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La poésie, une bouée pour les jeunes

La fillette regarde un livre ouvert.

Simone Noël lit un livre de contes de Gilles Tibo « Autour du soleil »

Photo : Radio-Canada / Cécile Gladel

Cecile Gladel

Si la poésie est le parent pauvre de l’enseignement de la littérature au Québec, quand on l’utilise, ses bienfaits sont surprenants et quantifiables, tant pour l'apprentissage du français que pour la santé mentale des jeunes. Au programme dès la première année, elle traîne certes une mauvaise réputation, mais en fouillant un peu, on constate que l’intérêt est de plus en plus présent.

La poésie est une découverte qui peut se faire dès le plus jeune âge. La Montréalaise Lisa Marie Noël lisait le recueil de Joséphine Bacon Un thé dans la toundra quand sa fille de 6 ans, Simone, a voulu savoir ce que c’était. Elle lui a lu quelques poèmes et cette dernière a aimé.

Un jour, je bercerai la terre, de la poète et écrivaine Mireille Levert, a également piqué son intérêt. D’ailleurs, Simone Noël adore Les boîtes, un poème de Gilles Vigneault que son enseignante de première année lui a fait découvrir en musique. Les textes et les paroles de chansons, c’est aussi de la poésie, précise Mireille Levert.

Gilles Vigneault souriant, les mains jointes

Gilles Vigneault souriant

Photo : Radio-Canada / Charles Arsenault

L’illustratrice Virginie Ferré fait lire et écouter des poèmes du Français Maurice Carême à ses trois enfants, qui les apprécient beaucoup. Comme quoi les enfants peuvent aimer la poésie peu importe leur âge.

Ultimement, la poésie peut chambouler des vies. Ceux qui ne sont pas intéressés, on ne va pas le leur reprocher, mais on va leur demander d’être curieux, soutient le poète et romancier Jean-Christophe Réhel.

L’une des clés est donc d’exposer les jeunes à ce type de littérature. On sait qu’il n’y a pas beaucoup de livres de poésie dans les maisons. Ça restreint énormément le nombre d’enfants qui peuvent être au courant que ça existe et que c’est intéressant, avance Isabelle Courteau, directrice générale et artistique du Festival de la poésie de Montréal.

Le poème écrit avec des coeurs.

Des extraits de poèmes écrits par des élèves de Martine Arpin inclut dans l'adaptation du guide pédagogique pour les enfants de 7 et 8 ans, « Écrire de grandes pensées en poésie».

Photo : Chenelière éducation

Et les jeunes n'y sont pas plus exposés à l’école. Ça dépend du professeur; ce sont des oiseaux rares qui proposent la poésie. C’est dommage, car on en fait de l’excellente. Les professeurs doivent acheter de la littérature québécoise. Je sais que plusieurs le font, mais je m’adresse à ceux qui ne le font pas, martèle Jean-Christophe Réhel.

La poésie délaissée

Si la poésie est au programme scolaire de la première année au cégep, le corps professoral n’a pas toujours le temps de l’enseigner. Le parent pauvre de l’enseignement : oui et non, nuance Judith Émery-Bruneau, professeure au Département des sciences de l'éducation de l’Université du Québec en Outaouais et spécialiste des pratiques d’enseignement de la poésie. C’est le seul genre qui est obligatoirement enseigné. Toutefois, dans les faits, les enseignants ont de lourdes tâches, donc en français, le gras qu’on coupe, c’est la poésie.

De jeunes enfants écoutent une personne qui a un livre dans la main.

Les jeunes apprécient la poésie.

Photo : getty images/istockphoto / monkeybusinessimages

L’enseignante Catherine Boissy, l’une des administratrices du blogue J’enseigne avec la littérature jeunesse (Nouvelle fenêtre), confirme que c’est l’une des premières choses qu’on met de côté. La poésie, ça fait un peu peur; on ne l’a pas vue beaucoup à l’école. Beaucoup d’enseignants ne sont pas [à l'aise] avec ce style, convient-elle.

