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Il y a 75 ans, victoire alliée en Europe et gains mitigés des femmes au Québec

Trois jeunes femmes dans la foule qui célèbre le jour de la Victoire dans la rue Sainte-Catherine, à Montréal. Cette manifestation populaire souligne la capitulation allemande et la fin imminente de la Seconde Guerre mondiale.

Trois jeunes femmes dans la foule qui célèbrent le jour de la Victoire dans la rue Sainte-Catherine, à Montréal. Cette manifestation populaire souligne la capitulation allemande et la fin imminente de la Seconde Guerre mondiale.

Photo : BAnQ

La fête des Mères coïncide cette année avec le 75e anniversaire des célébrations de la victoire alliée en Europe. Cela n’est pas sans rappeler l’impact majeur que la Seconde Guerre mondiale a eu sur le rôle de la femme dans la société québécoise. Retour sur la fin de ce conflit qui a marqué l’histoire des femmes au Québec.

Début mai 1945. Hitler est mort. L’Allemagne capitule. C’est la fête au Québec, comme dans tous les pays alliés.

De grands rassemblements ont lieu dans les rues de Montréal et de Québec. Des centaines de femmes y participent. Après tout, cette grande victoire militaire est aussi la leur.

Ces dernières années, des milliers de Québécoises ont participé activement à l’effort de guerre. Certaines ont même servi dans les Forces armées canadiennes. En mai 1945, plus de 50 000 femmes sont enrôlées à travers le pays.

Cette photographie illustre quatre femmes en habits militaires au campement. La deuxième à gauche et la dernière ont leurs sacs à main. La deuxième à gauche a aussi une tasse dans les mains alors que la dernière à droite a une cigarette. Au deuxième plan, on observe plusieurs tentes. En arrière-plan, on observe quelques champs et un paysage montagneux. Cette photographie a été prise entre les années 1939 et 1945.

Quatre femmes en habits militaires dans un campement, entre les années 1939 et 1945.

Photo : BAnQ

Elles sont couturières, infirmières, mais aussi mécaniciennes, machinistes, soudeuses et même électriciennes. Des métiers traditionnellement occupés par les hommes. Du jamais-vu avant le conflit le plus meurtrier de l’histoire.

Il sera par contre hors de question que les femmes combattent et accèdent aux meilleurs emplois. Mais les femmes auront de meilleures possibilités qu’avant, résume Aline Charles, enseignante à l’Université Laval spécialisée dans l’histoire sociale du Québec et du Canada au 20e siècle.

Des jeunes filles, portant des plastrons avec une feuille d'érable, défilent en portant des drapeaux à la foire pour le financement de l'effort présentée au magasin Eaton situé rue Sainte-Catherine Ouest à Montréal.

Des jeunes filles défilent en portant des drapeaux à la foire pour le financement de l'effort de guerre présentée au magasin Eaton situé rue Sainte-Catherine Ouest, à Montréal, en octobre 1943.

Photo : BAnQ

Le droit de vote accordé en 1940

Des gains pour les femmes, il y en a. Pas de doute, selon Aline Charles. À commencer par le vote des femmes aux élections provinciales, un droit accordé en avril 1940, au moment où les conquêtes militaires de l’armée allemande font craindre le pire en Occident.

Le Québec fait alors figure de retardataire sur le droit de vote des femmes par rapport à l’ensemble des provinces canadiennes. Certes, les Québécoises peuvent voter au fédéral depuis la fin de la Première Guerre mondiale, il y a plus de 20 ans, mais ce n'était pas encore acquis au provincial.

Si on observe l'évolution du droit de vote des femmes un peu partout à travers le monde, on constate qu’il y a une certaine concentration de l’obtention autour des deux guerres mondiales. Car il y a un certain calcul politique, commente Aline Charles.

Illustration d'un homme et d'une femme en uniforme de l'armée, avec un « Côte à côte » en titre et une inscription « Corps des femmes de l'armée canadienne »

Affiche de recrutement des femmes dans l’armée (1940-1946)

Photo : BAnQ

Il s’agit soit de remercier les femmes pour leur implication durant la guerre, soit de les convaincre. Dans le cas du Québec, elles obtiennent le droit de vote en 1940, au début de la guerre, surtout pour les inciter à participer à l’effort de guerre.

Aline Charles, spécialiste de l’histoire sociale du Québec et du Canada au 20e siècle

D'autres raisons expliquent ceci, bien sûr. Les féministes militaient pour le droit de vote depuis la fin du 19e siècle et, de 1922 à 1940, chaque année, elles demandaient à un député de parrainer un projet de loi en ce sens, sans succès jusque-là. La guerre leur a donc fourni un contexte favorable, ajoute-t-elle.

