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Avec la pandémie, les sages-femmes plus sollicitées que jamais

De plus en plus de femmes veulent accoucher loin de l'hôpital.

Gros plan sur les pieds nus du bébé.

Un bébé dans les bras de sa mère lors d’une rencontre sur l’accouchement à Espace Famille Villeray, à Montréal, le 29 janvier 2020.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Danielle Beaudoin

Presque tous les services de sages-femmes ont constaté une augmentation de la demande depuis le début de la pandémie, observe Mounia Amine, présidente du Regroupement des sages-femmes du Québec (RSFQ). Son organisation représente les quelque 253 sages-femmes de la province.

Pourquoi une telle hausse? Parce que d'une part, à certains endroits, les services en obstétrique sont plus difficiles à obtenir, mais aussi parce qu’il y a vraiment eu une vague de demandes pour l'accouchement en dehors du centre hospitalier.

À cause de la COVID-19? À cause de la COVID, oui. Il y a eu, je vous dirais, une espèce de sentiment qu’accoucher loin de l'hôpital serait peut-être plus sécuritaire pour certaines personnes.

Ce mouvement-là, on l'a observé pas juste ici; on l'a observé grandement ailleurs au Canada.

Mounia Amine, du RSFQ

Au Québec, plus de 95 % de la clientèle des sages-femmes n’accouche pas à l’hôpital, note Mounia Amine. Parce qu'on a des maisons de naissance notamment. Donc ça donne vraiment une option hors de l'hôpital, intermédiaire entre le domicile et le milieu hospitalier, poursuit-elle.

Mais ailleurs au Canada, la plupart n'ont pas de maisons de naissance. Donc ils n'ont pas des taux d'accouchement hors de l'hôpital aussi élevés. Et avec la pandémie, la demande a explosé pour les accouchements à domicile, note-t-elle.

Mounia Amine.

Mounia Amine, présidente du Regroupement des sages-femmes du Québec (RSFQ).

Photo : Radio-Canada / Courtoisie de Mounia Amine

Arrivez-vous à répondre à la demande en ce moment au Québec? Non, répond Mounia Amine, même si la plupart des équipes ont accepté de prendre plus de clientèle. Il y avait déjà des listes d’attente avant la pandémie en raison de la pénurie de sages-femmes.

La rareté de la main d’œuvre et l’incertitude sur les effectifs pour les prochains mois limitent réellement la capacité d’absorber une hausse importante des suivis, explique Mounia Amine.

Au Québec, les sages-femmes pratiquent 4,2 % de tous les accouchements. Une proportion peu élevée par rapport à la moyenne nationale de 11,8 %. Pourquoi seulement 4,2 %? Parce qu’il n’y a pas assez de sages-femmes.

Et la pandémie va encore aggraver cette pénurie, car il a fallu suspendre les stages des étudiantes en pratique de sage-femme, observe Julie Pelletier, présidente de l'Ordre des sages-femmes du Québec, l'organisme qui encadre la profession.

Ça va avoir des effets pendant deux ans très certainement. Donc ça, c'est un effet de la crise qu'on va devoir gérer, explique-t-elle.

Pour devenir sage-femme au Québec, il faut suivre une formation de quatre ans et demi exclusivement en périnatalité à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR). En temps normal, une vingtaine d’étudiantes en sortent chaque année avec leur diplôme de sage-femme. C'est une formation de très grande qualité, qui est très exigeante, souligne Julie Pelletier, de l’Ordre des sages-femmes du Québec.

Moins de rencontres en personne

Il a fallu réorganiser le travail et mettre en place de nombreuses mesures de protection contre la COVID-19, afin notamment de s’assurer que les maisons de naissance restent des milieux exempts de contamination, des zones froides.

Partout, même là où la pandémie est moins forte, les sages-femmes ont dû réduire les contacts directs avec la clientèle et faire une partie des suivis de grossesse au téléphone.

Les sages-femmes ont préparé des scénarios en cas de perte subite d’effectifs. Elles ont aussi prévu un plan d’urgence s’il fallait s’occuper d'un volume plus important d’accouchements en cas de surcharge dans les hôpitaux affiliés.

Environ la moitié des équipes a déjà dû reporter des congés prévus ou des vacances pour assurer le maintien des services, note Mounia Amine.