Si le corps professoral hésite à parler de poésie, c’est qu’il est parfois mal formé pour l’enseigner. Le cours de poésie offert aux futurs enseignants et enseignantes n’est en effet pas obligatoire, sauf dans deux universités.

Ils sont plus ou moins outillés, mais il y a des passionnés. Il faut sortir de la tradition. Il ne faut pas la rejeter : c’est une base importante, mais c’est aussi un tremplin pour rapprocher les pratiques plus actuelles et contemporaines.

Judith Émery-Bruneau
Il regarde la caméra.

Le poète Jean-Christophe Réhel

Photo : gracieuseté de l'auteur

Sauf qu’il faut proposer de la poésie qui va plaire aux jeunes. Au primaire, pour moi, la poésie était inexistante; c’est au cégep que je m’y suis intéressé. Au secondaire, mon objectif était de me battre dans [le jeu vidéo] Zelda; il faut donc une poésie qui parle aux jeunes. Si j’avais eu ce contact avec de la poésie, mes horizons auraient été plus larges, car moi aussi, je ne suis pas super ouvert, avance Jean-Christophe Réhel.

Plus simple qu’on le pense

Le poème écrit à la main avec des dessins.

Des extraits de poèmes écrits par des élèves de Martine Arpin inclut dans l'adaptation du guide pédagogique pour les enfants de 7 et 8 ans, « Écrire de grandes pensées en poésie».

Photo : Chenelière éducation

Si ce style littéraire est moins présent dans les écoles, c’est aussi en raison de sa mauvaise réputation. Quand on pense à la poésie, on pense à des textes complexes et aux poèmes de la littérature française. Celui qui a créé le slam est un gars de la construction; il faut s’en souvenir. De la poésie, ce ne sont pas juste des trucs pleins de poussière, rappelle Judith Émery-Bruneau.

Or, les préjugés viennent surtout des adultes et se répercutent sur les enfants.

Les adultes mettent l’ensemble de la poésie dans le même pot. [Or,] il y a des romans que j’aime et d’autres non. Dans la poésie, il y en a aussi pour tous les goûts. Un livre de poésie se lit rarement du début à la fin d’une traite; on butine, on rêve là-dessus, on le reprend plus tard.

Mireille Levert

Sébastien Dulude, directeur littéraire de la collection « Poésie  » à La courte échelle, soutient que ce genre doit prendre sa place, comme l'a fait le théâtre : Ce n’est pas aussi difficile qu’on le pense. Il faut qu’elle revienne dans une normalité.

Aussi, l’enseignement du côté technique de la poésie – avec les strophes, les rimes, le comptage de syllabes, etc. – n’avantage pas ce genre littéraire. On dirait qu’on forme les élèves à repérer au lieu de travailler leur créativité. Il faut en sortir, estime Judith Émery-Bruneau.

De l’aide pour l’enseigner

Depuis quelques années, de plus en plus d’outils existent pour aider les enseignantes et enseignants. La Maison de la littérature offre Tout à coup la poésie (Nouvelle fenêtre), un site internet mis sur pied en 2013, tant pour les ados que pour le corps professoral (Nouvelle fenêtre). On y trouve entre autres des textesoriginaux offerts par des poètes (Nouvelle fenêtre) ainsi que des vidéos.

Les professeurs me disent que les élèves sont intéressés. On veut qu’ils aient un contact, que la flamme s’allume et qu'après, ils aient envie d’en lire et [qu'ils n'aient] pas de préjugés négatifs, explique Anthony Charbonneau Grenier, chargé de projet à la Maison de la littérature et responsable de Tout à coup la poésie.

Pour les plus jeunes, l’enseignante Martine Arpin vient d’adapter de l’anglais un guide pédagogique destiné aux enfants de 7 et 8 ans, Écrire de grandes pensées en poésie.

La couverture présente une jeune fille qui nous regarde.

