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Mon ado au front dans un CHSLD

Une jeune femme en habits de protection prend un égoportrait.

À 17 ans, Pénélope Guay a choisi d'aller travailler dans un CHSLD.

Photo : Radio-Canada / Carolyne Brochu

Radio-Canada

Elle a 17 ans. Comme des milliers d'adolescents au Québec qui approchaient ce fil d’arrivée tant attendu, elle n’aura pas droit à une cérémonie de remise de diplôme. Pour ma fille, cette fin d’étape se déroulera sans manucure, talons aiguilles et robe de princesse. C’est dans un CHSLD qu’elle termine son secondaire.

Un texte de Carolyne Brochu

Nous sommes le 20 avril. Le pic de la courbe n’est toujours pas atteint au Québec et le scénario le plus optimiste du gouvernement indique que le 30 avril, on comptera 29 000 cas cumulés positifs de COVID-19, avec près de 1300 morts.

Je suis en télétravail à la maison quand je l’entends monter à toute vitesse du sous-sol en me criant Maman, maman! L’hôpital m’a appelée!

Elle écoute en boucle la série Grey’s Anatomy. C’était logique pour elle de vouloir travailler à l’hôpital. Elle postule pour un emploi en février dernier, bien avant la crise. Une façon pour elle de l’aider dans son cheminement d’études, de constater sur le terrain si la réalité ressemble à la fiction et si le domaine de la santé est sa voie.

Pour entendre Carolyne Brochu et Pénélope Guay à 360PM, cliquez ici.

Elle est convoquée dès le lendemain. Une entrevue téléphonique de 30 minutes avec un membre des ressources humaines du CIUSSS MCQ et le tour était joué. La voilà attitrée au poste « hygiène et salubrité ».

Comme parent, les sentiments s’entremêlent, un mélange de très grande fierté et d’inquiétude.

Il faut dire que la COVID-19, j’ai le nez collé dedans pratiquement à temps plein depuis le 12 mars.

En tant que responsable des affectations dans la salle de nouvelles, j’ai à planifier quotidiennement la couverture journalistique entourant la crise du coronavirus pour les différentes plateformes d'ICI Mauricie-Centre-du-Québec. Crise au CHSLD Laflèche, à la résidence Mgr Paquin, à la Maison Niverville pour ne nommer que celles-là; je vois l’évolution de ce virus qui gagne du terrain de jour en jour.

27 avril, une semaine plus tard. Retour de son premier quart de travail. Elle est affectée dans un CHSLD où on ne dénombre pas de cas. Son travail: nettoyer les rampes et poignées de porte de deux ailes où logent les résidents. Me voilà rassurée.

Ils sont trop mignons les vieux qu’elle me lance, des étoiles dans les yeux. Et pendant les 15 minutes qui suivent, elle raconte les anecdotes de sa journée. Ils passent leur temps à circuler dans le couloir. En fauteuil roulant, ils s'agrippent aux rampes pour avancer. J’ai montré une vidéo à la mamie de mon amie, elle tentait d’attraper mon cellulaire. Elle avait une larme. Il y en a une qui me dit à chaque fois qu’elle me voit : "garde, j’ai besoin d’aide!"

À son deuxième jour de travail, je reçois un texto. Maman, il y a une infirmière qui a la COVID, je devrai passer un test. Je m'empresse de lui demander si elle est inquiète. Non, pas du tout.

Est-ce qu’on devrait l’empêcher de travailler là?, me demande son père le soir même. La discussion s’impose. On devient par la bande un peu tous exposés à ce danger.

On rationalise. Elle est bien protégée dans son travail, suit les consignes de salubrité à la lettre. Mais surtout elle aime son travail. Elle aime ses « petits vieux ».

Aujourd’hui, ils m’ont dit qu’il ne fallait pas trop s’attacher, car c’est certain qu’on va en perdre.

Une citation de :Pénélope, 17 ans

Son test est négatif. Mais elle devra dorénavant s’y soumettre aux 10 jours.

Alors que le nombre de personnes infectées s'additionnent à son lieu de travail, on l’informe qu’elle sera formée pour entrer dans les chambres des résidents, incluant ceux atteints du virus, pour nettoyer et désinfecter les lieux.

Chaque fois que l'on transfère un résident de chambre, nous devons être cinq derrière pour tout désinfecter sur son passage, me raconte-t-elle. Je préfère ça, poursuit-elle, rentrer dans les chambres, ça me permet de leur demander si ils vont mieux.

Est-ce qu’on devrait l’empêcher de travailler là? La question revient, nous trotte dans la tête.

Spontanément j’aurais envie de dire oui. En même temps, comme société, n’avons-nous pas besoin de ces essentiels? Si on se terre tous chacun chez soi, qui sera là pour nous apporter des soins le jour où nous en serons à notre tour victime? Heureusement, il existe des personnes qui ont cette capacité d’aller au front, d’aller aider les autres.

Nous sommes si loin de la belle époque des projets de vacances en familles. Nous sommes en pleine pandémie et ma fille, bien plus que moi, est plongée dedans.

Photo : Radio-Canada / Carolyne Brochu

Et ce qui devait forcément arriver arriva. ll y a eu un mort maman. Ils m’ont montré comment nettoyer sa chambre. Es-tu inquiète ma chouette, ça te fait peur ? Non, me répond-elle avant d'ajouter, pensive et la mine un peu basse, c’était Paul (nom fictif) ... Ne pas s’attacher, qu’ils lui ont dit.

Pas de cérémonie de diplôme, pas de bal, pas de robe de princesse et le risque de contracter ce coronavirus: je me questionne encore. Devrais-je lui dire d’abandonner?

Ce n’est soudainement plus le virus que je crains. J’ai peur qu’elle vieillisse trop vite.

Et puis non, vas-y ma belle. Les CHSLD sont plus humains grâce à toi.

Je t’aime. Maman.

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