•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Prise en charge des aînés : « notre société est teintée de l’anxiété de vieillir »

« Il faut changer les croyances et les discours et parler de ce que nous apporte le vieillissement et non pas de ce qu’il nous retire. »

Deux personnes âgées marchent dans le centre-ville de Montréal.

Qu'elles soient en santé ou malades, les personnes âgées souffrent de la crise de la COVID-19.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La chercheuse Martine Lagacé n’y va pas par quatre chemins pour dénoncer une forme d’infantilisation, voire d’abandon des personnes âgées en ces temps de pandémie. Cela est symptomatique, à ses yeux, de notre angoisse face au vieillissement.

Chercheuse associée au Centre de recherche de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal, Mme Lagacé est également professeure au Département de communication de l’Université d’Ottawa.

Ses recherches l’ont amenée à s’intéresser notamment à l’âgisme et à ses répercussions sur l’estime de soi des aînés, y compris ceux qui travaillent encore. Elle a également exploré les notions de communication intergénérationnelle, d'identité et de relations intergroupes.

Dans la crise sanitaire actuelle, dont font les frais beaucoup de personnes âgées, elle croit déceler des manifestations d’âgisme et d’exclusion.

Qu’ils soient en bonne santé ou admis en soins de longue durée, les aînés s’en trouvent sinon stigmatisés en raison de leur âge ou alors carrément abandonnés, comme c'est le cas dans certains CHSLD, constate Martine Lagacé.

En cela, analyse la chercheuse, notre société vit la même angoisse qui tenaille cet Occident désemparé face à la perspective du déclin et de la fin de vie.

Martine Lagacé.

Martine Lagacé, membre du Centre de recherche de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal et professeure au Département de communication de l’Université d’Ottawa.

Photo : Université d'Ottawa

Vous êtes signataire, avec une quarantaine d’autres personnes, d’un texte dans lequel vous dites que la pandémie du coronavirus a mis en lumière les dérives de l’âgisme. Si on devait s’en tenir au Québec et au Canada, quelles en sont les principales manifestations pendant cette crise, d’après vous?

Dans les attitudes ou même dans les discours pour gérer la crise par rapport aux personnes âgées, ce que j’ai remarqué, c’est qu’on oscillait entre vouloir protéger les aînés – ce qui est très bien – mais parfois ça tournait à une protection qui pouvait ressembler à une forme d’infantilisation. Et là, je pense surtout aux aînés qui sont en bonne santé, mais parce qu’ils avaient un certain âge, on a voulu les protéger de manière parfois infantilisante.

L’autre manifestation d’âgisme, c’est encore une fois la situation dans les CHSLD (Centres d'hébergement de soins de longue durée). Je pense que la lettre (Nouvelle fenêtre) qu’on a cosignée avec les collègues, ce qu’on essaye de démontrer, c’est que ce qui se passe actuellement dans les CHSLD n’est pas une situation qui est nouvelle, ce n’est pas une situation qui n’aurait pu être en partie prévue ou contrôlée quelque part.

Cela fait plusieurs années que les centres de soins de longue durée au Québec, en Ontario, et plus généralement au Canada, bien qu’il y ait des exceptions, ce sont des endroits qui n’ont jamais été la priorité, au niveau des soins de santé, des gouvernements. La crise sanitaire a fait en sorte que là, la situation dans les CHSLD, qui était déjà difficile il y a 5, 10, voire 15 ans, est devenue quasiment insoutenable.

On veut protéger les aînés, mais on les a abandonnés quelque part. La protection des aînés qui ne sont pas en CHSLD a parfois pris une tournure quasiment d’infantilisation.

Martine Lagacé

Quand on dit aux personnes de 70 ans et plus : même si vous êtes en bonne santé, c’est mieux de vous enfermer chez vous complètement et de ne pas faire de marche, c’est une forme d’infantilisation.

À l’autre extrême, vous avez ce qui se passe dans les CHSLD, où là on peut quasiment parler d’une forme d’abandon des aînés, parce que c’est une crise, à mon sens, qui est une crise annoncée. C’est une crise qui nous pendait au bout du nez depuis des années, mais la situation de vulnérabilité des soins de longue durée a été simplement exacerbée par la COVID-19.

Des ambulanciers en combinaison transportent un malade sur une civière.

Des ambulanciers transportent à l'hôpital un résident d'un Centre d'hébergement de soins de longue durée (CHSLD) de Montréal.

Photo : The Canadian Press / Ryan Remiorz

Dans les CHSLD, c'est donc la chronique d'une catastrophe annoncée?

Je me demande comment on en est arrivé là. De devoir demander l’aide de l’armée, de devoir demander l’aide de citoyens bénévoles. Parce que, au départ, ces endroits-là [les CHSLD] auraient dû être, à mon sens, les premiers protégés dès que la pandémie s’est installée dans les premières semaines.

Bien sûr, tout ça était arrivé rapidement, tout le monde était frappé de plein fouet, c’est arrivé vite, c’est très virulent, mais quand même, au mois de janvier, au mois de février, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) nous montrait toutes les données, les moyennes d’âge des victimes de la COVID-19, en Italie notamment. C’était précédé de la Chine et de l’Iran.

Nous savions que les personnes très âgées avec des conditions de santé précaires étaient les premières victimes en Europe. On sait que les maisons de repos en Italie étaient les foyers d’éclosion.

Alors, moi je me pose la question : sachant l’existence de ces données fiables de l’OMS, pourquoi au Canada, en Ontario, au Québec, par exemple, on ne s’est pas dit : protégeons d’abord les centres de soins de longue durée, en équipant les infirmiers, les préposées aux bénéficiaires, en faisant des tests de dépistage dès le début?

C’est quand même étonnant qu’en quatrième, voire en cinquième semaine de crise, les gouvernements nous disent que la priorité ce sont les aînés en centres de soins de longue durée. Mais le feu était déjà pris.

Pourquoi on a quelque part fait la sourde oreille? Est-ce que c’est parce que les gens très âgés et très vulnérables de notre société sont des personnes pour lesquelles on considère que ce n’est pas important de s’en occuper? Pour moi, ça traduit cette forme d’abandon, ça traduit une forme d’âgisme qui est l’exclusion de certaines personnes sur la base de leur âge.

Martine Lagacé
Des militaires des forces armées canadiennes portant un masque.

Des militaires de Valcartier ont été déployés dans la grande région de Montréal pour prêter main-forte aux CHSLD.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Des personnes âgées en santé se sentent parfois stigmatisées pendant cette pandémie. C’est ce que vous entendez aussi?

J’ai beaucoup d’aînés qui m’ont contactée moi-même par courriel, étant donné que j’ai fait quelques entrevues médiatiques. Par exemple, un monsieur de 72 ans, en pleine santé, qui, il y a deux semaines, voulait aller au CLSC faire sa prise de sang à la demande de son médecin. L’infirmière lui a dit qu’il n’avait pas le droit de sortir, qu’il ne devait pas être là, qu’il devait rester chez lui, parce qu’il avait 70 ans et plus.

Le problème est de dire : les personnes âgées de 70 ans et plus. C’est le et plus qui fait en sorte, des fois, qu’on tombe dans une forme de généralisation. Le et plus sous-tend que toutes les personnes dans le groupe des 70 ans et plus ont une condition de santé précaire, sont fragiles et sont vulnérables. Une des caractéristiques de l’âgisme, c’est justement de généraliser une façon de voir les personnes âgées.

Je pense que notre société est teintée d’une anxiété de vieillir et c’est ça qu’il faut se poser comme question. Il faut changer les croyances et les discours et parler de ce que nous apporte le vieillissement et non pas de ce qu’il nous retire.

Martine Lagacé

Effectivement, il y a beaucoup de gens de 70 ans et plus qui m’ont contactée en me disant : j’ai l’impression qu’on me prend pour un enfant, et parce que j’ai 72, 75, 80, même 85 ans, on utilise le critère de l’âge uniquement pour décider du comportement que je devrais adopter, même si la personne est en très bonne santé.

Je ne suis pas médecin, mais la vulnérabilité des gens, c’est surtout pour les personnes qui ont des problèmes de santé au départ. Donc, ce n’est pas nécessairement d’être une personne âgée. C’est sûr que plus on vieillit, plus on risque d’avoir des conditions de santé bien sûr, la probabilité augmente.

Et vous avez plein de personnes âgées de 70 ans et plus qui sont en très bonne santé et qui se sont senties infantilisées par les discours qui prétendaient une forme de prise en charge, comme si c’étaient de petits enfants.

Une personne âgée portant un masque marche dans un quartier de Montréal-Nord.

Des personnes âgées en bonne santé se sont senties stigmatisées pendant la crise du COVID-19.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Qu’est-ce que tout cela révèle, d'après vous, sur notre rapport aujourd’hui, en Occident, avec les personnes âgées et le vieillissement en général?

Je parle beaucoup des gouvernements, mais je pense que, comme société occidentale, et là j’inclus l’Europe et l’Amérique dans son entièreté, on doit se poser des questions : quel est notre rapport au vieillissement? Est-ce qu’il y a une angoisse qu’on entretient?

On a fait beaucoup d’études, à la fois auprès des jeunes, des adultes et des personnes âgées, auprès de personnes très âgées aussi, et à chaque fois, on a vu ressortir des sondages une forme d’ambivalence, une forme d’anxiété de vieillir. C’est comme un processus que beaucoup d’entre nous, dans la culture nord-américaine, veulent éviter. C’est comme quelque chose qui est associé quasi automatiquement et systématiquement à quelque chose qui est le déclin, la perte. Mais c’est très rarement associé à une possibilité de développement, une possibilité de croissance.

C’est une angoisse occidentale, c’est certain que c’est lié à l’angoisse de la mort, qui est aussi une angoisse occidentale. On parle si peu de la mort en Amérique, c’est un tabou. D’ailleurs, maintenant, les services funéraires sont très courts. Même le processus de deuil, qui doit prendre plusieurs mois normalement, on l’escamote en quelques jours, les gens retournent travailler.