Il a fallu réaménager les horaires et les tâches dans trois maisons de naissance où les sages-femmes assurent, en plus de leur travail habituel, les suivis postnataux normalement faits par les CLSC. Il s’agit pour l’instant de Capitale-Nationale, à Québec, ainsi que de Jeanne-Mance et Côte-des-Neiges, à Montréal.

Branle-bas de combat à Côte-des-Neiges

Il y a eu beaucoup de changements, mais je dirais que globalement ça se passe bien, constate Marie-Claude Masson, sage-femme depuis 16 ans à la Maison de naissance Côte-des-Neiges, à Montréal. On travaille beaucoup par exemple!

Cette maison de naissance, affiliée à l’Hôpital général juif, est située dans un ancien presbytère. L’endroit est vaste, chaleureux, éclairé. Il s’agit d’une des premières maisons de naissance au Québec. Elle fête cette année ses 26 ans.

Marie-Claude Masson est assise dans une pièce joliment décorée.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La sage-femme Marie-Claude Masson dans un des bureaux de consultation de la Maison de naissance Côte-des-Neiges, le 6 février 2020.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Une douzaine de sages-femmes y travaillent, ainsi que six aides natales. En temps normal, elles y offrent des cours prénataux, un suivi complet de la grossesse, l’aide à l’accouchement et un suivi postnatal pendant six semaines.

La pandémie de coronavirus y a tout bousculé, comme partout ailleurs. D’abord, celles qui étaient à temps partiel ont dû passer à temps plein, en vertu d’un décret du ministère de la Santé, explique Marie-Claude Masson. L’équipe a ainsi pu reprendre la clientèle d’une de leur collègues, qui est allée travailler dans un CHSLD.

Pour ce qui est des suivis de grossesse, fini les rencontres mensuelles de près d’une heure à la maison de naissance avec la femme enceinte et son conjoint. Les rendez-vous en personne ont beaucoup diminué, au profit d’entretiens téléphoniques. Quant aux conjoints, ils ne peuvent plus venir à la maison de naissance ni pendant la grossesse ni lors du suivi postnatal, se désole Marie-Claude Masson.

Ça change la donne, car habituellement nous faisons une grande place aux pères. Nous sommes créatifs; nous faisons des rendez-vous avec le père au téléphone ou FaceTime, mais ce n'est pas pareil.

Marie-Claude Masson, sage-femme

Lors de l’accouchement, les conjoints peuvent être là, mais pas le reste de la famille. On porte des masques. Tout ça, ça a été graduellement au fil des semaines.

L'aide natale est en train de faire le lit, tandis que la sage-femme fouille dans un tiroir.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La sage-femme Kathleen McDonald (G) et l’aide natale Nancy Firth-Mandl préparent la chambre d’accouchement de la Maison de naissance Côte-des-Neiges. C’était avant la pandémie, le 6 février 2020.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Plus de demandes que d’habitude

Trois sages-femmes de la maison de naissance, dont Marie-Claude Masson, donnent un coup de main depuis un mois au CIUSSS du Centre-Ouest-de-l'Île-de-Montréal. On est trois à être dédiées à temps plein aux suivis postnataux, explique la sage-femme. Ces suivis sont normalement assurés par des infirmières du CLSC, qui sont en ce moment affectées à d’autres tâches.

On prête main-forte pour tous les suivis des bébés qui sont nés sur notre territoire. Donc nous, c'est Côte-des-Neiges, Parc-Extension, Métro, Cavendish, explique Marie-Claude Masson.

On appelle les femmes à leur retour à la maison, suite à leur accouchement, et on fait des visites à la maison pour les femmes qui en ont besoin. Ce ne sont pas des femmes qui ont été suivies par des sages-femmes. C'est vraiment des femmes qui ont été suivies par des médecins, qui ont accouché à l'hôpital. Donc, c'est très intéressant, mais c'est beaucoup de travail.

C'est considéré comme des services essentiels, donc on continue à faire des visites à domicile.

Marie-Claude Masson, sage-femme

De combien de bébés vous occupez-vous? Ça en fait vraiment beaucoup! Je pense que jusqu'à maintenant, on a fait quasiment une centaine d'évaluations. Ça ne veut pas dire qu'on va toutes les voir à la maison [les mères], mais ce sont de longs appels téléphoniques. Oui. C'est beaucoup, beaucoup de suivis de plus qu'on fait.

