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Le nombre réel de personnes décédées de la COVID-19 difficile à comptabiliser au Canada

Les données de Statistique Canada sont trop incomplètes pour brosser le portrait de la mortalité due à la pandémie.

Un ambulancier dépose un drap blanc sur une civière.

Les urgences du Centre hospitalier régional de Lanaudière, à Joliette.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Des experts en santé publique espéraient que de nouvelles données de Statistique Canada sur le nombre de décès au début de 2020 leur permettraient de brosser un meilleur portrait de la mortalité causée par la pandémie de la COVID-19. Mais les données sont trop incomplètes et il est impossible d’en tirer des conclusions, déplorent-ils.

De nombreux pays ont récemment publié des données montrant que le nombre de morts en 2020 est beaucoup plus élevé que dans les années précédentes.

On a fait beaucoup de pression auprès de Statistique Canada pour avoir des données plus précises et à jour sur le nombre de décès, dit Robert Bourbeau, professeur associé au Département de démographie à l'Université de Montréal.

On voit que plusieurs autres pays, notamment en Europe et aux États-Unis, ont des données publiées presque quotidiennement. C’est frustrant. On se demande pourquoi on ne réussit pas à les avoir au Canada.

Robert Bourbeau, chercheur au Département de démographie, Université de Montréal

Ces pays ont déterminé la surmortalité en calculant le nombre de morts excédentaires en 2020 par rapport aux années précédentes.

Généralement, les données sur la mortalité sont très semblables lorsqu’on compare les mêmes mois de différentes années. Les gens meurent de façon assez prévisible. On sait environ combien de personnes mourront à cause de meurtres, de cancers, d’accidents. Donc, lorsque le nombre de décès est plus élevé que la normale historique, il faut se demander ce qui explique cette surmortalité, explique Colin Furness, un épidémiologiste de l'Université de Toronto.

En 2020, la raison principale pour cette surmortalité est sans contredit la pandémie de COVID-19, affirme David Fisman, épidémiologiste et professeur à l'école de santé publique Dalla Lana, de l'Université de Toronto.

Une portion de ces décès excédentaires sont également également attribués à des décès indirectement causés par la COVID-19 : des personnes qui ont évité une visite à l’hôpital de peur d’être infectées, des personnes qui sont décédées parce que leurs traitements médicaux ou leurs chirurgies ont été repoussés en raison de la pandémie. Il est également possible de voir plus de suicides en raison de détresse psychologique ou économique.

Pourquoi utiliser la surmortalité comme indicateur?

Présentement, une personne qui meurt n’est pas systématiquement testée pour le virus. Ainsi, il est peu probable que la cause de la mort soit attribuée à la COVID-19. Grâce aux données historiques, nous pouvons retourner en arrière et calculer le nombre de morts qui ne seraient pas arrivés normalement, précise David Buckeridge, épidémiologiste et professeur à l'Université McGill.

La surmortalité est également utilisée pour calculer le taux de mortalité de l’influenza et les décès lors de vagues de chaleur.

Un manque de données au Canada pour estimer les morts excédentaires

Puisque la surmortalité est un indicateur intéressant pour estimer le nombre réel de décès causés par la COVID-19, Statistique Canada a décidé de publier mercredi des données sur le nombre provisoire de décès et de surmortalité. Ces données préliminaires montrent une légère diminution du nombre de décès en 2020 par rapport à 2018 et 2019.

Mais les experts avertissent que ces données sont trop parcellaires et ne montrent pas la réalité.

Les données pour l’Ontario et le Nouveau-Brunswick ne sont pas disponibles et celles pour les dernières semaines de mars ne sont pas disponibles pour le Manitoba, la Nouvelle-Écosse et Terre-Neuve-et-Labrador. Statistique Canada précise que ces données provisoires ne couvrent pas 100 % des décès survenus au cours de la période de référence.

Statistique Canada explique qu'elle reçoit généralement les données de l'Ontario et du Nouveau-Brunswick deux mois après le décès.

Deux experts affirment que les données du Québec, qui montrent une diminution du nombre de morts en 2020 ne sont pas du tout fiables parce qu’elles sont incomplètes. Il y a clairement un problème avec la collecte et la transmission de données. Il y a plus de morts à Montréal que dans la province en Ontario au complet, ça serait surprenant que le nombre de morts en 2020 soit moins élevé que dans les années précédentes, dit M. Fisman.

Ils ne sont toutefois pas surpris de voir que le nombre de décès n’a pas beaucoup augmenté dans les provinces de l’Atlantique, où la pandémie n’a pas frappé aussi fort qu’ailleurs au pays.

M. Furness ajoute les données des décès du mois de mars reflètent plutôt la réalité du mois de février, alors que la pandémie n’avait pas frappé de plein fouet le Canada. Le mois d'avril sera probablement beaucoup plus intéressant à analyser parce qu'il y a toujours un délai entre l'infection et le décès, affirme-t-il.

Un porte-parole pour Statistique Canada indique que cette publication « n’est qu’un début » et que ce type de données sera dorénavant publié chaque mois.

Ces épidémiologistes et démographes sont toutefois déçus par ces données. « Ça ne nous dit rien du tout », déplore Jay Kaufman, épidémiologiste et professeur à l'Université McGill, qui ajoute que le système de collecte de données au Canada n’est pas du tout au même niveau qu’ailleurs au monde.

