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L'après-COVID-19 : les épidémies ont toujours façonné l'aménagement des villes

Jusque dans les années 50, les mesures sanitaires prises pour lutter contre les pandémies ont contribué à dessiner l'espace urbain.

Vue aérienne d'un grand boulevard urbain en 1860.

L'avenue des Champs-Éysées à Paris en 1860.

Photo : Getty Images / Hulton Archive

Tuberculose, peste, choléra… Pendant des siècles, l’aménagement des villes devait permettre la circulation de l’air, qu'on soupçonnait de transporter les virus et bactéries. L'arrivée des vaccins, des antibiotiques et du transport motorisé a changé la donne. La pandémie actuelle et les changements climatiques pourraient-ils faire renaître la ville sanitaire et climatique? Philippe Rahm, un architecte et urbaniste suisse spécialisé dans l'architecture météorologique, le souhaite.

En quoi l'aménagement des villes a-t-il été guidé par la lutte contre les épidémies?

En se penchant sur l'histoire de l'architecture, on s'aperçoit que tout le 19e siècle était en partie lié aux grandes épidémies de choléra. On ne savait pas trop d'où ça venait, on avait cette idée que c'était dans l'air. Ainsi, la transformation des grandes villes comme Londres, Paris et même New York, avec Central Park, a été influencée par cette volonté d'aérer la ville et de chasser les mauvaises odeurs.

Philippe Rahm pose devant une source de lumière mauve et verte.

Le Suisse Philippe Rahm est un architecte et urbaniste spécialisé dans l'architecture météorologique.

Photo : Artemide / Gabriele Demarin

La qualité de l'air et la ventilation étaient donc au coeur de l'aménagement...

On comprenait qu'avec les larges avenues, l'air pouvait mieux circuler. Les grandes avenues parisiennes du baron Haussmann sont aussi là pour laisser passer le vent, pour créer un couloir, pour enlever la maladie.

Même quand on revient en arrière, dans les premiers textes d'architecture de Vitruve au temps des Romains [1er siècle av. J.C], on trouve déjà des principes climatiques de dimensionnement des rues et des bâtiments, des coupoles ouvertes pour évacuer l'air, etc. Des trucs qui répondaient à des principes climatiques et sanitaires.

Qu'en est-il des parcs?

Une illustration de Central Park vers 1875 où des citadins, des carrosses et des chevaux animent la scène.

Central Park vers 1875.

Photo : Getty Images / Hulton Archive

C'est très intéressant. C'est pour des raisons sanitaires qu'il y a un premier parc public qui est créé à Londres en 1840, le Victoria Park.

C'est suite à la demande de 30 000 Londoniens qui écrivent une lettre à la reine d'Angleterre, parce qu'on leur a dit que les habitants de la ville de Bath [à l'ouest de Londres] vivaient dix ans de plus parce qu'ils avaient des grands parcs et des larges avenues. Donc on va construire des parcs pour nettoyer la ville des maladies qu'on croyait dans l'air.

L'architecte-paysagiste [Frederick Law] Olmsted se rend en Angleterre pour voir ça et quand il revient aux États-Unis, il propose ces grands parcs urbains, et notamment Central Park. [NDLR : Olmsted est aussi le concepteur du parc du Mont-Royal à Montréal].

Quand il en parle dans ses mémoires, il explique que c'est pour des raisons sanitaires : pour contribuer à la bonne santé des habitants de New York. Dans ses textes, il parle de « poumon » de la ville, du fait que ça vient « désinfecter » la ville, que l'air est « nettoyé ».

Vue aérienne du parc avec les gratte-ciel d'une ville en arrière-plan.

Le parc du Mont-Royal à Montréal, conçu par l'architecte-paysagiste Frederick Law Olmsted.

Photo : AFP / SEBASTIEN ST-JEAN

Vous dites qu'on a laissé de côté ces principes dans la conception de nos villes?

Pas mal. Notre lutte contre les maladies était assez commune dans l'histoire, et ce qu'on comprend, c'est que grâce aux vaccins et aux antibiotiques, depuis 1950 environ, ces grandes épidémies ont presque complètement disparu.

Notre espérance de vie a doublé, la population mondiale a explosé en nombre parce qu'on meurt moins. On pense aussi aux transports motorisés qui ont changé la conception des villes.

Depuis, on a pensé la ville plutôt comme un bien culturel et touristique. On a commencé à voir les bâtiments des villes comme des symboles, les places comme des destinations touristiques.

On a perdu un peu l'idée de la matérialité de la ville, son côté fonctionnel. Un bâtiment, une rue, une place, ce n'est pas que du prestige, il y a aussi des fonctions thermiques et climatiques.

Un dessin de l'intérieur du panthéon avec son ouverture circulaire au sommet de la coupole.

Le panthéon de Rome avec l'ouverture dans la coupole, 200 ans av. J.-C.

Photo : Getty Images / Hulton Archive

En ayant ça en tête et dans le contexte de la pandémie, comment aujourd'hui mieux concevoir les espaces publics?

À la base, l'espace public avait des raisons d'être presque physiologiques. En Suisse, il y avait la place de la fontaine et la place du marché, c'est là qu'on allait chercher de l'eau et à manger. L'espace était lié à ça. Ou alors c'était l'ombre d'un arbre ou l'église comme havre de fraîcheur.

L'espace public avait une raison d'être qui dépassait le statut purement social. Il avait une raison d'être climatique ou physiologique.

Je dirais que durant la deuxième partie du 20e siècle, on a perdu cette valeur publique, physiologique et climatique des espaces publics. On peut changer les choses dans ce sens-là.

Je donne un exemple avec le choix des arbres : un peuplier argenté est tout blanc et a un albédo très élevé, donc les rayons du soleil vont se refléter dessus. On peut réduire la chaleur de par le choix des arbres.

Quelle leçon peut-on tirer de cette crise sanitaire?

La crise de la COVID-19 nous force, entre autres, à nous questionner sur le choix des matériaux ou du design. Aujourd'hui, je vais installer une poignée de porte en laiton parce que le virus n'y survit que quelques minutes. Je peux mettre un plancher en métal pour rafraîchir et mieux désinfecter.

Soudainement, toutes ces questions qui sont thermiques, physiques ou médicales peuvent redonner un sens au choix des matériaux ou des formes architecturales.

Un toit blanc chauffe moins qu'un toit noir… Si on fait des rues qui sont dans le sens du vent, on sait que les particules fines de la pollution vont plus facilement partir avec ce vent, etc.

Donc on peut repenser la ville et l'architecture par rapport à des enjeux réels et non plus des enjeux de symboles, de métaphores ou d'images.

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