Des incitatifs pour les plus conservateurs

Au tournant des années 40, la menace d’une victoire fasciste en Europe convainc même les plus récalcitrants d’accepter l’idée que les Canadiennes participent à l’effort de guerre. Le Canada est en pénurie de main-d'oeuvre.

Le fédéral mettra en place plusieurs mesure pour favoriser la participation des femmes au marché du travail, dans les usines de guerre et ailleurs. Dans le cadre du Service national sélectif établi pour recenser la main-d'oeuvre et la distribuer au mieux selon les besoins, des femmes célibataires obtiendront des formations comme électriciennes et mécaniciennes, raconte Aline Charles.

Les couturières travaillent côtes à côtes face aux hommes.

Des couturiers et des couturières travaillant à la manufacture de confection de vêtements pour femmes « Laniel Maurice Enrg. », située rue Saint-Hubert, à Montréal, en août 1941.

Photo : BAnQ

Les femmes, personnes à charge

Vu l’urgence de la situation, Ottawa offre même des incitatifs financiers aux hommes pour leur faire accepter de nouvelles idées.

Au début de la guerre, les maris ont droit à une déduction fiscale pour leur épouse, considérée comme personne à charge, sauf si celle-ci gagne plus de 750$/an (13 000$ en 2020). Or, en 1942, le gouvernement élimine cette restriction. Il permet aux hommes mariés de conserver leur déduction, quel que soit le revenu de leur conjointe, explique Aline Charles.

Cette mesure incitait les femmes à occuper un emploi et leur époux à ne pas s’y opposer.

Aline Charles, spécialiste de l’histoire sociale du Québec et du Canada au 20e siècle
Des femmes sont debout, devant des boîtes et font du travail à la chaîne devant une responsable de la Croix-Rouge.

Des femmes bénévoles de la Société canadienne de la Croix-Rouge préparent des colis qui vont être expédiés aux prisonniers de guerre en décembre 1942.

Photo : BAnQ

Le concept des garderies

Le gouvernement fédéral favorise aussi l’ouverture de garderies à travers le pays. Dans un contexte où l’emploi féminin ne fait pas du tout l’unanimité, le concept connaît toutefois peu de succès au Québec.

Les élites canadiennes-françaises conservatrices insistent sur le rôle familial et maternel des femmes. Les garderies ne remportent donc très peu de succès au Québec. Plus ou moins efficace au Québec, cette mesure fédérale visait aussi à augmenter la participation féminine au marché du travail, commente la spécialiste.

Tous ces incitatifs ont pour but commun de promouvoir l’emploi féminin. Mais, insiste Aline Charles, ce sont des mesures temporaires pour gagner la guerre.

Les mentalités n'ont pas évolué pour autant. Tout au long du conflit, les travailleuses gagnent un salaire nettement inférieur à celui des hommes pour un emploi équivalent. De toute façon, elles sont généralement confinées dans les secteurs les moins bien payés.

On les accepte dans l’armée, mais jamais dans des postes aussi prestigieux que les hommes, ni sur les champs de bataille.

Cette photographie illustre cinq jeunes femmes assises, faisant une opération annuelle. On note que deux de ces jeunes femmes regardent l'objectif. On observe un bouquet de fleurs près des femmes. En arrière-plan, on observe une table nappée et une personne qui marche. Cette photographie a été prise entre les années 1939 et 1945.

Cinq femmes en uniformes vaquent à leurs occupations sur un campement de l'armée, entre 1939 et 1945.

Photo : BAnQ

De plus, les compétences acquises par les femmes qui exercent des métiers d’hommes pendant la guerre ne seront pas reconnues une fois le conflit terminé.

Durant la guerre, on est prêt à faire des concessions et à favoriser l’emploi des femmes, mais sans en faire pour autant un droit plein et entier. Le tableau d’ensemble est donc finalement assez mitigé. 

Aline Charles, spécialiste de l’histoire sociale du Québec et du Canada au 20e siècle

Allocations familiales… aux mères

Pour Ottawa, la transition vers l’économie d’après-guerre est basée notamment sur l’augmentation du niveau de vie des familles, qui de plus en plus s’installent en banlieue, notamment dans les régions de Montréal et de Québec.

C’est le baby-boom et le fédéral veut que les futurs citoyens canadiens soient plus scolarisés que leurs parents. Des chèques d’allocation familiale sont donc versés, à condition que les enfants fréquentent l’école.

Étonnamment, contrairement aux habitudes, le fédéral décide que l'allocation serait versée aux mères plutôt qu’aux pères. Ce qui suscite une forte opposition au Québec. D’un côté, les élites conservatrices montent au front pour que le chèque soit plutôt libellé au nom des pères, en tant que chefs de famille. De l’autre, les mouvements féministes contre-attaquent en disant que ce sont les mères qui gèrent les budgets familiaux et... remportent la bataille, soutient Aline Charles.