Comment se déroulent vos journées? Je passe la moitié de ma journée au téléphone, à appeler les femmes, parce qu'on essaie de faire une grande partie de notre interrogatoire au téléphone. Donc on fait le rendez-vous, on pose des questions, on répond à leurs questions beaucoup, pis on se déplace pour les visites à domicile, mais on fait le minimum. Donc on va peser le bébé, voir un petit peu s'il a une jaunisse, aider pour l'allaitement s'il y a un problème majeur. Mais on essaie de rester le moins longtemps possible au domicile des familles.

En avant-plan, Véronique sourit à son bébé. En arrière-plan, une dizaine d'autres mères sont assises.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Véronique Lieutaud et bébé Dolorès participaient en janvier dernier à une rencontre sur l’accouchement à Espace Famille Villeray, à Montréal. Cette mère de trois enfants a essayé d’avoir un suivi sage-femme pour sa deuxième grossesse, mais il n’y avait pas de place.

Photo : Ivanoh Demers

Depuis deux mois, le nombre de demandes pour un suivi sage-femme a augmenté, confirme Marie-Claude Masson.

Il continue à y avoir beaucoup de demandes, et il y a beaucoup de gens qui veulent venir à la maison de naissance parce qu'ils ne veulent pas aller à l'hôpital justement.

Marie-Claude Masson, sage-femme

L’équipe l'a notamment remarqué lorsque l’Hôpital général juif a annoncé, début avril, que la présence d’un proche à l’accouchement n'était plus acceptée. L’hôpital est revenu sur sa décision deux semaines plus tard, en demandant toutefois aux proches de partir tout de suite après l’accouchement.

Il y a eu beaucoup d'appels de femmes qui cherchaient des suivis. Mais comme c'était complet ici, on n'a pas pu nécessairement accepter, raconte la sage-femme.

Les sages-femmes ont aussi remarqué que leurs clientes n’ont pas envie d'aller à l'hôpital pendant leur grossesse.

Beaucoup de femmes ne veulent pas aller faire d'échographies, ne veulent pas aller faire leurs prises de sang ou faire des prélèvements pour certains tests, parce qu'elles ne veulent pas se rendre à l'hôpital.

Marie-Claude Masson, sage-femme

À Montréal, on ne fait plus d'accouchements à la maison

Autre gros changement à la Maison de naissance Côte-des-Neiges : les sages-femmes ne font plus d’accouchements à domicile. Avant la pandémie, 75 % des accouchements se déroulaient à la maison de naissance, 20 % à la maison et 5 % à l’hôpital.

En fait, il n’y a plus d’accouchement à domicile ni à Montréal ni là où il y a des maisons de naissance. Il s’agit là d’une directive de l’Ordre des sages-femmes du Québec, un organisme qui encadre la profession. En mars, l’Ordre, de concert avec le ministère de la Santé et la Santé publique, a suspendu pendant quelques jours l’accouchement à domicile, pour ensuite le permettre de nouveau dans les endroits où il n’y a pas de maison de naissance.

La mesure qui a été mise en place, c'est de privilégier la maison de naissance [...] parce que ce sont des endroits où l'on peut contrôler les allées et venues, on peut contrôler les gens qui rentrent et qui sortent. Des mesures de désinfection sont appliquées. Alors qu'au domicile, c'est moins évident d'avoir ce type de contrôle, explique Julie Pelletier, présidente de l’Ordre.

Roxanne et un de ses enfants sont penchés sur le berceau du nouveau-né.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Roxanne Lorrain a accouché à la maison de son quatrième enfant le 2 février dernier, à Montréal, avec le soutien de deux sages-femmes. Un accouchement vaginal après césarienne (AVAC) qui s’est très bien passé.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

À Montréal, pour l'instant, on n’encourage pas les accouchements à domicile parce que la transmission communautaire est très grande, précise Mounia Amine, du Regroupement des sages-femmes du Québec. Si on va à domicile dans un contexte où la transmission communautaire est très active en ce moment [...], on a un plus haut taux de risques d'infection pour nos professionnels. Et là ça mettrait à mal l'ensemble des services qui sont donnés, prévient-elle.

Mounia Amine ajoute qu’il est difficile d’observer des mesures de protection lorsqu’on pratique un accouchement à domicile. On est vraiment dans l'intimité des gens. Le contexte d'accouchement, ce n'est pas le même que les visites postnatales, par exemple, où on va voir les gens, on reste au maximum une heure, on peut rester debout, on peut changer nos vêtements rapidement, ne pas toucher aux espaces communs, porter notre masque. Mais quand on est en contexte d'accouchement, on est dans l'espace des gens très longtemps. Même plus qu'une journée complète.

