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Les « dragons de l'inaction », ces obstacles psychologiques à la lutte pour le climat

Une foule de personnes munies de pancartes écoute le discours des organisateurs de la marche.

Des milliers de manifestants pro-écologie à Vancouver, en septembre 2019

Photo : Radio-Canada / Marc-Antoine Bélanger

Radio-Canada

Partout dans le monde, les gouvernements ont pris des mesures sans précédent pour freiner la propagation du nouveau coronavirus, que la grande majorité de la population a suivies. Mais un autre défi majeur d’ampleur mondiale, les changements climatiques, n’est pas traité avec la même urgence.

Le professeur de psychologie environnementale Robert Gifford, de l’Université de Victoria, décrit quels obstacles psychologiques, qu’il appelle les dragons de l’inaction, empêchent les individus d’agir face à cette menace, au moins aussi grave, selon lui, que la pandémie.

- Qu’est-ce qu’un dragon de l’inaction?

C’est une barrière psychologique, c’est-à-dire une barrière qu’il est possible de défaire, par opposition à une barrière structurelle. Si on habite dans une petite ville sans transport en commun, on ne peut pas commencer à prendre l’autobus.

Les barrières psychologiques, elles, peuvent se vaincre, mais on choisit, par intérêt personnel, de ne pas le faire.

- Quels sont les principaux dragons de l’inaction qui nous empêchent d’agir pour le climat?

Avant tout, il faut dire que des personnes différentes ont souvent des barrières psychologiques différentes, parce qu’elles sont à des moments différents de leur vie, qu’elles sont dans des classes sociales différentes, etc.

Toutefois, pour la plupart des gens, voici les barrières principales.

La première est le manque perçu de contrôle : Je ne peux rien faire parce que je suis juste une personne. Le gouvernement et l’industrie doivent changer, moi, je n’ai aucun contrôle.

Je dis alors souvent à ces gens qu’ils ne croient pas au vote, parce qu’un seul vote ne change pas beaucoup de choses. On me répond : Ah oui, c’est vrai, chaque vote compte.

La deuxième barrière est ce que j’appelle la croyance que le salut réside dans la technologie, quand quelqu’un se dit que c’est aux ingénieurs de régler le problème.

Pourtant, ce que j’observe sur le campus, c’est que les ingénieurs viennent me voir et me disent : Nous pouvons fournir des solutions technologiques, mais au bout du compte, ce sont les gens qui doivent faire le choix de les adopter, ou appuyer le soutien gouvernemental aux technologies vertes, par exemple. Les ingénieurs ne croient pas au salut par la technologie.

La troisième est ce que j’appelle la perception d'une injustice. Si mes voisins ne le font pas, pourquoi devrais-je le faire?, ou encore, Si les gens aux États-Unis ne le font pas, pourquoi, moi, je devrais?

Il faut plutôt avoir en tête que tout le monde doit contribuer à l'action, qu’il y ait ou non de l’injustice.

La quatrième, c’est l’habitude. Pour la plupart d’entre nous, malheureusement, nous faisons aujourd’hui ce que nous faisions hier. Nous sautons dans l’auto aujourd’hui parce que nous l’avons fait hier.

L’habitude est un dragon terriblement ennuyant, mais très important.

Robert Gifford regarde la caméra.

Robert Gifford, qui enseigne la psychologie environnementale à l'Université de Victoria, en Colombie-Britannique, a élaboré le concept des dragons de l'inaction.

Photo : UVic Photo Services

- Est-ce que ces barrières psychologiques peuvent aussi s’appliquer à une échelle collective?

Elles restent applicables aux individus, mais l'un d'entre eux peut être le PDG de la plus grande entreprise au pays.

Une personne moyenne prend des décisions qui ont un effet sur sa vie et celle de sa famille, et c’est à peu près tout. Mais le PDG prend des décisions qui ont un impact sur le reste de la société, même si ça reste une personne qui décide.

