•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

L'école à distance exacerbe les inégalités entre les enfants

Des enfants traversent la rue après être descendus d'un autobus scolaire.

Des enfants traversent la rue après être descendus d'un autobus scolaire.

Photo : iStock / Martine Doucet

L’école à distance est devenue une norme pour des milliers d'écoliers à travers le pays. Mais l'expérience n'est pas la même pour tous les enfants, dont certains n'ont pas accès aux ressources nécessaires, ce qui creuse des inégalités déjà existantes.

Pour certains parents, l’accès même à Internet est tout un défi. C’est le cas de Nicolas Touzouhoulia, résident de Windsor et père de 10 enfants, dont huit vont à l’école.

Au début de l’entrevue, Internet a figé et il a fallu poursuivre au téléphone.

Vous voyez ce que ça a fait quand on s’est parlé, c’est pareil quand les huit enfants sont connectés pour parler aux enseignants. Ça coupe. Parfois pendant trois minutes, parfois cinq. Chaque jour, c’est comme ça, dit M. Touzouhoulia.

Quatre de ses enfants vont dans une école anglophone, quatre autres dans une école francophone. Seuls trois des huit enfants scolarisés avaient déjà un ordinateur, alors les écoles ont fourni les cinq autres.

Huit enfants sont assis à la même table, ils sont en train d'étudier.

Les huit enfants Touzouhoulia font l'école à la même table. Quatre d'entre eux suivent des cours en français tandis que quatre autres étudient en anglais.

Photo : Photo remise par Nicolas Touzouhoulia

Avant la crise, ses enfants allaient aux centres communautaires anglophone et francophone de la région après l’école pour recevoir l’aide aux devoirs et leurs goûters.

Maintenant, c’est une tout autre configuration : tous sont assis à la même table et suivent des cours en ligne du lundi au vendredi.

On se dit que s’ils peuvent retourner à l’école bientôt on sera contents, parce que les cours en ligne, entre les coupures d’Internet, le bruit des plus petits à la maison… ça ne va pas toujours très bien, même eux disent qu’ils veulent retourner à l’école.

Nicolas Touzouhoulia, père de 10 enfants

M. Touzouhoulia dit craindre que ses enfants prennent du retard dans leurs leçons, sans l'aide quotidienne qu'ils recevaient avant.

Des inégalités d'apprentissage

Les enseignants vont devoir redoubler de créativité pour essayer de faire en sorte que ces différences dans les acquis des élèves pendant la pandémie ne se répercutent pas trop lors du retour à l’école, estime la professeure à la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa, Nathalie Bélanger.

Selon elle, il est certain que cette école à distance peut être un révélateur et même un accélérateur de certaines inégalités entre les enfants.

Les familles sont équipées différemment et la disponibilité des parents aussi varie. Ce sont des aspects qui font que les enfants ne sont pas tous égaux face à l’enseignement à distance, indique-t-elle.

Une dame aux cheveux mi-longs poivre et sel, avec un chandail noir, elle a les yeux marron foncé

La professeure à la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa, Nathalie Bélanger

Photo : Photo remise par Nathalie Bélanger

Le professeur de didactique à l'UQAM, Olivier Arvisais, explique qu'il est difficile de savoir durant combien de temps un arrêt d'école devient problématique.

Il y a notamment des âges où cet arrêt prolongé a davantage de répercussions.

On constate que pour les élèves au début de l’école primaire, c’est difficile de maintenir des compétences en littératie, donc en lecture, en écriture. C’est aussi extrêmement difficile de maintenir des compétences de base en numératie, pointe-t-il.

Un investissement parental à 100 %

Pour les élèves en âge du secondaire, ceux qui ont déjà des difficultés risquent d’avoir plus de mal à rattraper leur retard. L’autre problème, c’est de garder la motivation et l’engagement de ces élèves durant un arrêt prolongé, pour éviter le décrochage scolaire.

