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L'après COVID-19 : « c'est comme si on vivait dans un laboratoire »

« Avons-nous compris que les citoyens doivent disposer d’espace pour marcher et faire de la bicyclette, avec de bons transports publics et de moins en moins de voitures? »

Trois personnes font leur jogging près de la station de métro Jean-Drapeau.

Montréal vue depuis le parc de l'île Sainte-Hélène.

Photo : Radio-Canada / Jean-Claude Taliana

La pandémie est étroitement liée à la crise environnementale, selon la Dre Maria Neira, directrice de la santé publique et de l’environnement à l’Organisation mondiale de la santé.

La Dre Neira a été tour à tour membre de Médecins sans frontières, vice-ministre de la Santé en Espagne et conseillère en santé publique en Afrique.

Nous l'avons interviewée.

Êtes-vous étonnée de cette crise de la COVID-19?

Dre Maria Neira

La Dre Maria Neira est médecin et spécialiste de la Santé publique. Espagnole, elle a été tour à tour membre de Médecins sans frontières, vice-ministre de la Santé en Espagne et conseillère en Santé publique en Afrique.

Photo : ONU

Nous sommes dans une crise sans précédent. Jamais dans l’histoire récente de l’humanité, on a vu la moitié de la planète enfermée à la maison. Et l’économie presque à l’arrêt. En plus, 24 heures sur 24, la télévision, la radio et les journaux parlent uniquement d’un virus.

Depuis des années, je travaille sur les maladies infectieuses. J’ai vécu en Afrique, où il y a toujours beaucoup d’épidémies. Mais maintenant, voir la planète à l'arrêt, c’est une situation exceptionnelle, également très angoissante, parce qu’on entrevoit les conséquences socio-économiques en plus des conséquences sanitaires.

Et cette pandémie a particulièrement frappé les grandes villes. Pour la première fois, on a vu les villes parmi les plus riches du monde, Berlin, New York, Milan, Paris, se retrouver littéralement à genoux : toutes fermées, paralysées, l’économie presque à l’arrêt. Tout cela montre une vulnérabilité incroyable.

Évidemment, les grandes métropoles ont un niveau de densité d’habitants plus élevé, donc il est normal qu’on y trouve plus de cas.

Dans certains quartiers, il y a aussi davantage de problèmes de santé, comme l’obésité et le sédentarisme. Et la pollution atmosphérique est aussi un facteur qui augmente la vulnérabilité des gens aux maladies infectieuses respiratoires.

Une tente sous un pont.

Difficile pour les sans-abri de « rester chez eux » lorsqu'ils n'ont que des tentes de fortune pour s'abriter.

Photo : Ivanoh Demers

Historiquement, les villes qui ont beaucoup appris des pandémies ont réussi à se réinventer. La même chose peut-elle arriver cette fois-ci?

Je crois effectivement qu’il faut apprendre quelques leçons de ce qui vient d’arriver. Est-ce qu’on doit continuer à développer des métropoles aussi denses?

Il va falloir que les villes se remettent en question. Il faudra une planification urbaine beaucoup plus humaine. Ce qui veut dire des villes conçues pour les humains et pas pour les voitures. Peut-être faudra-t-il remettre en question nos vies stressées et privées de contact avec la nature.

Beaucoup de gens ont appris à travers ce confinement qu’il vaut mieux être à la campagne et avoir un accès à la nature que de se retrouver dans un logement entouré de ciment.

Je pense qu’il va y avoir un certain exode vers des régions moins peuplées.

Une rangée de maisons, des piétons, des voitures et un autobus.

La rue Iberville à Repentigny, où les déplacements motorisés occupent une place importante dans la planification urbaine.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

À votre avis, la crise actuelle représente-t-elle une occasion de changement?

En fait, cette pandémie révèle nos faiblesses. Nos politiques de déforestation et d’agression écologique ont favorisé l’apparition des maladies zoonotiques, issues de nouveaux contacts entre l’homme et les animaux.

Et maintenant, dans les grandes villes, on constate une baisse de la pollution avec le confinement. En Inde, les habitants de Delhi voient pour la première fois la chaîne de montagnes de l’Himalaya. Ici, à Genève, où j’habite, l’eau du lac ressemble tout à coup à la mer des Caraïbes, d’un vert émeraude.