Le guide pédagogique adapté par Martine Arpin.

Photo : Chenelière éducation

On leur enseigne comment créer un poème avec moins de carcans. Il faut qu’ils [les jeunes] baignent pour l’apprécier; je le fais pendant cinq à six semaines de l’année scolaire.

Catherine Boissy

Le Festival de la poésie de Montréal organise aussi l’activité Poètes dans la classe et à la bibliothèque, qui permet à des élèves du deuxième et du troisième cycle du primaire de la région de Montréal de créer, avec des poètes, un poème-affiche original.

Pour les plus vieux, le Festival orchestre Premiers pas poétiques, un concours d’écriture poétique pour les 13 à 18 ans (Nouvelle fenêtre) qui se tient fin mai, mais de manière virtuelle cette année. Sa coordonnatrice, la travailleuse sociale Caroline Fournier, a remarqué l’appétit des jeunes pour la poésie : Ils s’intéressent au rap, qui est autant de la poésie.

N'oublions pas également les écrivains et écrivaines qui offrent des ateliers de poésie par le truchement du programme La culture à l’école. Jean-Christophe Réhel, Mireille Levert, Pierre Labrie, Nadine Descheneaux et Guy Marchamps sont des poètes qui apprennent aux jeunes à écrire et à lire de la poésie.

Ceux qui disent qu’ils n’aiment pas la poésie, c’est impossible : tout le monde l’aime. Il faut simplement trouver son style. On ne leur a pas donné les outils.

Jean-Christophe Réhel

Il semble clair que lorsqu’on propose des ateliers d’écriture de poésie aux jeunes, ça fonctionne. La créativité est hallucinante, leur imaginaire est sauvage, soutient Sébastien Dulude.

Dans les ateliers, des choses personnelles sortent; on ouvre des pistes. Mais ce n’est pas de la thérapie non plus, précise Isabelle Courteau.

Si elle offre des ateliers ponctuels, Mireille Levert passe parfois quelques mois en résidence dans des écoles. Elle ajoute que le côté musical de la poésie fait réagir tous les enfants. On peut aussi aller chercher l’émotion en jouant avec les mots. Un petit gars m’a dit après des semaines que la poésie est géniale. Mais, même en une seule rencontre, on peut créer des étincelles.

La femme sourit et regarde la caméra.

La poète et écrivaine Mireille Levert

Photo : Daniele Tomelleri

Adolescence et poésie, le match parfait

Les spécialistes dont on a sollicité l'avis sont unanimes sur un point : la poésie est indispensable pour les jeunes de tous les âges, et elle les aide à exprimer leurs émotions, en particulier lors du difficile passage à l’adolescence.

Au fil des années, Caroline Fournier a réalisé que ce genre littéraire les aide lorsque la gestion émotionnelle est ardue. Les jeunes ont un grand besoin de se comprendre, et l’adolescence est un moment clé pour l'identité personnelle. La poésie permet de se libérer de certaines émotions, de mieux communiquer, d’aller plus dans l'intangible. On n’est pas dans le rationnel ni dans l’intellect, soutient-elle.

Par l’écriture, les adolescentes et adolescents peuvent se décharger, ventiler puis transmettre leurs pensées. C’est un pas de plus vers une paix.

Les adolescents voulaient souvent nous lire ce qu’ils avaient écrit. Les adolescents, comme les adultes, n’ont parfois pas de mots pour exprimer leurs émotions quand ils vivent quelque chose, mais la poésie leur offre des mots. L’écriture est puissante, et le geste de partager son poème est une valeur ajoutée. Ça leur permet d’être reconnus; c’est un peu magique.

Caroline Fournier

D’ailleurs, la poésie traite parfois de difficultés typiques de l’adolescence, comme le rapport au corps. Il y a tellement de turpitudes émotionnelles à cet âge. Le poème qu’Erika Soucy lit dans une de nos vidéos parle des problèmes du corps pendant l’adolescence. Ça montre comment la poésie peut être un miroir fidèle de ce que les jeunes vivent au secondaire. Ça brise l’isolement, car on se rend compte que d’autres l’ont vécu, explique Anthony Charbonneau Grenier.