Cela, Julie Lupetu, résidente de Windsor et mère monoparentale de trois enfants, l'a bien remarqué. Son nouveau rôle d’enseignante à la maison n’est pas une tâche facile tous les jours, entre garder ses enfants concentrés sur un ordinateur plus que pour des jeux vidéo ou un film, et comprendre chaque cours pour l’expliquer.

Julie Lupetu aux côtés de son garçon et de ses deux filles.

Julie Lupetu est ses trois enfants.

Photo : Photo remise par Julie Leputu

Elle dit se trouver chanceuse dans ce contexte, avec son éducation, car elle considère que les ressources ne sont pas suffisantes.

Il y a des parents qui n’ont pas forcément étudié, qui n’ont pas appris à parler le français ou l’anglais et je peux me mettre à leur place et me dire que c’est vraiment compliqué, parce qu'on n'aide pas seulement les enfants, on leur enseigne. Tu dois d’abord comprendre les choses pour bien les expliquer.

Julie Lupetu, mère de trois enfants

Cela demande aussi de la patience et de l'énergie. Je me dis que j’ai la patience d’attendre que l’enfant comprenne par lui-même, mais pas tout le monde l'a. Tu peux aussi être fatigué. Ça peut pénaliser beaucoup d’enfants. C’est un système qui est vraiment compliqué, remarque-t-elle.

Olivier Arvisais rappelle toutefois que la directive principale aux parents est avant tout de maintenir les apprentissages, pour éviter l’effet vacances, mais qu’il n’est pas attendu d’eux que leurs enfants aient acquis de nouveaux apprentissages au retour à l’école.

Andalieb Abu-Zahra, une autre résidente de Windsor, a deux enfants et reconnaît elle aussi qu'il faut constamment vérifier que chaque devoir a été bien fait. Des fois, on constate qu'une tâche a été oubliée, souligne-t-elle.

une femme brune aux cheveux mi-longs et aux yeux bleus sourit Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Andalieb Abu-Zahra, mère de deux enfants

Photo : Photo remise par Andalieb Abu-Zahra

Mais elle sait que s'investir autant n'est pas à la portée de tous les parents. Je connais une maman qui ne peut pas s'arrêter de travailler pour aider son enfant, raconte-t-elle.

C'est certain que quand ils retourneront à l'école les enseignants devront tout repasser et vérifier, parce qu'ils ne seront pas tous au même niveau.

Andalieb Abu-Zahra, mère de deux enfants

Elle rappelle toutefois que ces inégalités existaient déjà avant la crise. Elles sont davantage mises en évidence en ce moment, probablement parce qu'à l'école il y a un traitement identique, alors que maintenant ça dépend vraiment du parent, pense-t-elle.

Des inégalités socio-économiques

Avant la pandémie, les huit enfants de Nicolas Touzouhoulia prenaient leur dîner à l'école et leur goûter au centre communautaire. Depuis le 13 mars, on a eu aussi le problème de financer tout ça, c’est 1000 $ par semaine tous les repas, indique-t-il.

Il y a des enfants qui bénéficient d'un petit déjeuner dans les écoles. Même s'il y a des banques alimentaires et des organismes communautaires, ce n'est pas la même structure, explique Nathalie Bélanger.

Elle ajoute que, pour certains enfants, l'école est une véritable planche de salut. Il y a moins d'appels aux services d'aide à l'enfance depuis le début de la pandémie, et ça, c'est inquiétant, parce qu'il y a des enfants qui doivent être identifiés et aidés et des familles prises en charge, précise-t-elle.

Parlez-vous français?

Nathalie Bélanger entrevoit aussi les inégalités par rapport à la langue, notamment en milieu minoritaire francophone.

Certains enfants sont moins en contact avec leurs grands-parents avec lesquels ils parlaient peut-être français, et ça, ça peut avoir un impact sur leur parcours scolaire, estime-t-elle.

Les garçons d'Andalieb Abu-Zahra vont à l'école francophone, mais ni elle ni son mari ne parlent français. Elle s'estime donc heureuse qu'ils aient des enseignants qui font chaque jour une demi-heure de classe virtuelle.

Je pense que cette routine permet de garder la motivation et la langue, dit-elle.

