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Unorthodox : quand la fiction ne rejoint pas tout à fait la réalité

Photo d'un mariage hassidique

La série « Unorthodox » est en ligne sur Netflix depuis le 26 mars.

Photo : Netflix

Fanny Bourel

Depuis sa sortie, à la fin du mois de mars, la série Unorthodox reste l’une des plus populaires sur la plateforme Netflix. Le succès-surprise de cette série, en partie tournée en yiddish, réside notamment dans l’émouvante et fascinante histoire qu’elle raconte : celle d’une jeune juive hassidique qui quitte sa communauté pour trouver la liberté. Toutefois, si cette série est inspirée d’une histoire vraie, elle manque de réalisme et dresse un portrait caricatural d’une minorité déjà marginalisée, selon des spécialistes.

Déclinée en quatre épisodes, Unorthodox est une minisérie allemande qui suit la jeune Esther, surnommée Esty, fuyant son mari et la communauté hassidique de Brooklyn dans laquelle elle a toujours vécu pour aller à Berlin, où elle espère trouver la liberté.

Tournée en yiddish, en allemand et en anglais, Unorthodox raconte l’émancipation d’Esty, mais aussi sa dure vie de femme dans la communauté Satmar : mariage arrangé, pression à enfanter, poids de la religion et des traditions, etc.

Auréolée de mystère, la communauté juive hassidique fascine les gens autant en raison de ses particularités culturelles que de ses coutumes et de son mode de vie, qui semblent anachroniques au reste du monde occidental. 

Résultat, en plus d’avoir été dans l'ensemble saluée par la critique, Unorthodox a été regardée par un large public. Si Netflix n’a communiqué aucun chiffre, la série continue de figurer dans la rubrique des émissions les plus populaires sur la plateforme. 

La sortie de la communauté, vue par Hollywood

Au-delà de cet engouement du grand public, quel est donc le regard que ceux et celles qui connaissent bien le hassidisme jettent sur Unorthodox

Sara Erenthal est une artiste multidisciplinaire, qui a notamment réalisé la peinture murale C’est compliqué à Montréal. Cette New-Yorkaise a grandi dans une famille hassidique. La nuit précédant ses fiançailles, elle a décidé de fuir sa communauté. Il lui aura ensuite fallu une dizaine d’années pour réussir à devenir artiste. 

Si Unorthodox l’a émue aux larmes, elle juge peu crédible la transition ultrarapide opérée par Esty entre l’univers hassidique de Brooklyn et le milieu des jeunes musiciens et musiciennes qu’elle intègre à Berlin.

Dans la réalité, on ne s’adapte pas aussi rapidement à un monde inconnu. C’est plus compliqué.

Sara Erenthal, artiste et ex-juive hassidique

Après avoir quitté sa vie de juive hassidique, elle a dû apprendre autant à socialiser dans son nouveau monde qu’à faire des rencontres amoureuses. Nouer des amitiés a été vraiment difficile, raconte celle qui s’est longtemps sentie très seule. 

De plus, trouver du travail a été loin d’être facile, car ses études ne l’avaient pas préparée à entrer dans le monde professionnel. [Quitter ma communauté] a été la meilleure décision de ma vie, mais aussi la chose la plus difficile que j’ai eue à faire, dit Sara Erenthal.

Émilie Dubreuil, journaliste à Radio-Canada et réalisatrice du documentaire Je veux savoir sur le hassidisme, juge également peu plausible le parcours d’Esty tel qu’il est raconté dans Unorthodox. Je n’ai pas beaucoup aimé la série. C’est un peu Walt Disney. Dans la réalité, le parcours des ex-hassidim est tellement difficile. 

C’est également l’avis de Jessica Roda. Cette professeure assistante en civilisation juive à l’Université de Georgetown connaît bien le sujet, car elle a effectué une soixantaine d’entrevues avec des sortants et sortantes à New York et à Montréal, où vit une importante communauté juive hassidique. Elle travaille également avec des femmes hassidiques artistes, dont deux actrices ayant joué dans la série.

Je ne connais aucune sortie [de la communauté hassidique], qui s’est faite comme dans Unorthodox.