Quelle que soit la place qu'on occupe dans la société, on prend quand même des décisions comme être humain.

Les dragons de l’inaction travaillent en haut et en bas de l'échelle sociale.

- Ces barrières s’appliquent aussi d’une certaine manière à d’autres défis auxquels on fait face, comme les pandémies.

Oui, c’est juste que ce seront des dragons de l’inaction différents qui deviendront les plus importants.

Il y a notamment celui que j’appelle la réactance : parce que, par exemple, on ne fait pas confiance à ce que nous dit le gouvernement, on va lutter contre les directives de la santé publique et faire l’inverse de ce qu’on nous dit.

Oui, les dragons s’appliquent au virus.

- Pourquoi est-ce que ça paraît plus facile d’agir pour combattre le virus que pour lutter contre les changements climatiques?

Il existe une tendance à sous-évaluer ce qui se passe loin et ce qui arrivera plus tard dans le temps.

Si le changement climatique a un impact quelque part, loin d’ici, il ne semble pas important de faire quelque chose.

Le virus, lui, est juste sous notre nez, donc, on y fait plus attention qu’au climat.

Aussi, si les changements climatiques vont faire mal dans 50 ans, on se dit : Je ne serai peut-être même plus là. Le virus, lui, il ne sera pas là dans 30, ou même 15 ans. Il est là maintenant.

Ce sont les deux grandes différences que je vois entre le virus et les changements climatiques. C’est pourquoi on voit tant de gens faire les bonnes choses, comme mettre un masque et respecter la distanciation sociale : le risque est évident.

- Est-ce que vous pensez qu’on apprendra quelque chose de la crise du coronavirus?

Oui. La grande majorité des gens font la bonne chose, et on a vu l'aplatissement de la courbe.

Cela montre que, si on arrive à agir ensemble, on peut battre quelque chose d’aussi gros que ce virus.

La leçon, c’est que, si on arrive à faire quelque chose pour le climat comme la majorité d’entre nous l’ont fait pour le virus, nous devrions avoir une chance d’effectuer assez de changements pour éviter le pire pour le climat.

Je vois aussi un autre dragon de l’inaction , que j’appelle celui de la contradiction entre les buts et les aspirations.

Une des raisons pour lesquelles, au moins dans le passé, nous n’avons pas fait grand-chose pour lutter contre les changements climatiques, c’est que nous avons d’autres inquiétudes : nourrir notre famille, bien faire notre travail, etc.

Le virus déplace, du moins temporairement, nos buts et nos aspirations, c'est-à-dire ce que nous espérons réaliser, et ça fonctionne.

Peut-être que ça s'appliquera après le virus pour les changements climatiques : on se rendra compte qu’on n’a peut-être pas vraiment besoin de prendre sa voiture pour aller au travail, qu’on n’a pas vraiment besoin d’acheter ceci ou cela, etc.

Peut-être que le fait de combattre ce dragon pendant la crise du coronavirus pourrait avoir un effet positif sur le combat contre les changements climatiques.

- Le contraire pourrait-il se produire, parce que les gens souhaiteront si fort un retour à la normale?

J’ai peur qu’on ne se remette à faire comme avant. Cela ne veut pas dire que ce sera le cas, mais j’ai peur que cela ne se produise.

En même temps, presque tout le monde est d’accord pour dire que la nouvelle norme ne sera pas comme l’ancienne. Peut-être comportera-t-elle de meilleurs comportements face aux changements climatiques.


Robert Gifford a participé au podcast portant sur l'environnement Future Ecologies (en anglais) (Nouvelle fenêtre), animé par les Britanno-Colombiens Mendel Skulski et Adam Huggins. Une nouvelle série, qui porte sur les dragons de l’inaction, sera lancée en collaboration avec l’Université de Victoria le 13 mai.

Propos recueillis par Timothé Matte-Bergeron

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