•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Fermeture des commerces le dimanche : la petite histoire gaspésienne d'un grand principe

Une enseigne «fermé» dans la porte d'un commerce.

Il n'y a pas si longtemps, il était illégal pour les commerces canadiens d'ouvrir leurs portes le dimanche.

Photo : Radio-Canada

Depuis quelques semaines, les épiceries du Québec doivent fermer leurs portes le dimanche pour permettre aux employés de se reposer, en raison de la pandémie. Si cette décision déplaît à certains commerçants, pour d'autres, c'est le signe qu'il est temps de revenir à un rythme plus humain.

Il n'y a pas si longtemps, tous les commerces étaient fermés le dimanche.

C'est en 1992, avec l'adoption au Québec de la Loi sur les heures et les jours d’admission dans les établissements commerciaux, qu'il devient possible pour tous les commerçants d'ouvrir le dimanche.

Néanmoins, cet assouplissement ne fait pas l'affaire de tous.

En 1993, Régis Auclair, qui est propriétaire d'une épicerie à Sainte-Anne-des-Monts, publie une lettre dans Le Soleil pour dénoncer cette loi.

Cette politique-là avait été pondue en vitesse par les politiciens dans les gros hôtels. C'était juste pour contrer le chômage, qui était haut à ce moment-là. J'imagine que ça a créé quelques emplois à temps partiel, mais n'allez pas croire que ce sont eux qui sont derrière les comptoirs, affirme-t-il.

Une personne pousse un panier d'épicerie.

Pourrait-on se réhabituer à faire nos emplettes le samedi? Tous ne sont pas du même avis.

Photo : Radio-Canada

Défendant son droit à passer une journée par semaine en famille, Régis Auclair se résigne à fermer son épicerie en 1995, après 22 ans passés à la tête de son commerce. Une décision crève-cœur, mais nécessaire.

J'étais affilié avec Provigo et ils m'obligeaient à ouvrir le dimanche parce que la compétition était ouverte. Je leur ai répondu que moi, je n'ouvrirais pas le dimanche et que s'ils voulaient que ce soit ouvert, qu'ils l'achètent. Ils ne l'ont pas acheté, je l'ai fermé. Moi, je tenais plus au principe, explique l'épicier à la retraite.

On nous dit de prendre une journée dans la semaine, mais dans la semaine, mon garçon est à l'école. Puis le dimanche, il va être à la maison et moi au travail. Ce n'est pas logique.

Régis Auclair, épicier à la retraite

Si tout le monde ferme le dimanche, les employés vont avoir des belles semaines de 40 heures au lieu d'avoir des semaines de 10 heures et d'être obligés d'avoir deux, trois jobs pour gagner leur vie. Je suis convaincu que c'est un plus pour toutes les familles, maintient Régis Auclair.

Sans surprise, il transmet ses valeurs familiales à son fils, David-Yan, aujourd'hui propriétaire d'un commerce de couvre-plancher. Bien avant que la COVID-19 ne fasse les manchettes, la décision de ne pas ouvrir le dimanche s'est imposée tout naturellement.

David-Yan Auclair et Régis Auclair se tiennent côte à côte et sourient.

David-Yan Auclair et son père Régis Auclair sont d'avis qu'il est important de réserver au moins une journée par semaine à la famille et la détente.

Photo : Jérôme Landry

Je crois qu'il y a peut-être un plus grand respect de ces valeurs-là en région. Comme on est à personnel réduit et que ce sont souvent des entreprises familiales, les gens se gardent une journée par semaine pour être en famille, je trouve ça intelligent, explique David-Yan Auclair.

Je ne me sens pas obligé d'entrer le dimanche, ni par les clients ni monétairement. Je n'ai pas l'impression de perdre de l'argent le dimanche, mais c'est sûr que je n'en fais pas.

David-Yan Auclair, propriétaire d'un commerce

L'argent est le même, la dépense est juste reportée au lendemain ou à la veille. Mon père me disait que les clients faisaient des grosses commandes le samedi et même des fois achetaient un peu plus au cas où ils auraient de la visite le dimanche, ajoute-t-il.

Différente époque, nouveaux défis

À l'ère du commerce en ligne, cet argument ne tient plus la route, selon le directeur général du Conseil québécois du commerce de détail (CQCD), Stéphane Drouin, qui affirme que la majorité des commerçants québécois ne sont pas en faveur d'une fermeture le dimanche.

Pour la plupart des commerces non essentiels, le dimanche représente une perte nette de ventes d'environ 10 à 15 % qu'ils n'arrivent pas à récupérer les autres jours de la semaine ou dans le commerce en ligne.

Stéphane Drouin, directeur général du CQCD

De plus, la crise actuelle et les mesures mises en place pour freiner la propagation du virus apportent leur lot de nouveaux défis.

Présentement, je ne sais pas si vous êtes allés faire un tour à l'épicerie le samedi, mais les files d'attente commencent à être de plus en plus longues et la concentration de l'achalandage la fin de la semaine crée un enjeu de gestion d'opération, mais aussi de distanciation. On commence à le voir aussi dans les secteurs plus saisonniers, les quincailleries qui offrent des produits de jardin, les centres de jardin. Tous les magasins de sport et plein air qui ont rouvert la semaine dernière nous disent la même chose, constate M. Drouin.

Pour une épicerie, tu es peut-être prêt à faire la file pendant une demi-heure, mais pas pour une paire de chaussures, souligne-t-il.

Un homme pousse un panier de supermarché devant une file d'attente de clients, qui sont tous masqués.

Les mesures mises en place pour freiner la propagation du virus apportent leur lot de nouveaux défis pour les commerçants.

Photo : La Presse canadienne / Steven Senne

M. Drouin ajoute que l'incertitude provoquée par la pandémie vient également ébranler l'argument selon lequel la fermeture des commerces le dimanche pourrait être mieux acceptée en Gaspésie, où la pénurie de main-d'oeuvre frappe plus durement qu'à Montréal.

On anticipe que le retour à 100 % des ventes pour un commerçant va se faire probablement entre le début et le milieu de 2021.

Stéphane Drouin, directeur général du CQCD

Dans ce contexte-là, est-ce que le besoin de main-d'oeuvre va être le même partout? Est-ce qu'il va y avoir plus de main-d'oeuvre disponible qu'il y en avait? Probablement, avance M. Drouin.

Aujourd'hui, la boule de cristal est un peu embuée, admet-il, soulignant qu'il est difficile, voire impossible, de prévoir de quoi seront faits les prochains mois.

Le père et le fils Auclair n'en demeurent pas moins persuadés que la crise actuelle pourrait donner un nouvel élan à la réflexion si ardemment défendue par Régis en 1993.

Ce sont des habitudes qu'on prend, affirme David-Yan Auclair.

Même nous, avec le temps, on a fini par aller à l'épicerie le dimanche. Mais si c'est fermé, on se prépare la journée avant, et bien mal pris, il reste toujours des céréales dans l'armoire! Je ne pense pas que ce soit nécessaire, c'est une question de valeurs et on baigne vraiment dedans présentement, observe-t-il.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !