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Malaise autour de la distribution gratuite de l'Epoch Times

Epoch Times est un média pro-Trump en croisade contre le Parti communiste chinois.

La une d'un journal.

Image tirée d'un scan de la page frontispice de l'édition d'avril 2020 du journal Epoch Times. Des milliers d'exemplaires de ce journal ont été distribués gratuitement par courrier au Canada.

Photo : Capture d'écran -

Un journal aux grands titres inhabituels sur la COVID-19 est apparu dans les boîtes aux lettres de milliers de Canadiens au cours de la dernière semaine. À la une de cette édition spéciale de 8 pages, une manchette-choc : Comment le Parti communiste chinois met le monde en danger.

Stupéfaites et indignées, plusieurs personnes ont aussitôt écrit à l’équipe des Décrypteurs.

Extraits de courriels envoyés aux Décrypteurs :


Nous n’en croyons pas nos yeux, on se croirait aux USA.

J'étais vraiment intriguée par cette étrange publication visiblement remplie d’articles de propagande très virulents, tous orientés contre le gouvernement chinois.

Je suis choquée que cette publication puisse arriver chez moi.

Lise Tardif se pose encore beaucoup de questions après avoir trouvé un matin cette édition de l'Epoch Times dans sa boîte postale. J'ai lu les grands titres et j'ai été offusquée par le ton., dit la jeune retraitée, jointe à son domicile de Saint-Bruno-de-Montarville.

J'ai eu un malaise. Qui est derrière cette publication-là? À qui ça sert, cette publication-là?

Lise Tardif, retraitée
Un individu non identifié tient entre ses mains un exemplaire de l'édition d'avril 2020  du journal Epoch Times expédié dans une boîte postale de Kelowna, en Colombie-Britannique.

Exemplaire de l'édition d'avril 2020 du journal Epoch Times expédié dans une boîte postale de Kelowna, en Colombie-Britannique.

Photo : Photo fournie à CBC par Lisa Armstrong

Nouveau coronavirus: le virus du PCC ?

Pour Epoch Times, la pandémie de COVID-19 est l’occasion rêvée de tirer à boulets rouges sur son ennemi juré : le Parti communiste chinois (PCC), tenu en grande partie responsable de la crise sanitaire mondiale.

L’équipe éditoriale du journal pousse même la note en titrant à la une : Couverture exclusive du virus du PCC. Cette appellation rappelle l’étiquette de virus chinois fréquemment employée par Donald Trump, note Jean-Hugues Roy, professeur à l’École des médias de l’UQAM.

En appelant ça le “virus du PCC”, c’est là où ils me perdent et vont perdre la plupart de leurs lecteurs (...) c’est là où ils se tirent dans le pied et perdent toute crédibilité

Jean-Hugues Roy, professeur à l’École des médias de l’UQAM.
Des dizaines de dignitaires sont assis devant un énorme sceau aux couleurs du drapeau chinois.

Cérémonie de clôture du Congrès du Peuple en mars 2018, présidée par Xi Jinping dans l'enceinte du Palais de l'Assemblée du Peuple à Pékin.

Photo : Getty Images / Lintao Zhang

Dans cette édition spéciale, ce journal dépeint le parti au pouvoir à Pékin comme la source maléfique d’un virus communiste. Selon cette logique, le remède ultime à la pandémie est de mettre fin au règne du Parti communiste chinois. La dissimulation et la mauvaise gestion du PCC ont permis au virus de se propager dans toute la Chine et de créer une pandémie mondiale, tranche le journal, dont la dizaine d’articles de cette édition spéciale prennent exclusivement pour cible le pouvoir central, ce qui sous-entend clairement un biais, selon la politologue Marie-Ève Reny.

Une couverture négative de manière systématique peut affecter la crédibilité d'un média du point de vue d'un lecteur informé. Pas forcément parce que le contenu de l'information est faux, mais parce qu'en ayant une perspective trop tranchée, il donne l'impression d'être décalé d'une réalité sociale et politique plus complexe.

Marie-Ève Reny, professeure adjointe, Département de science politique, Université de Montréal

Croisade anti-PCC : la raison d’être de l'Epoch Times

Cette prise de position anti-PCC n’a rien de surprenant pour cette publication fondée aux États-Unis en 2000 par des Américains d’origine chinoise. Depuis ses débuts, l'Epoch Times est associé au mouvement Falun Gong, un courant spirituel d’inspiration bouddhiste déclaré hors-la-loi par Pékin en 1999.

Persécutés en Chine, les pratiquants du Falun Gong puisent désormais l’essentiel de leurs appuis au sein de la vaste diaspora chinoise disséminée à travers le monde. Le journal Epoch Times ainsi que la chaîne New Tang Dynasty Television (Nouvelle fenêtre) sont les bras médiatiques du mouvement.

