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L'approche sud-coréenne contre la COVID-19 mise à l'épreuve

Des agents de quarantaine pulvérisent des désinfectants devant une boîte de nuit dans le quartier d'Itaewon, à la suite de l'éclosion récente à Séoul.

Des agents de quarantaine pulvérisent des désinfectants devant une boîte de nuit dans le quartier d'Itaewon, à la suite de l'éclosion récente à Séoul.

Photo : Reuters / Yonhap News Agency

En Corée du Sud, les autorités sanitaires préviennent que ce week-end des 16 et 17 mai sera critique pour endiguer la nouvelle éclosion de COVID-19 liée à des bars d’Itaewon, un quartier branché et multiculturel de Séoul.

Elles peinent toujours à retracer tous ceux et celles qui ont pu y côtoyer l’homme responsable de presque 150 cas de contamination afin de leur faire subir un test de dépistage.

Leur réticence à se manifester vient compliquer le traçage, méthode au cœur de la lutte sud-coréenne contre le coronavirus, en plus d’illustrer les inquiétudes face à cette intrusion, permise par la loi – et très encadrée –, dans la vie privée.

Les autorités peuvent accéder aux transactions bancaires des personnes contaminées, à leurs cellulaires, ainsi qu'à divers types d'informations dans le cadre de leurs recherches.

Elles remontent le fil de la propagation en examinant les renseignements de chaque personne contaminée, comme son nom et ses déplacements... et en l’interrogeant.

Le patient est invité à enrichir les enregistrements électroniques par les souvenirs qui peuvent lui revenir à l’esprit. "Ah oui, je suis allé à tel endroit, j’avais discuté avec telle personne, etc.", illustre François Amblard, auteur du rapport Comment la démocratie coréenne a-t-elle dompté la COVID-19?

Nous rencontrons ce physicien, biologiste et directeur de recherche au CNRS dans son bureau à l’Institut des Sciences et Technologies d’Ulsan, dans le sud-est du pays.

Familier de l'approche sud-coréenne dans la lutte contre le coronavirus, il fait remarquer que le traçage, l’un des outils dont s’est servi le pays pour aplatir la courbe de contamination, est rétrospectif.

Une irruption spontanée dans la vie privée. Et ensuite, on referme, explique-t-il, soulignant qu'en ce sens, cela n’a rien à voir avec le traçage comme on le voit à travers certaines applications qui sont proposées en Chine.

Ainsi, une fois les patients guéris ou sortis de leur isolement, finis le traçage et le pistage. C’est-à-dire que l’on reprend la vie d’avant, voilà, conclut le professeur.

Il est l’auteur du rapport Comment la démocratie coréenne a-t-elle dompté la COVID-19?

Le professeur François Amblard (Ulsan, Corée du Sud, 13 mai 2020).

Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

La peur de la stigmatisation parfois plus forte que celle du virus

Reste que la peur de voir sa vie bouleversée, le risque de la voir étalée au grand jour et – dans le cas des clients des bars contaminés fréquentés en partie par la communauté LGBT – la crainte de voir son identité sexuelle dévoilée dans cette Corée du Sud encore très conservatrice, tout cela a joué très fort sur les consciences.

Ils ont été nombreux à inscrire un faux nom ou encore un numéro de téléphone erroné sur les registres des clubs, des renseignements exigés à l’entrée de plusieurs établissements depuis le début de l’épidémie pour être retracés en cas d’éclosion.

Des milliers d’entre eux restent introuvables.

Le système en question (de traçage) qui, depuis le mois de février, vivait d’une certaine façon sa première mise en œuvre est en train un peu de vivre les limites de l’exercice. (...) Le souci du public de préserver sa vie privée se manifeste.

François Amblard

D’autant plus que les commentaires homophobes ont fleuri dans les réseaux sociaux après que des médias coréens ont révélé qui fréquente ces bars au cœur de la nouvelle éclosion.

Des groupes de défense ont exigé des tests anonymes. C’est offert depuis quelques jours à Séoul, notamment.

Le professeur Amblard précise que la peur de se manifester peut en fait toucher quiconque ne veut pas être tenu responsable de la fermeture de son lieu de travail, par exemple, en cas de test positif, ce qui implique une désinfection des lieux.

Avoir cette information-là et se mettre à critiquer la personne en disant : "bien voilà, c’est à cause de toi...", ça peut faire peser sur l’individu une culpabilité qui dissuade à l’avance, dit-il.

Un contenu vidéo est disponible pour cet article

Un appel à moins colliger et divulguer de l’information

La loi qui encadre le traçage a déjà fait l’objet de révisions après des ratés.

Par exemple, trop d’informations sur les personnes contaminées ont déjà été divulguées durant les alertes qui retentissent sur les téléphones intelligents pour avertir la population de leur présence dans les environs, ce qui permettait parfois de les identifier.

Mais le fait que leur âge et leur genre puissent toujours être rendus publics, c’est déjà trop pour la professeure Joo-Young Lee, du Centre des droits de la personne de l’Université nationale de Séoul.

Ce n’est pas nécessaire pour les efforts de lutte et de prévention, assure-t-elle.

Elle oeuvre à la protection de la vie privée de ses concitoyens.

Joo-Young Lee, chercheuse et professeure qui travaille au Centre des droits de la personne de l’Université nationale de Séoul (13 mai 2020).

Photo : Radio-Canada / Grace Moon

Elle est particulièrement remontée contre les médias coréens qui ont publié le lieu de travail du patient zéro de l’éclosion dans les bars d’Itaewon.

Non seulement cela enfreint le droit à la vie privée, mais cela nuit aussi aux efforts pour contrôler l’épidémie, s’indigne-t-elle.

Le traçage, élément clé de la stratégie sud-coréenne (« tracer, tester, soigner »), a permis à la Corée du Sud de lutter contre la maladie en isolant une infime partie de la population sans recourir au confinement généralisé, souligne le professeur François Amblard.

Et Joo-Young Lee ne remet pas en question son utilité.

Mais elle y voit des risques de dérive et rappelle les inquiétudes de la Commission sud-coréenne des droits de la personne en ce sens, en mars dernier.

Il faut revoir la gamme d’informations qui sont colligées (sur les personnes contaminées) et l’étendue de leur divulgation, pour que ce soit en accord avec le respect des droits de la personne.

Joo-Young Lee

Elle espère aussi que la base des données, hébergée à l’extérieur du gouvernement, sera détruite lorsqu'elle ne sera plus utile. Sous supervision indépendante, ajoute-t-elle.

Cette base pourrait cependant être anonymisée à des fins de référence et de recherche.

Avec la collaboration de Grace Moon

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