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Le printemps 2020 devait être celui de Poutine; puis, la COVID-19 est arrivée

L'homme fort de la Russie, qui voulait fêter ses 20 ans au pouvoir, devra attendre que la crise passe.

L'homme tient des oeillets rouges.

Le président russe Vladimir Poutine a vu ses plans chambardés par la pandémie de COVID-19. Il dépose ici des fleurs lors d'une cérémonie dédiée au Soldat inconnu, lors du jour de la Victoire, le 9 mai, à Moscou.

Photo : via reuters / Sputnik/Alexei Druzhinin/Kremlin

Difficile de s'habituer aux images de la place Rouge déserte, encore plus quand arrive le mois de mai.

À pareille date, chaque année, la grande place devient le théâtre de festivités grandioses, de parades militaires et de coups de canon. Les Russes des quatre coins du pays se battent pour un billet d’entrée. C’est le spectacle de l’année.

Celui d’aujourd’hui, le 9 mai 2020, s'annonçait un des plus extravagants pour souligner le 75e anniversaire de la victoire contre les nazis, mais c'était aussi une journée charnière pour l’image du président de la Russie, Vladimir Poutine.

Parmi ses invités d'honneur, il devait y avoir le président de la Chine, Xi Jinping, et celui de la France, Emmanuel Macron. Deux symboles bien opposés des alliés sur qui il peut encore compter, même en eaux troubles, à l’heure des sanctions internationales contre une Russie isolée.

On voit le président de dos qui regarde la parade de militaire.

Le président russe Vladimir Poutine regarde la garde d'honneur marcher sur la place des Cathédrales du Kremlin, à Moscou, lors des cérémonies du jour de la Victoire, qui marquent la signature de l'armistice par l'Allemagne nazie lors de la Deuxième Guerre mondiale.

Photo : via reuters / Sputnik/Alexei Druzhinin/Kremlin

Vladimir Poutine y tenait tellement qu'à la fin du mois de mars, le Kremlin s'entêtait encore à maintenir l'événement au programme. Quelque 15 000 soldats ont ainsi continué de pratiquer le grand défilé, collés les uns contre les autres. On apprendra plus tard que des centaines ont été infectés par la COVID-19.

La pandémie a plus que chambardé les plans du président. C'est un homme qu’on dit affaibli qui s’est rendu seul, samedi matin, déposer des fleurs sur la place Rouge pour rendre hommage aux vétérans de la Grande Guerre.

Alors que le taux d’approbation de plusieurs chefs d'État monte en flèche depuis le début de la pandémie, celui de Vladimir Poutine vient d’atteindre un plancher historique de 59 %, selon un sondage mené par le très respecté Institut Levada.

La place Rouge à Moscou.

La place Rouge, déserte en temps de pandémie.

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

L’homme fort de la Russie, qui voulait profiter du printemps pour fêter ses 20 ans au pouvoir et cimenter les 20 prochaines années par un référendum constitutionnel, devra attendre que la crise passe. Mais la confiance des Russes est-elle en train de s’effriter? Les analystes à qui nous avons parlé ne s’entendent pas sur la suite des choses.

On va voir comment s’en sortira la Russie, mais, pour l'instant, personne ne peut le prédire ici, pas plus qu’au Canada, qu’en Suède, qu’en France ou qu’aux États-Unis, dit l’analyste Maxim Yusin, que nous avons joint dans la région de Moscou, où il partage son temps ces jours-ci entre sa datcha et les studios de télévision, pour commenter l'actualité politique.

Maxim Yusin sur un plateau de télévision.

L'analyste politique Maxim Yusin estime que la question de l'avenir politique de Vladimir Poutine n'est pas la priorité pour les Russes.

Photo : 1tv.ru

À ce stade-ci, franchement, l'avenir de Poutine, on s’en fiche. C’est complètement superficiel comme réflexion. Tous les pays civilisés sont dans la merde avec le virus, et la Russie ne fait pas exception. Les gens intelligents comprennent qu’il faut d'abord s’en sortir, et surtout ne pas déstabiliser les structures politiques existantes.

Maxim Yusin, analyste politique à Moscou

Si Maxim Yusin a raison de dire que les Russes ont d’autres chats à fouetter que de réfléchir à l’avenir de Vladimir Poutine, au moment où des millions d’entre eux sont confinés dans leur salon, au chômage forcé, la politologue Maria Lipman est une de celles pour qui l'étoile de Poutine est en train de pâlir, malgré tous les efforts déployés par le Kremlin pour le protéger de la critique.