M. Bourbeau dit pour sa part comprendre que l'obtention de données de qualité prend du temps. Mais après avoir vu les données publiées mercredi, il croit que Statistique Canada aurait dû attendre avant de publier ces données, parce qu’elles sont trop incomplètes.

J’aurais conseillé à Statistique Canada de ne pas publier ces données. C’est clair qu’il y a eu de la pression sur l’organisme pour publier. Mais ça sème plus de confusion et ce n’est pas cohérent avec ce que l’on observe.

Robert Bourbeau, chercheur au Département de démographie, Université de Montréal

La seule conclusion qu’on peut tirer de ces données, c’est que notre agence nationale de statistiques ne peut pas produire des données crédibles dans un court laps de temps, et je pense que c’est vraiment embarrassant, déplore M. Fisman.

Je suis découragé, mais pas surpris, ajoute Colin Furness. Les données sur les décès au Canada sont en retard de deux ans. C’est incroyable. Nous n'avons pas de système de collecte de données centralisées. Chaque province calcule et compile les données de façons différentes et Statistique Canada doit ensuite faire un énorme travail pour compiler le tout.

Tous estiment que les données d’avril et de mai 2020 risquent d'être aussi incomplètes, ce qui n’aidera en rien à la compréhension de la pandémie.

M. Furness croit que le Canada devrait également faire des tests sur les personnes décédées pour mieux comprendre qui est vraiment décédé en raison de la COVID-19.

Le fait qu'on ne le fait pas déjà, c'est choquant. Ce virus est nouveau et dangereux. Nous choisissons de rester dans le noir et de ne pas faire les tests nécessaires pour bien comprendre.

Colin Furness, épidémiologiste, Université de Toronto

Le nombre de morts sous-estimé partout dans le monde

Selon l’organisme European Mortality Monitoring Project, en mars et en avril, il y aurait eu au moins 149 000 décès de plus que ceux enregistrés les années précédentes à la même période en Europe.

Plusieurs cartes de l'Europe montrant les pays avec le plus de surmortalité en 2020.

Précision: les données pour les deux dernières semaines de cette carte doivent être interprétées avec prudence, puisque certains pays n'ont pas enregistré toutes les morts.

Photo : European Mortality Monitoring Project

Selon ses calculs, la hausse marquée de décès est particulièrement élevée chez les personnes de 65 ans et plus. Tout comme au Canada, la COVID-19 serait en cause.

Courbes montrant une hausse importante du nombre de décès en 2020 par rapport à 2018 et 2019.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le nombre de décès observé en 2020 en Europe est beaucoup plus élevé que le nombre de décès rapportés en janvier, février et mars en 2018 et 2019. La pandémie de COVID-19 serait en cause, selon le European Mortality Monitoring Project. Source :

Photo : European Mortality Monitoring Project

La Grande-Bretagne, qui a confirmé plus de 32 000 décès, estime que le nombre de morts pourrait être presque le double de ce qui est rapporté.

Selon l'agence nationale de statistiques, en Italie, plus de 90 000 personnes sont décédées du 20 février au 31 mars, soit une augmentation de 38,7 % par rapport à la moyenne d'environ 65 000 personnes au cours de la même période, de 2015 à 2019. On estime que 25 000 de ces décès seraient liés à la COVID-19, beaucoup plus que les 13 710 décès confirmés en février et mars.

La surmortalité en Allemagne n'est pas très élevée en 2020, probablement en raison de mesures de confinement très strictes imposées tôt pendant la pandémie.

En France, l'Institut national de la statistique indique qu'entre le 1er mars et le 27 avril, le nombre de décès est supérieur de 25 % à celui enregistré à la même époque en 2019 et de 15 % à 2018.

À New York, en date du 27 avril, les autorités estimaient que la COVID-19 aurait tué au moins 5000 personnes de plus que les 11 700 décès confirmés.

Six graphiques comparant le nombre de morts en 2020, 2019 et 2018.

Le nombre de décès excédentaires au début 2020 (ligne rouge) est élevé dans plusieurs pays. La majorité de ces décès seraient liés directement ou indirectement à la pandémie de COVID-19.

Photo : Radio-Canada / Roberto Rocha et Santiago Salcido

L’Indonésie, qui rapporte normalement 2800 décès par mois, au cours des premiers mois de l’année, a rapporté plus de 4400 morts seulement en mars. En ce moment, ce pays rapporte seulement 1000 morts liées à la COVID.

En ce moment, le taux de mortalité de la COVID-19 rapporté dans différents pays varie de 1 % à 12 % des personnes infectées.

C’est une variation énorme. Ceci nous indique que soit nous avons un virus qui agit de façon très différente dans différentes régions ou soit nous n’avons pas les bonnes données, dit M. Furness, qui croit que les données de surmortalité aideront à brosser un portrait plus juste de la létalité de ce virus au cours de prochains mois.

Colin Furness dit que le Canada est chanceux que les autres pays aient de meilleures données sur cette pandémie. Tout ce qu'on sait à propos du virus, c'est grâce à eux, parce qu'ils font la collecte de données. Mais c'est désolant de savoir que nous ne contribuons pas à cette collaboration déplore-t-il.

Avec la collaboration de Roberto Rocha et de Valérie Ouellet, de CBC.

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