L’enjeu de la reconnaissance avant, pendant et après la pandémie

Ces jours-ci, Marie-Claude Masson aime dire que les sages-femmes font partie de la solution.

On fait partie du système, et on est vraiment super contentes de prêter main-forte nous aussi [...]. On est vraiment super fières et heureuses de participer à l'effort collectif.

Marie-Claude Masson, sage-femme

Ces mots ne sont pas anodins. Depuis la légalisation de leur pratique il y a un peu plus de 20 ans, les sages-femmes déplorent de se buter encore aujourd’hui à des préjugés tenaces et à un manque de reconnaissance tant du public que du réseau de la santé.

La reconnaissance, c’est vraiment un enjeu, affirme Mounia Amine. C'était vrai avant la pandémie. Pendant la pandémie, ça l'est encore plus.

On a vraiment été très proactives, on a travaillé de concert avec tout le monde. Mais malgré ça, c'est comme s'il y avait une discordance entre ce qu’une partie du ministère [de la Santé] veut : que les sages-femmes soient là, soient là, soient là. Mais qu'après ça, quand on est dans l'application, que ce soit au niveau des conditions de travail, du salaire, de la protection, des relations de travail, ah, mais ça! C'est comme si les deux univers ne se parlaient pas. Je vous dirais que c'est l'élément qui est plus difficile de notre côté. Ça reste très d'actualité effectivement.

D'autant plus que Québec vient d'annoncer mercredi que les superinfirmières ont maintenant le droit de signer les retraits préventifs. Dans un courriel, en réaction à cette nouvelle, Mounia Amine rappelle que les sages-femmes réclament ce droit depuis des années, et ce dossier, poursuit-elle, reflète parfaitement les difficultés des sages-femmes d’avancer et d’être reconnues. Nous sommes oubliées à toutes les tables et dans tous les travaux. La difficulté de reconnaissance, en voici un excellent exemple malheureusement. Et ce sont autant les sages-femmes que notre clientèle qui en paient le prix!

L'Ordre des sages-femmes a rapidement réagi, dans un communiqué cosigné avec le Collège des médecins et l’Ordre des infirmières, demandant au gouvernement de permettre aussi aux sages-femmes de signer des retraits préventifs.

Le gouvernement a finalement signé un arrêt ministériel jeudi autorisant celles-ci à faire des retraits préventifs, mais seulement pendant la pandémie.

Julie Pelletier, de l'Ordre des sages-femmes, applaudit cette décision, mais elle est tout de même très déçue que ce pouvoir de signer des retraits préventifs ne soit pas permanent. Ça l'est pour les superinfirmières - et nous sommes bien contentes pour elles - et ça devrait aussi l'être pour nous. Nous réclamons ce pouvoir depuis plus de 10 ans, et nous avons l'appui du Collège des médecins et de l'Ordre des infirmières dans ce dossier, rappelle-t-elle.

Julie Pelletier.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Julie Pelletier, présidente de l’Ordre des sages-femmes du Québec. Photo prise le 29 janvier 2020.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Interviewée à quelques reprises, Julie Pelletier a tenu chaque fois à souligner que les relations avec le réseau de santé sont bonnes, et qu'il y a une confiance mutuelle. C'est de plus en plus facile si on se compare à il y a 20 ans, où il fallait tout prouver, tout montrer, disait-elle en février dernier.

Cela dit, l'attitude du gouvernement dans le dossier des retraits préventifs lui laisse un goût amer. La collaboration est bonne, dit-elle, au niveau des fonctionnaires et de l'équipe de médecins spécialistes. Mais on dirait, ajoute-t-elle, que l'information ne se rend pas jusqu'en haut.

La pandémie va-t-elle changer la pratique en profondeur? Je n’ai pas de boule de cristal! répond Julie Pelletier. C'est sûr qu'il va y avoir une vie avant la COVID et une vie après la COVID.

Les services de sage-femme au Québec

  • 12 maisons de naissance (chacune étant affiliée à un hôpital)
  • 8 services de sage-femme (tous les services, sauf la possibilité d’accoucher dans une maison de naissance)
  • 6 points de services et 6 bureaux de consultation (rattachés administrativement à un service de sage-femme ou une maison de naissance)

Une dizaine de projets sont en développement dans plusieurs régions, dont deux maisons de naissance dans le nord et l’est de Montréal.

Source : RSFQ (Nouvelle fenêtre)

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