De son côté, Shaila Wightman, de Windsor également, compte beaucoup sur l’aide sa fille aînée, qui a 16 ans et parle couramment français. Elle aide les deux plus jeunes, heureusement qu’elle est là, sinon je serais perdue, confie-t-elle.

Shaila Wightman sourit sur le canapé avec ses trois enfants.

Shaila Wightman et ses trois enfants.

Photo : Photo remise par Shaila Wightman

Selon elle, les ressources sont plutôt bonnes, mais demandent beaucoup de participation des parents et, surtout, de l'entraide.

Une mère m'a appelée au début, complètement paniquée par l'apprentissage en ligne en me disant ne rien comprendre au français. Elle se disait qu'elle avait fait une erreur de mettre sa fille dans une école francophone, car elle ne pouvait pas l'aider.

Shaila Wightman, mère de trois enfants

Des systèmes à deux vitesses?

Pour les ministères de l’Éducation, c’est tout un défi, entre assurer la sécurité du public et garder en tête que l’école peut avoir une incidence importante sur la vie de plusieurs enfants.

Olivier Arvisais rappelle donc qu’il est important de penser à la réouverture des écoles avec celle des services périscolaires, comme le soutien psychosocial et celle des services individualisés, comme les travailleurs sociaux.

Il faut que ces services reviennent en même temps, parce que si l’argument principal de rouvrir les écoles est celui de protéger les jeunes plus vulnérables, il faut conséquemment que les services soient rouverts, souligne-t-il.

L’idée c'est vraiment d’avoir les ressources pour aider les élèves qui en ont le plus besoin au retour.

Olivier Arvisais, professeur de didactique à l'UQAM
Un homme brun, barbe courte, yeux verts, chemise blanche, cravate orangée et veston bordeaux

Olivier Arvisais est spécialiste de l’éducation en temps de crise et coprésident scientifique de la Chaire UNESCO de développement curriculaire de l’Université du Québec à Montréal.

Photo : Photo remise par Olivier Arvisais

Selon lui, la disparité entre les élèves venant d’écoles privées par rapport à ceux des écoles publiques se fera davantage sentir après cette crise, en tout cas au Québec.

Ça a rendu encore plus apparentes les disparités dans notre système scolaire à deux, voire trois vitesses. Il y a une différence majeure entre les écoles privées qui ont maintenu l’éducation, qui ont beaucoup plus de ressources pour faire l’école à distance et avec une clientèle généralement plus aisée, plus d'outils technologiques, plus d’accès... Ça aura probablement dans le futur un impact pour creuser encore plus les écarts entre les deux systèmes, souligne-t-il.

Augmenter les budgets

C’est sûr qu’il va falloir trouver le moyen de donner plus de ressources aux enseignants pour apporter toute l'aide nécessaire aux élèves plus vulnérables, parce que la charge va être immense, ajoute M. Arvisais.

Une des solutions qui pourrait être proposée serait que les étudiants qui se destinent à cette vocation puissent être engagés par les ministères de l'Éducation pour faire du suivi individualisé, estime le professeur.

Les ministères de l’Éducation devront identifier des normes de fonctionnement, et aussi se demander pourquoi ils n'avaient pas de plan de contingence prêt, avec des normes précises.

Nathalie Bélanger, professeure à la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa

En tant que spécialiste de l'éducation en temps de crise, Olivier Arvisais a déjà en tête quelques exemples de pays dans lesquels les enfants doivent brusquement passer à l'école à distance.

Dans les endroits où on vit des arrêts réguliers, quand c'est la guerre par exemple, ou à cause des bombardements, on ferme les écoles et dès le lendemain il y a des programmes éducatifs à la télé et la radio. C'est le cas surtout en Afrique de l'Est et au Moyen-Orient, donne-t-il en exemple.

Nathalie Bélanger considère que cela demandera de nombreux ajustements dans l'avenir. Au moment de retourner à l’école, il va falloir parler des expériences de chacun et faire le bilan, conclut-elle.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Éducation

Société