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Raymond Ngarboui, père nourricier pour tous

Ces Manitobains sont sur la ligne de front depuis le début de la pandémie de COVID-19. Rencontre avec des gens qui continuent de venir en aide à leurs concitoyens.

Raymond Ngarboui dépose un repas sur une petite table.

Pour Raymond Ngarboui, la solidarité est un moteur.

Photo : Radio-Canada / Amélie David

De la nourriture pour tous : c’est l’objectif que s’est fixé Raymond Ngarboui depuis le début de la pandémie. Chaque jour, le Manitobain distribue des repas aux plus démunis.

Il y a d’abord eu cette fois où trois enfants d’un immeuble, situé en face de l’église Knox United de la rue Edmonton à Winnipeg, sont venus prendre des repas chauds. Leurs parents avaient trop honte de se déplacer.

Le plus âgé d’entre eux nous a remerciés dans sa langue autochtone et aussi en anglais. Il l’a fait avec une mine sérieuse. Ça m’a vraiment marqué, se souvient Raymond Ngarboui, une pointe d’émotion dans la voix.

Et puis, il y a eu cette autre fois où un homme venait de faire trois poubelles le long de la rue Edmonton pour trouver de la nourriture. En vain.

Raymond Ngarboui et des bénévoles devant un repas distribué.

Raymond Ngarboui, à gauche, distribue des repas chaque jour devant l'église Knox United avec l'aide d'autres bénévoles depuis le 30 mars dernier.

Photo : Radio-Canada / Amélie David

Alors, quand il a vu des boîtes desquelles s’échappait une odeur appétissante et des gens qui attendaient, il a demandé si lui aussi pouvait prétendre à ce repas.

Il s’est mis ensuite à prier avec les bénévoles dans sa langue. J’ai trouvé ça tellement touchant que je me suis dit qu’il y avait vraiment de quoi être heureux ici, ajoute Raymond Ngarboui.

Des anecdotes comme celles-ci, le bénévole pour le programme de distribution de repas Food for all pourrait en raconter des dizaines. Depuis le 30 mars dernier, le natif du Tchad est tous les jours devant l’église Knox United pour distribuer de la nourriture aux personnes dans le besoin. Des itinérants aux familles et personnes âgées, près de 300 plats sont distribués quotidiennement.

L’accès à la nourriture, problème majeur

Cet élan de solidarité spontané, comme Raymond Ngarboui le définit lui-même, est né de la volonté de ne pas laisser la pandémie priver certains de repas.

J’ai constaté que l’un des problèmes majeurs auxquels font face les familles pendant ce confinement, c’est le manque d’accès à la nourriture préparée. Ici, dans le centre-ville, il y a pas mal de manque, résume le coordonnateur de Food for all, posté devant l’entrée de l’église.

À quelques pas de lui, deux bénévoles organisent les plateaux-repas. Masquées et gantées, elles disposent la nourriture sur une petite table de bois sur le trottoir.

La distribution de repas.

La distribution des repas se fait dans le respect de la distanciation physique: les bénévoles posent la nourriture sur la petite table et les bénéficiaires le prennent ensuite.

Photo : Radio-Canada / Amélie David

Chaque personne attend son tour, postée derrière des marques noires peintes au sol dont le but est de faire respecter l'éloignement physique. À tour de rôle, les bénéficiaires prennent leur boîte et leur boisson.

Avant, beaucoup de personnes allaient au centre commercial Place Portage pour acheter de la nourriture. Mais aujourd’hui, elles ne peuvent pas en commander parce qu’elles n’ont pas de carte de crédit, argumente Raymond Ngarboui, derrière ses petites lunettes tachetées de gouttelettes de pluie.

Pour ce Manitobain d’adoption, il était impensable de laisser des gens sans accès à de la nourriture. Peu importe qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’un virus sournois frappe Winnipeg. Avec assurance et conviction, il lâche :

L’accès à la nourriture doit être un droit de l’homme!

Raymond Ngarboui, organisateur Food for all.

Pause. Le Winnipégois déjà bien impliqué dans le milieu communautaire prend le temps de choisir ses mots, répète cette dernière phrase puis enchaîne : Ce n’est pas parce qu’il arrive une situation inhabituelle que certaines personnes peuvent être privilégiées en ayant accès à la nourriture et d’autres non.

Une table et des bandes noires peintes au sol.

Au sol, les bénévoles ont peint des bandes noires décorées pour faire respecter les mesures d'éloignement physique pour les personnes qui attendent leur repas.

Photo : Radio-Canada / Amélie David

Derrière l’homme filiforme et élancé se trouve l’affiche bleue de Food for all. Dessus sont indiqués les noms des organismes qui participent au projet : Rainbow community gardens, Winnipeg Central Park, Women’s Resource Centre et l’église Knox United. Juste au-dessous est inscrit un numéro de téléphone. Raymond Ngarboui sourit.

Bon, c’est peut-être une grosse erreur d'avoir mis mon numéro de téléphone là. Je n’arrive pas à maîtriser les appels… Cela montre à quel point le besoin est important dans le centre-ville de Winnipeg, raconte celui qui, finalement, s’empresse toujours de donner ses coordonnées.

Et pour Raymond Ngarboui, pas question de laisser tomber ces personnes de la communauté.

Retour en enfance

Je suis né en pleine guerre civile, au Tchad. Et pendant ces longues années de conflit armé, mon salut est venu des gens de la communauté. Des personnes que je ne connaissais pas, mais qui nous ont aidés, mes parents et moi, dans nos fuites, explique l’homme d’un naturel volubile.

Après le Tchad, cet ancien réfugié s’établit au Cameroun pendant six ans avant de rejoindre sa terre promise. C’était il y a 16 ans.

Le Canada, c’est mon nouveau pays et Winnipeg constitue mon nouveau village, résume-t-il, en laissant traîner un rire.

Malgré ce parcours plein de turbulences, Raymond Ngarboui a toujours emporté avec lui cette envie d’aider.

La solidarité en Afrique, c’est cela, et c’est un peu ça que j’ai transporté avec moi parce que si ce n’était pas grâce à la communauté, je n’aurais pas survécu à la guerre civile.

Raymond Ngarboui, organisateur de Food for all.

Aujourd’hui en zone sécurisée, il est important d’être présent à son tour, de rendre ce dont il a pu bénéficier. Pour lui, rien de plus logique.

Parce que Winnipeg et le Canada m’ont beaucoup donné, j’ai le devoir moral de redonner à la communauté ce que j’ai reçu de cette ville, de cette province et aussi de ce pays, affirme le Manitobain d’adoption.

Et ce, même en pleine pandémie, même si cela lui demande de prendre des risques.

Accepter les risques

Raymond Ngarboui est un peu plus rassuré qu'au début de la pandémie.

En respectant les gestes barrières, je peux me protéger, explique-t-il avant de s’interrompre.

L’organisateur de la banque alimentaire effectue quelques pas sur sa gauche. Il laisse passer un homme qui ramasse un bout de mégot écrasé sur le trottoir grisâtre de la rue Edmonton. Ce dernier le porte à sa bouche et reprend son chemin.

Le Tchadien d’origine soupire et reprend : Mais les risques sont toujours là. Mais si on ne prend pas de risques, cela veut dire que l’on ne peut pas être utile à sa communauté. Donc il faut savoir prendre les risques, les accepter et les assumer.

La distribution alimentaire pour le déjeuner touche à sa fin. Petit à petit, la file a disparu. Quelques plats restent encore à distribuer. D’autres bénévoles effectuent la livraison pour les personnes dans l’incapacité de se déplacer.

Une femme nettoie un plateau avec un chiffon et du produit.

Entre chaque bénéficaire, les bénévoles nettoient les plateaux avec du désinfectant.

Photo : Radio-Canada / Amélie David

Malgré la fatigue, Raymond Ngarboui s'accroche à son éternel sourire. Le bénévole va bientôt retourner au travail, de chez lui.

Je passe plus de temps ici qu’à mon travail, indique-t-il, en riant. C’est un engagement assez périlleux physiquement, mais je trouve que cela vaut la peine.

Raymond Ngarboui sait aussi qu’il ne s’est pas engagé dans une course de vitesse, mais dans un marathon. Selon lui, l’initiative a mis en lumière un réel besoin dans le quartier. La faim ne disparaîtra pas avec le virus.

Après la crise, beaucoup de gens vont se retrouver à la rue donc les conséquences vont être sérieuses, observe-t-il.

Ce dernier prie tout de même pour que sa projection ne se réalise pas. De son propre aveu, il aimerait surtout que Food for all appartienne, dans un futur proche, au passé.

Manque de ressources

Food for all bénéficie de l’appui de plusieurs organisations de Winnipeg pour les dons et d’une équipe d’une vingtaine de bénévoles.

Mais selon Raymond Ngarboui, les ressources matérielles, financières et humaines manquent.

Pour faire un don, il est possible de contacter l'église Knox United ou d’appeler Raymond Ngarboui au 204-509-6259. Les dons de nourriture sont aussi acceptés.

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