Le problème, à mon avis, c’est que Poutine a délégué toute la gestion de la crise sanitaire et économique aux gouverneurs des régions, alors que ce sont des hommes sans aucune expérience, parachutés par le parti. Ces gouverneurs ont l'habitude d’agir sur les ordres du Kremlin, pas de se débrouiller seuls, d'où l'inefficacité des mesures prises dans plusieurs régions du pays. Si l'idée était de pouvoir les blâmer eux, et non Poutine, pour une piètre gestion de la pandémie, c’était un pari risqué.

Maria Lipman, associée basée à Moscou de l’Institut PONARS-Eurasia de l’Université George Washington
Vladimir Poutine, assis à un bureau, regarde un écran de visioconférence où apparaissent ses interlocuteurs.

Vladimir Poutine en visioconférence avec les gouverneurs des régions, à qui il a délégué la gestion de la pandémie.

Photo : Reuters / Agence Sputnik

Car plus les semaines passent, plus il devient évident que la colère gronde dans certaines villes, où la population et les entrepreneurs privés dénoncent haut et fort l’absence d’aide financière directe du gouvernement.

Bien que Vladimir Poutine ait promis certaines mesures pour les sauver de la faillite, la bureaucratie semble freiner les paiements, aussi menus soient-ils. Les experts calculent que le nombre de chômeurs en Russie pourrait presque tripler, soit passer de 3,5 millions à 9 millions, d’ici quelques semaines.

Mais vaut mieux ne pas brûler nos réserves avec des mesures populistes, dit l’analyste Maxim Yusin, qui défend la prudence économique de Poutine qui a pourtant des centaines de milliards de réserves d’urgence dans ses coffres.

Et si la crise dure deux ou trois ans? Est-ce qu’on pourra soutenir une telle aide? Quant à moi, c’est une sage décision de la part de Vladimir Poutine de ne pas tout flamber dans des forfaits de secours.

L'analyste Maxim Yusin

Or, si l’on en croit les sondages, les Russes ne sont pas d'accord. Celui publié cette semaine est du jamais-vu en 20 ans pour Vladimir Poutine, qui jouissait, au faîte de sa gloire, de 80 % d’appui.

Dans un régime autoritaire qui dépend d’un seul homme, et où cet homme est incontesté, un taux d'approbation de 80 % nous dit qu'il est invincible. Or, 59 %, c’est clair, ça le place dans une position précaire, et ça lui enlève beaucoup de marge de manoeuvre.

L'analyste Maria Lipman
Plan rapproché de Maria Lipman.

L'analyste politique Maria Lipman pense que Vladimir Poutine a maintenant moins de marge de manoeuvre.

Photo : Courtoisie

Et cette précarité pourrait très bien se manifester aux prochaines élections régionales qui, malgré la pandémie, sont toujours prévues au mois de septembre. Selon Maria Lipman, les Russes n'hésiteront pas à tourner le dos aux candidats du parti de Poutine (Russie unie) s’ils souffrent directement des conséquences de la pandémie.

D’autant plus que les régions éloignées des grands centres risquent d’être les prochaines victimes des ravages de la COVID-19 qui, jusqu’ici, a surtout frappé Moscou et Saint-Pétersbourg au rythme de 10 000 nouveaux cas par jour. Plus de 100 médecins et infirmiers sont morts infectés depuis le mois de mars.

Bref, les mauvaises nouvelles ne cessent de s’accumuler, sur le plan autant sanitaire que budgétaire.

La crise économique qui se dessine en Russie pourrait être la pire vécue depuis la chute de l’Union soviétique. Plus de 50 % des revenus budgétaires de la Russie dépendent du pétrole, dont le prix atteint des planchers historiques. C’est sans compter que l’économie russe tournait déjà au ralenti depuis quelques années.

La seule bonne nouvelle pour nous dans tout ça, c’est que pendant les 10 dernières années, le gouvernement a pu mettre énormément d'argent de côté. Même avec les prix bas, le pays pourrait continuer de financer des programmes de base pendant quelques années.

L'analyste Maria Lipman

Mais l'analyste concède que les premières victimes de cette crise annoncée seront les promesses que Poutine a faites à son peuple, dont celle de rehausser sa qualité de vie. Une réalité inquiétante pour les 13 millions de Russes qui vivent déjà sous le seuil de la pauvreté.

Depuis le début de la pandémie, le président Poutine s’est montré complètement détaché de la réalité du terrain, dit Maria Lipman. Il n’est pas un homme empathique, il en est tout simplement incapable, explique-t-elle. Mais bien qu’il soit affaibli par la COVID-19, la réalité demeure qu’il n’y a, en 2020, en Russie, aucune autre alternative.

Quand sa popularité baisse, ce n’est pas au profit d’un autre chef. Le peuple russe s’est résigné à cette réalité depuis longtemps.

L'analyste Maria Lipman

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