Une autre stratégie se trouvait derrière cette initiative du fédéral, selon Mme Charles.

Il s’agissait d'inciter les femmes à retourner dans leur foyer, tout en augmentant un peu les revenus familiaux.

Aline Charles, spécialiste de l’histoire sociale du Québec et du Canada au 20e siècle
Des femmes bénévoles, portant des sarraus de la Croix-Rouge, préparent des pansements de gaze dans un local de la Croix-Rouge situé à Westmount.

Des femmes bénévoles, portant des sarraus de la Croix-Rouge, préparent des pansements de gaze dans un local de la Croix-Rouge situé à Westmount, en janvier 1943.

Photo : BAnQ

Grâce à cette nouvelle allocation familiale, c’est la première fois que le nom des ménagères se retrouve sur un chèque. Par contre, elles ne peuvent pas dépenser cet argent comme bon leur semble. Elles doivent avoir l'approbation de la personne responsable : le mari.

Les femmes mariées, jusqu’en 1964, ont besoin de la permission de leur mari pour ouvrir un compte à la banque, pour acheter une propriété, notamment, souligne la spécialiste.

Les ménagères dans l'actualité

La guerre accroît par ailleurs considérablement la visibilité des ménagères québécoises en raison de leurs nouveaux apports dans la société. On a besoin d'elles aussi pour vaincre le fascisme.

Durant le conflit, les ménagères surveillent les augmentations des prix, car le gouvernement ne veut pas d’inflation, puis elles recyclent différents produits comme des métaux pour la production de matériel militaire. Elles achètent aussi moins de bas de nylon, ce précieux textile qui sert à la fabrication de parachutes.

Durant la guerre, quand on fait l’éloge de la ménagère, c’était reconnaître le travail de milliers de femmes qui faisaient un travail indispensable, mais en même temps, c’était une façon de glorifier un rôle qui est relativement restreint pour elle, résume l’enseignante à l’Université Laval.

Une jeune femme travaillant au métier à tisser en 1943.

Une jeune femme travaillant au métier à tisser en 1943

Photo : BAnQ

À la fin des années 40, et tout au long des années 50-60, on va parler encore des ménagères, mais de façon moins positive, car l’idée sera de les conserver à la maison.

Aline Charles, spécialiste de l’histoire sociale du Québec et du Canada au 20e siècle

Le recul de l'emploi féminin

La prédominance des idées conservatrices va donc faire reculer l’emploi féminin peu après la guerre. Le souvenir subsiste toutefois, ce qui aura d'autres conséquences à moyen terme, selon Aline Charles.

Dans les années 50, l'emploi féminin remonte à nouveau. Même durant ces années considérées conservatrices, avec [Maurice] Duplessis, la participation des femmes à l’emploi augmente, non seulement chez les jeunes femmes, mais aussi chez les femmes mariées. En 1960, au tout début de la Révolution tranquille, les femmes mariées représentent déjà le tiers des travailleuses, ce qui est beaucoup. C’était du jamais-vu, analyse Aline Charles.

De moins en moins de Québécoises servent de domestiques, un emploi aux conditions difficiles. Les Québécoises préfèrent occuper d'autres emplois plus gratifiants.

À la fin de la guerre, on parlera même de pénurie de domestiques. Le gouvernement fédéral fait alors venir des Européennes, depuis l’autre côté de l’Atlantique, comme il l’avait fait dans les années 1920, mentionne l’historienne.

Si certaines ont pu être soulagées d’obtenir un emploi et, après un an, le droit de demeurer au Canada, ces femmes ont travaillé dans des conditions qui étaient demeurées très difficiles, croit Aline Charles.

Deux jeunes femmes, debout, rue Sainte-Catherine à Montréal, lisent la une du journal The Montreal Daily Star. Ce titre annonce la capitulation allemande et la fin imminente de la Seconde Guerre mondiale.

Deux jeunes femmes, debout, rue Sainte-Catherine à Montréal, lisent la une du journal The Montreal Daily Star. Ce titre annonce la capitulation allemande et la fin imminente de la Seconde Guerre mondiale.

Photo : BAnQ

Une longue marche qui n’est pas terminée

Les gains obtenus par les femmes sont donc à prendre avec un grain de sel, selon la spécialiste de la question.

La marche vers l’émancipation des femmes est longue. C’est une marche qui a commencé bien avant la Deuxième Guerre mondiale, qui se poursuit encore aujourd’hui, car elle n’est pas encore terminée. La guerre a été une étape, conclut-elle.


Les cloches de toutes les églises de Québec ont sonné simultanément sur le coup de 11 h, vendredi, afin de marquer le 75e anniversaire du jour de la Victoire en Europe.

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