Deux manifestantes brandissent des pancartes.

Deux manifestantes expriment leur soutien au Falun Gong à Paris en septembre 2017. Pékin a déclaré ce mouvement spirituel hors-la-loi en 1999, le qualifiant de «secte diabolique».

Photo : afp via getty images / AFP Contributor

Dans une vidéo promotionnelle (Nouvelle fenêtre) mise en ligne en septembre dernier, le quotidien Epoch Times se décrit comme le journal qui connaît la plus forte croissance dans le monde.

Difficile de déterminer combien d’exemplaires ont été gratuitement distribués au pays. Dans un courriel (Nouvelle fenêtre) envoyé à la CBC, Cindy Gu, éditrice de la version canadienne de l'Epoch Times, précise qu’il s’agit d’une démarche visant une plus grande notoriété pour cette publication présente dans 35 pays et traduite en 23 langues. Quant au contenu de cette édition spéciale, Mme Gu estime qu’il s’agit d’informations importantes pour les Canadiens et que d’en faire part relève d’un acte de civisme.

Mais l’objectif sous-jacent de cette démarche est aussi d’étendre à la population générale un point de vue qui circule surtout au sein de la diaspora chinoise, selon Serge Granger, spécialiste de la Chine et professeur agrégé à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke : Il y a des gens au sein de la communauté chinoise qui aimeraient que ce débat sorte de leur communauté, estime-t-il.

Tour d’horizon

Quand on regarde d’un peu plus près cette édition de l'Epoch Times, on constate qu’un peu plus du tiers du contenu est composé d’éditoriaux ou d’articles d’opinion.

Plusieurs d’entre eux abordent de front des questions déjà soulevées par plusieurs médias dans le monde. La question du manque de fiabilité des statistiques de décès fournies par la Chine en fait partie.

À l’image d’un article récent de l’équipe des Décrypteurs, l'Epoch Times souligne le manque de transparence du régime chinois au début de la pandémie et sa campagne de persécution contre les sonneurs d’alerte.

Notons aussi que cet exemplaire de l'Epoch Times se réfère à une étude bien connue (Nouvelle fenêtre) de la revue Science ainsi qu’à d’autres recherches scientifiques crédibles qui soulignent les failles avérées dans la gestion des premières éclosions de COVID-19 par le gouvernement central chinois et ses antennes régionales.

Dans le même esprit, nous soulignons la présence dans cette publication d’un article écrit à partir d'une enquête approfondie  (Nouvelle fenêtre)de ProPublica portant sur le piratage récent par la Chine de milliers de comptes Twitter à des fins de propagande. ProPublica est un organe de presse indépendant co-lauréat (Nouvelle fenêtre) d’un prix Pulitzer.

Mais ces contenus plutôt fiables côtoient des demi-vérités et des inexactitudes dans cette publication distribuée un peu partout au Canada dans les deux langues officielles.

Voici quelques exemples en rafale :

  • Un article d’opinion en page 6 prétend que la propagation du coronavirus a été « plus sévère » en Iran, en Corée du Sud, en France et au Japon en raison des « intérêts importants » qu’ont ces pays en Chine. Or seulement deux de ces pays figurent parmi les dix plus grands partenaires (Nouvelle fenêtre) commerciaux de la Chine. À l’inverse, 7 des 10 plus grands partenaires commerciaux de la Chine ne se trouvent pas parmi les 10 pays les plus touchés par le coronavirus.
  • Un article en page 3 présente la résiliation de 21 millions de contrats de téléphones cellulaires en Chine comme preuve possible d’un nombre de décès dus à la COVID-19 plus élevé que le chiffre officiel. Or, comme l’ont souligné des médias tels que Snopes (Nouvelle fenêtre), Associated Press (Nouvelle fenêtre), et Bloomberg (Nouvelle fenêtre), les raisons véritables de cette chute marquée tiendraient davantage au fait du retour des travailleurs migrants dans leurs régions d’origine, et au fait qu’il était plus économiquement avantageux pour bien des Chinois d’abandonner leurs téléphones portables au profit d’une ligne fixe.
  • Un article en page 8 évoque le « scepticisme » à l’égard des chiffres officiels alimenté par l’entreposage de milliers d’urnes funéraires dans un crématorium de Wuhan vers la fin mars. En effet, les doutes soulevés par des images relayées par le magazine économique chinois Caixin (Nouvelle fenêtre) ont été nombreux. Or, comme il était impossible pour des milliers de familles de récupérer les restes de leurs proches pendant la longue et stricte quarantaine imposée par les autorités, il n’est pas forcément anormal qu’il y ait plusieurs dizaines de milliers d’urnes à récupérer, observe le quotidien français Le Monde (Nouvelle fenêtre) en se référant aux registres de décès des années précédentes.