Martine Lagacé

Nous avons mené une étude fort intéressante en 2017, où on a vu que même ceux qu’on appelle les baby-boomers, autour de 55-60 ans, même eux sont porteurs de stéréotypes âgistes à l’égard de leurs confrères et consœurs plus âgés. Alors ce n’est pas que le lot des jeunes.

Alors, je me demande : face à cette représentation beaucoup plus négative que positive du vieillissement, la réaction de nous tous, ce n’est pas de dire : Eh bien, moi je vais tout faire pour ne pas être associé à la catégorie des personnes âgées, je vais m’en distancier. Une forme de distanciation psychologique?

On est très segmenté comme société. Vous avez les centres de personnes âgées, les résidences, les centres de soins de longue durée d’un côté. D’un autre côté, on a des garderies… On a très peu de lieux, comme société, pour se parler entre jeunes et plus âgés.

J’aimerais qu’il y ait beaucoup d’universités qui soient inclusives sur la base de tous les âges pour, justement, contrer ce stéréotype selon lequel on ne peut pas apprendre parce qu’on est une personne âgée, parce qu’on est âgé, on perd nos habiletés cognitives. Tous ces stéréotypes-là viennent teinter la façon dont on bâtit les liens entre les générations.

Il faut repenser le rapport que nous avons entre jeunes et plus âgés. Il faut même repenser comment organiser notre société pour se redonner des endroits où, à part de la famille, on pourrait se rencontrer.

Martine Lagacé
Une femme âgée assise à côté de son déambulateur.

Des personnes âgées souffrent de l'isolement pendant cette période de pandémie.

Photo : iStock

Il y a donc dans ce rapport au vieillissement une responsabilité collective, un choix de société à faire?

S’il y a quelque chose qu’il faut récupérer de cette crise-là, c’est vraiment de repenser notre rapport au vieillissement. Quand je dis repenser, je m’inclus. Je pense que c’est un nous. J’ai parlé beaucoup des gouvernements, mais je pense que nous, comme citoyens, comme personnes, on doit changer le discours autour du vieillissement et le voir comme faisant partie de la vie et pas comme quelque chose de systématiquement et uniquement négatif.

Il y a des gains quand on vieillit, il y a des choses positives qui se produisent quand on vieillit. C’est vrai aussi pour les personnes très âgées et peut-être plus vulnérables qui sont en CHSLD. Je pense qu’elles ont toutes quelque chose à donner. La façon dont ces endroits-là sont bâtis, la vie au quotidien à l’intérieur de ces endroits, on devrait se donner l’occasion avec cette pandémie de se poser la question : est-ce que c’est de cette façon-là qu’on veut que les personnes qui sont dans ces lieux-là continuent de vivre?

La question de l’isolement, la question de la santé psychologique des gens en CHSLD, c’est extrêmement important qu’on se pose cette question-là. Est-ce qu’on veut, par exemple, penser à des structures qui soient plus intergénérationnelles? Même pour les plus vulnérables, est-ce qu’on ne pourrait pas penser à des lieux qui permettent une certaine participation sociale, même quand on est très malade?

Ce n’est pas le cas actuellement dans les CHSLD. En tout cas, les résidents qu’on a interviewés se sentent déconnectés du monde. On est dans une société où on parle beaucoup d’inclusion, mais on manque l’inclusion des plus vulnérables et des plus âgés.

Qu’est-ce que ça veut dire être vieux sur un autre continent, dans un autre contexte culturel? La réponse serait très différente de celle qu’on a en Occident. Je pense qu’il faut changer cette réponse-là justement.

Martine Lagacé
Gros plan sur les mains croisées d'une personne âgée.

Une réflexion collective s'impose sur la place des aînés dans la société.

Photo : iStock

Les personnes âgées constituent par ailleurs un marché florissant et la pandémie a mis à nu de graves dérives dans certains établissements. L’État devrait-il prendre en charge les aînés, comme le réclament certaines voix?

Il faut être très vigilant par rapport à ce qu’on pourrait appeler le marchandage du vieillissement. On a vu ce qui se passait dans certains centres de soins de longue durée privés – on ne peut pas généraliser, il y a d’excellents centres privés. Ce qui est certain, c’est qu’il faut qu’il y ait des mesures de contrôle et d’inspection qui soient régulières, continues, plus resserrées, qui soient faites dans les centres de soins de longue durée privée.

Mon opinion plus personnelle : je pense que l’État doit tout à fait prendre en charge la vie des aînés qui doivent aller dans ce genre de résidences, de lieux de vie. Je pense que ça devrait rester complètement du domaine du public et non pas du domaine du privé. Parce que le privé, le but, c’est le profit.

Vous avez d’excellents centres privés, mais vous avez des centres où il y a eu dérapage, parce qu’effectivement, c’est le profit qui guide et non pas la qualité de vie nécessairement.

L'évolution de la COVID-19 d'heure en heure

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Psychologie

Société