… t’y voilà, on dirait.

Pour te répondre, ce qui me manque du « journalisme d’avant » , c’est de rencontrer des humains tous les jours. J’ai tellement hâte de sortir de chez moi armée de mon micro avec un de mes caméramans. Faire des entrevues par webcam, ça fonctionne techniquement, mais il n’y a rien de mieux que de voir quelqu’un en personne pour établir un lien de confiance.

J’avoue toutefois qu’il y a quelque chose de cool et excitant à produire des nouvelles de ma chambre, supervisée par mes deux chats. Je ne ferais pas ça éternellement, mais j’avoue être fière d’avoir réussi à faire mon travail dans des conditions pas toujours évidentes. Comme quoi on s’adapte à tout!

Qu’est-ce qui te frappe le plus dans ton nouveau milieu?

Mélissa


20 mai

Allo Mélissa!

Grosse nouvelle! Je serai rapatriée dans les prochains jours dans mon vrai poste! Ça va faire bizarre, comme si je me réveillais après un long rêve (ou cauchemar par moments...).

Je suis contente et triste à la fois, j’ai rencontré des gens dévoués, proactifs et qui avaient vraiment à cœur le bien-être des personnes âgées autour de nous.

Ta correspondante émue


20 mai

Mais quelle bonne nouvelle! La vie reprend son cours, pas vrai?

Ton arrivée n’a pas été facile, mais j’ai l’impression que ton départ ne le sera pas non plus.

Prends soin de toi.

Mélissa


22 mai

Allo!

Je suis allée voir mes résidents aujourd’hui avant de partir. Il y en a une qui a pleuré. Tu comprendras que ça m’a fait pleurer moi aussi! Des fois, ils comprennent pas du tout ce qui leur arrive, mais je pense qu’ils ont compris que je leur disais au revoir. Ça m’a vraiment mise à l’envers.

Après un mois dans ce milieu, ce qui me frappe, c’est de voir comment notre système de santé a un peu décidé d’oublier les aînés. Mettons que ça n’a jamais été un dossier très glamour. Ces derniers jours, on se préoccupe des tout-petits qui ont besoin d’être touchés et réconfortés par leur éducatrice en garderie, mais les personnes en CHSLD en ont aussi tellement besoin! Ils sont beaucoup plus que des éventuels résultats positifs à un dépistage.

J’espère seulement qu’on leur fera honneur en pensant, dans le futur, à leur bien-être pour de vrai. Pour qu’un jour on dise à nos parents devenus grands-parents : Tu dois maintenant déménager en centre d’hébergement, mais tu vas voir, tu vas être vraiment bien, je te le promets .

Ça a été un plaisir, Mélissa,

Ta correspondante

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Saguenay–Lac-St-Jean

Santé publique