Des milliers d’articles passés au peigne fin

Question de pousser l’analyse au-delà du numéro de l'Epoch Times distribué au pays ces dernières semaines, le professeur Jean-Hugues Roy s’est attardé aux quelque 5400 articles publiés par la version anglaise de la section canadienne du site web (Nouvelle fenêtre) d'Epoch Times.

L’étude du champ lexical et des quelque 900 000 mots contenus dans ces articles laisse voir que Falun Gong, Chinese Regime, Communist Party et Chinese Communist figurent parmi les combinaisons des termes les plus fréquentes. Ces données laissent donc peu de doutes sur les orientations de ce journal, selon M. Roy.

C’est là que tu vois que c’est un journal qui sert essentiellement à discréditer le régime chinois. C’est un journal d’opinion.

Jean-Hugues Roy, professeur à l’École des médias de l’UQAM.

Néanmoins, M. Roy note au passage que 42 % des articles publiés sur ce site web proviennent de La Presse canadienne. À cette statistique s’ajoute aussi le fait que le site web du journal comporte des sections consacrées à l’alimentation, au bien-être et à la culture, généralement dénuées d'allusions au PCC.

Virage pro-Trump

Nombreuses sont les personnes ayant écrit aux Décrypteurs qui notent les ressemblances entre la posture éditoriale du Epoch Times et la rhétorique du président américain Donald Trump au cours des derniers mois.

Une impression qui n’est peut-être pas étrangère au virage pro-Trump de cette publication démontré par une enquête (Nouvelle fenêtre) du réseau américain NBC News. Cet alignement sur le discours du président américain n’étonne d'ailleurs pas le professeur Serge Granger : Stratégiquement parlant, c’est pas surprenant que le discours très dur de Donald Trump envers la Chine fasse l’affaire du Epoch Times. Pour ce journal, amplifier et appuyer ce discours est une stratégie cohérente, estime ce spécialiste de la Chine qui enseigne à l’Université de Sherbrooke. 

C’est clair qu’en ayant un objectif bien précis, le ton du journal laisse parfois croire qu’on n’a pas affaire à de l’information, mais à de la propagande, c’est un journal qui est militant indéniablement

Serge Granger, professeur agrégé, École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke

Et Postes Canada dans tout ça?

En télétravail depuis le début du confinement, Chantal Isabelle a sourcillé à la vue de l'Epoch Times dans sa boîte aux lettres. Jointe chez elle par les Décrypteurs, elle se questionne avant tout sur le rôle joué par Postes Canada dans l’envoi non sollicité de ce journal.

Il me semble qu’on devrait donner des outils à Postes Canada pour éviter que ça soit l’outil de distribution de publications comme celle-là, surtout en temps de confinement où l’anxiété est élevée, envoyer ça directement dans les maisons des gens, je trouve ça un peu irresponsable.

Chantal Isabelle
Plusieurs piles d'exemplaires du journal Epoch Times.

Des exemplaires de l'édition spéciale d'avril 2020 du journal Epoch Times. Photographie prise dans des installations torontoises de Postes Canada.

Photo : Photo fournie à CBC par un facteur non-identifié de Postes Canada

Selon les informations (Nouvelle fenêtre) de CBC, le malaise de Mme Isabelle est partagé par des employés de Postes Canada de la région de Toronto dont l’unité syndicale a demandé l’arrêt de la distribution de l'Epoch Times par ses membres, jugeant la publication comme étant incendiaire.

Cette requête a été rejetée par Postes Canada et le ministère qui en est responsable. Aux yeux d’Ottawa, aucune enfreinte à la Charte des droits et libertés et au Code criminel n’a été observée dans ce dossier.

Cela dit, au-delà de toutes ces considérations, le journal Epoch Times aurait-il gagné son pari? C’est un coup de pub et ça marche, puisque vous en parlez! souligne, mi-blagueur, Jean-Hugues Roy, professeur à l’École des médias de l’UQAM.

Le bureau montréalais de l'Epoch Times n’a pas répondu à notre demande d’entrevue. Avec une circulation moyenne au pays évaluée à plus de 130 000 exemplaires, selon une évaluation récente (Nouvelle fenêtre), ce journal est un double lauréat du prix annuel  (Nouvelle fenêtre)du Conseil National de la presse et de médias ethniques du Canada.

Avec collaboration de Stella Dupuy-Houtekamer

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