•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Comment se portent les soignants français?

L'insomnie, la dépression et le syndrome de stress post-traumatique sont fréquents chez ceux qui luttent en première ligne.

Des infirmiers transportent un patient sous respirateur artificiel.

Le personnel médical français a été extrêmement sollicité pendant plusieurs semaines.

Photo : afp via getty images / PATRICK HERTZOG

La vague de patients qui a submergé les hôpitaux français semble passée. L’accalmie permet aux infirmières, aux médecins et aux réanimateurs de sortir la tête de l’eau après des semaines bien intenses. Un répit nécessaire pour ces soignants, qui ont aussi besoin de penser à leur propre santé.

La situation s’est calmée, la météo est clémente, on reprend le moral…

Au bout du fil, la voix du généraliste Patrick Vogt dégage un brin d’enthousiasme. Aux antipodes de l’angoisse et de la préoccupation qui s’en dégageait lors de notre visite en Alsace en mars.

Le médecin pratique à Mulhouse, l’une des villes de France les plus durement frappées par le coronavirus. Bien avant Paris, les hôpitaux de la région ont été les premiers submergés de patients.

Submergés au point où l’armée a bâti une unité de soins intensifs dans le stationnement de l’hôpital. À l’époque, les ambulances et les hélicoptères évacuant des patients produisaient pratiquement les seuls sons audibles en ville.

Les premières semaines, se rappelle le généraliste, c’était très difficile psychologiquement à vivre. C’étaient des heures difficiles.

Le Dr Vogt, debout dans son cabinet, tient dans ses mains une boîte de gants chirurgicaux. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le généraliste Patrick Vogt dans son cabinet à Mulhouse, en mars 2020.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

En mars et en avril, ce jovial médecin a travaillé de longues heures à son cabinet et au centre des appels urgents de la région. Des heures d’angoisse et de stress.

Au moins quatre de ses patients sont morts du coronavirus. Des dizaines d’autres ont été infectés. Plusieurs ont passé de longues semaines aux soins intensifs et sont sortis très amochés.

Ça a été des moments difficiles, admet-il, parce qu’on apprenait beaucoup de mauvaises nouvelles. La “carapace de soignant” a parfois craqué sous la pression.

Seul dans ma voiture ou en promenant mon chien, il y a eu des moments d’émotions. Pour avoir subitement des larmes aux yeux. Ça fait partie des choses normales de la vie, admet-il, sereinement.

On a vu beaucoup de choses difficiles à gérer

Les soignants dans l’Est français ne sont bien sûr pas les seuls à avoir vécu des semaines éprouvantes. Ceux de la région parisienne également. C’est là que se concentre la majorité des décès survenus à l’hôpital.

Le réanimateur Romain Sonneville s’est retrouvé au premier rang de cette crise. Il travaille aux soins intensifs de l’hôpital Bichat de Paris, l’un des plus sollicités durant la crise.

Lors de notre rencontre, il semble détendu. Difficile de juger s’il avait les traits tirés sous son masque protecteur. Le ton de sa voix et sa posture semblent trahir le fardeau des dernières semaines.

Je pense qu’il y a une fatigue psychologique, parce qu’on a vu beaucoup de choses difficiles à gérer, explique-t-il, sans préciser.

Le médecin porte un masque sur le visage.

Le médecin réanimateur Romain Sonneville devant l'hôpital Bichat de Paris.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Romain Sonneville évoque une fatigue psychologique qui a touché son unité. Les horaires qui s’étiraient, les routines qui disparaissaient, le flux de patients qui ne cessait pas, les nouvelles méthodes de travail à improviser.

Il décrit d’une sensation d’être un peu suspendu. On ne pensait qu’à ça (le coronavirus), comment on allait gérer les patients, comment on allait arriver le lendemain. La date, le jour, on oublie un petit peu.

À certains moments éprouvants, le docteur s’est tourné vers des collègues pour échanger, partager, parler. L'hôpital Bichat, comme d’autres en France, ont mis sur pied des cellules de soutien pour les soignants.

Quand ils appellent, c'est qu'ils sont à bout

En France, il existe plusieurs lignes d'écoute pour les professionnels de la santé. Certaines sont rattachées à un hôpital ou au gouvernement, d’autres sont maintenues par des bénévoles.

Au début de la crise, la médecin (à la retraite) Marie-José Del Volgo a fondé une de ces lignes d’écoute. Elle s’est basée sur son expérience clinique de docteur en psychologie.

De semaine en semaine, ses collègues et elles ont pu dresser un tableau des problèmes poussant les soignants à demander une assistance psychologique.

Beaucoup d'angoisse, beaucoup d'épuisement, de fatigue. Ne pas avoir l'impression qu'on pourra continuer. Ils arrivent à bout. Quand ils appellent, c'est qu'ils sont à bout.

Spécialisée dans l’écoute des autres, Marie-José Del Volgo explique un paradoxe qui peut nuire au personnel médical. La plupart n'appellent pas (à l’aide). Ils sont plutôt dans une position où on va aider les autres et on ne demande pas de l'aide pour soi.

Pourtant, les travaux scientifiques portant sur la santé mentale des soignants dans des crises similaires démontrent qu’ils ont souvent besoin d’aide.

Des études menées auprès des soignants torontois qui ont affronté le SRAS en 2003 et la COVID-19 cette année (en Chine, en Italie et aux États-Unis) font état de problèmes à long terme comme l'insomnie, la dépression et le syndrome de stress post-traumatique.

Les soignants, explique Marie-José Del Volgo, ils étaient pour la plupart dans l'action. Dans l'après-coup, à ce moment-là, vont surgir toutes sortes de difficultés psychiques. C'est sûr qu'il va y avoir un rebond.

Après la crise, je raccroche

Certains soignants oscillent entre désarroi et colère, explique la syndicaliste Astrid Petit, qui travaille à l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière.

Elle explique que beaucoup sont frustrés d’avoir dû soigner tant de gens dans des conditions difficiles, parfois sans l’équipement et les protections nécessaires.

Dégoûtés, atteints dans leur for intérieur, traumatisés par ce qu’ils ont vécu. Ces soignants ont fait face avec un manque de protection et un manque de matériel médical.

En plus, les hôpitaux publics, sous-financés et contraints à l’austérité budgétaire, ont abordé la crise en situation désavantageuse.

Astrid Petit parle de collègues dans l’est de la France qui disent “après la crise, je raccroche la blouse. C’est insupportable”. Ils ont fait face (à la crise) en toute responsabilité. Mais ils sont dégoûtés.

À Mulhouse, Patrick Vogt préfère être dans le constructif plutôt que dans l’affrontement. Il veut tirer des leçons de cette crise, éviter que la prochaine ne se déroule dans des conditions semblables.

À Paris, Romain Sonneville pense surtout à cette épidémie qui n’est pas terminée. Il s’emporte en voyant ces Français qui se côtoient d’un peu trop près en public en ce début de déconfinement.

C’est très frustrant quand on a passé une journée auprès de gens qui sont en train de mourir ou qu’on travaille dans des conditions dégradées.

Il faut être clair, lance le médecin, on a frôlé la catastrophe en termes de capacité d'admission. On aimerait, si possible, ne pas revivre ce qu'on a vécu en mars, avril. C'est pas nécessaire!

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Coronavirus

International