En ce moment, c’est comme si on vivait dans un laboratoire en temps réel, qui nous montrait comment serait notre réalité, si nous arrêtions de polluer.

Est-ce que quelque chose de cette expérience pourrait subsister, ou est-ce que le désir de retour à l’économie normale va tout emporter?

C’est LA question. Aurons-nous appris quelque chose de cette crise? Allons-nous planifier de façon plus intelligente la croissance économique et sociale, en planifiant mieux nos grandes communautés urbaines? Allons-nous comprendre que les combustibles fossiles ne font pas partie de notre avenir?

Avons-nous compris que les citoyens doivent disposer d’espace pour marcher et faire de la bicyclette, avec de bons transports publics et de moins en moins de voitures? Je l’espère. Mais je suis très consciente que beaucoup de gens vont vouloir, au nom de l’économie, retourner où nous étions avant la pandémie.

Alors il faut inventer une croissance économique qui protège aussi notre santé.

Une personne attend un métro.

Le temps de passage des trains a été réduit durant la crise sanitaire.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Ne craignez-vous pas que les gens aient très peur du transport public dans le contexte actuel?

C’est possible, mais il ne faut surtout pas favoriser l’usage de la voiture privée dans les villes. La voiture privée cause davantage de morts que n’importe quelle maladie dans les transports publics.

On peut trouver des façons d’aérer et de baliser l’utilisation des transports en commun pour assurer un maximum de sécurité.

Vous connaissez bien les pays en développement, vous avez vécu en Afrique; le défi des villes du Sud est très différent de celui des villes du Nord, n’est-ce pas?

Il est clair que, dans les métropoles d’Afrique, la densité est tellement élevée que la transmission du virus peut s’effectuer de façon extrêmement rapide.

Par contre, il y a tellement d’autres problèmes sanitaires en Afrique : la malaria, la tuberculose, la santé maternelle et infantile, la malnutrition. Ce qui fait que la COVID-19 est une couche qui s’ajoute. Et quand vous gagnez quelques dollars par jour, il est pratiquement impossible de rester confiné. Alors, je prie chaque jour pour que les conditions météorologiques protègent davantage les Africains que nous, au Nord.

Eugene Ochieng à l'extérieur de sa maison faite de matériaux trouvés ici et là.

Eugene Ochieng, 12 ans, habite un bidonville de Nairobi au Kenya. Sans électricité, il est pratiquement impossible de suivre les classes à distance pendant la COVID-19.

Photo : La Presse canadienne / Brian Inganga/AP

Comme spécialiste de la santé publique, quelles autres leçons tirez-vous de cette pandémie?

En Europe et en Amérique du Nord, il nous faut être beaucoup plus préparés, au niveau matériel et mental, à l’éventualité d’une pandémie. En Asie, les autorités et les citoyens étaient déjà sensibilisés, et cela a fait une différence.

Autre leçon : l’importance d’une couverture médicale universelle, et ici, je pense particulièrement aux États-Unis et aux pays en développement.

Et surtout, il est important de s’attaquer aux facteurs de risques environnementaux. Si nous continuons d’agresser la nature, nous serons de nouveau attaqués par une épidémie quelconque.

L'un d'eux porte un masque.

Des cyclistes roulent dans le parc de Kensington, à Londres, le 19 avril 2020, en pleine pandémie.

Photo : Reuters / Simon Dawson

Êtes-vous globalement optimiste, dans ce contexte difficile?

Comme spécialiste de la santé publique, je me dois d’être pathologiquement optimiste. Évidemment, on va finir par vaincre ce virus. Mais il ne faut pas oublier que la pollution tue prématurément 7 millions de personnes par année, qu’il faut donc s’attaquer à cela et aux changements climatiques.

Et il faudrait comprendre que le produit intérieur brut n’est pas la seule unité de mesure valable pour évaluer la qualité de vie.

Par contre, la nature humaine a parfois du mal à apprendre des leçons et a tendance à oublier vite. Alors, on verra!

Un homme traverse une rue presque déserte.

Un coureur traverse une rue vide au centre-ville de Vancouver.

Photo : Radio-Canada / Ben Nelms

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