Qui plus est, la poésie est particulièrement importante en cette période de crise et de confinement, où les jeux vidéo et la technologie ne répondent pas à tous les impératifs des jeunes.

On a un besoin de rêver et de rire. La poésie peut aussi être drôle. Avec les comptines pour les plus jeunes, on peut associer ça avec des danses. La poésie permet un espace pour sortir du conformisme. Elle va marquer les enfants et semer de petites graines dans leur façon de voir la langue.

Judith Émery-Bruneau

D'ailleurs, Catherine Boissy a écrit un texte sur le sujet (Nouvelle fenêtre) : « Pourquoi devriez-vous laisser plus de place à la poésie pendant cette pandémie? »

Même les plus jeunes y trouvent un écho à leurs émotions. Dans ma classe, on écrit tous les jours, et ça n’allume pas une grande passion, mais quand on tombe en poésie, des élèves se révèlent. Une petite fille avait de la difficulté à se centrer, et en poésie, elle avait écrit quelque chose de vraiment chouette. Un autre élève était sorti de sa coquille; ça leur permet d’extérioriser leurs émotions, raconte Catherine Boissy.

Une aide pour l’enseignement du français

La poésie permet aussi à des élèves moins bons en français, surtout au primaire, de se dévoiler. Ça allume des élèves en difficultés de lecture; ils aiment beaucoup, car ça crée des images. En poésie, ils se révèlent, car ils ont le droit de transgresser certaines règles grammaticales, explique Catherine Boissy.

Ça fait briller un autre type d’enfant. Avec la poésie, on voit sortir des trésors chez certains d’entre eux. Ça va chercher des enfants que rien d’autre ne va toucher.

Martine Arpin

Catherine Boissy soutient que la poésie permet aussi de revoir toutes les stratégies de lecture et de dépannage pour la compréhension de mots. La poésie est une bonne chose en deuxième année. Si on le voit juste au secondaire et au cégep avec des classiques, ça devient inaccessible.

Le poème écrit avec des dessins.

Des extraits de poèmes écrits par des élèves de Martine Arpin inclut dans l'adaptation du guide pédagogique pour les enfants de 7 et 8 ans, « Écrire de grandes pensées en poésie».

Photo : Chenelière éducation

Ça apprend aux enfants de dire beaucoup dans le moins de mots possible. Ça amène une précision pour l’apprentissage de la lecture et écriture, souligne Martine Arpin.

La poésie pour aller ailleurs

La poésie ouvre aussi des portes à d’autres formes d’expression culturelle, comme le côté théâtral (avec la récitation) et le dessin. Avec la poésie, on peut aller dans un imaginaire plus débridé, mentionne Mireille Levert.

Jean-Christophe Réhel croit que la poésie peut raccrocher certains jeunes à l’école : L’art en soi a ce pouvoir. À ceux qui n’aiment pas lire, je leur dis qu’il faut faire ce qu’ils aiment. L’idée est de se trouver une passion, soutient-il.

De plus en plus, la poésie va faciliter l’apprentissage du français.

Caroline Fournier

Finalement, la poésie permet aux professeures et professeurs de découvrir leurs élèves.

J’ai vu des profs pleurer, car ils apprennent des histoires poignantes de leurs élèves. L’humain a fondamentalement besoin de se révéler aux autres, et quand on sort des trucs formels, les jeunes vont s’ouvrir beaucoup plus qu’on pense.

Le romancier et poète David Goudreault

Afin que les enfants prennent l’habitude de lire des livres de poésie, laissez-en traîner dans la maison, car cette forme de littérature est peu présente en dehors de l’école. David Goudreault en a d'ailleurs lui-même dans toutes les pièces de sa maison.

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