Jessica Roda, professeure assistante en civilisation juive

Si la série Unorthodox est inspirée du livre autobiographique de Deborah Feldman Unorthodox: The Scandalous Rejection of My Hasidic Roots, il faut garder en tête que l’histoire de cette femme ne reflète que son expérience et donc son point de vue, selon Sara Erenthal. 

De plus, Deborah Feldman est accusée de mensonges par plusieurs ex-hassidim. 

Une réalité plus contrastée

En plus de romancer la sortie de la communauté hassidique, Unorthodox dépeint de manière trop caricaturale la communauté hassidique, selon Jessica Roda, mais aussi selon Ira Robinson, qui dirige l’Institut d'études juives canadiennes à l’Université Concordia. 

Ces deux spécialistes estiment que les costumes et les rites sont très bien montrés dans la série. Par souci d'authenticité, l’équipe d’Unorthodox a fait appel à l’acteur d’origine hassidique Eli Rosen, qui joue le personnage de Reb Yossele dans la série, à titre de consultant. 

Une femme hassidique enseigne à des petites filles.

La jeunesse hassidique de l'artiste Sara Erenthal lui a inspiré ce tableau «Beikvei Hatzon», présenté au Musée juif de Montréal en 2018.

Photo : Sara Erenthal

Par contre, le scénario manque de nuances. L’histoire, qui aurait très bien pu se dérouler dans la communauté Satmar de Montréal, est racontée de manière à ce que notre sympathie aille au personnage principal. La communauté est caricaturée. Il y a du bon et du mauvais. Tout n’est pas noir ou blanc, déplore Ira Robinson, qui souligne le fait que les sorties de la communauté sont douloureuses pour toutes les personnes impliquées. 

Pour Jessica Roda, les clichés abondent dans Unorthodox. La communauté hassidique paraît sombre et oppressive, alors que le milieu berlinois est représenté comme lumineux, accueillant et multiculturel. L’Allemagne est pourtant confrontée à une montée de l’antisémitisme, rappelle-t-elle. 

Femme hassidique, femme soumise?

Dans le dernier épisode, Esty se met à chanter, racontant que, comme elle est une femme, elle ne pouvait chanter qu’avec sa grand-mère quand elle vivait à Brooklyn. Pourtant, au sein des communautés hassidiques, il y a des espaces artistiques de plus en plus grands, par et pour les femmes, où elles dansent, chantent et jouent de la musique. Il y a même des concerts! explique Jessica Roda.

Autre moment fort de la série : la douloureuse découverte de la sexualité par Esty, qui souffre de vaginisme, lors de son mariage. Oui, il peut y avoir des premières expériences sexuelles traumatisantes, dans le milieu hassidique comme ailleurs. Cependant, la manière dont la sexualité est présentée dans la série est déshumanisante. Il y a une scène qui est presque une scène de viol, regrette Jessica Roda. 

Selon elle, la question du plaisir féminin est abordée par les femmes qui enseignent l’intimité conjugale aux jeunes mariées hassidiques. 

Jessica Roda déplore également que la fuite de la communauté hassidique soit montrée comme la manière pour les femmes de s’autonomiser.

Oui, il y a ce désir de se marier, de fonder une famille, mais il y a aussi d’autres espaces pour les femmes hassidiques. Certaines créent leur entreprise, d’autres travaillent dans le domaine médical.

Jessica Roda

Le danger de généraliser  

En jouant sur les clichés, Jessica Roda et Ira Robinson craignent qu’Unorthodox vienne renforcer le regard déjà négatif porté sur les hassidim, notamment au Québec. 

La télévision a un grand pouvoir, j’aimerais plutôt voir une série télévisée qui balaye les idées fausses sur les hassidim, dit le spécialiste universitaire. 

Malgré ces critiques, Unorthodox a le mérite de représenter à l’écran des personnes habituellement peu visibles et de mettre en avant le courage des sortants et sortantes. 

Beaucoup de personnes anciennement hassidiques apprécient que leur histoire soit entendue, même si elle est racontée imparfaitement, et de se sentir soutenues dans leur transition. 

Même si l’utilisation d’Internet reste interdite par de nombreux rabbins utra-orthodoxes, certaines personnes hassidiques ont accès à Internet de nos jours. 

Unorthodox raconte une histoire inspirante qui pousse à suivre son cœur. C’est important de la transmettre aux jeunes hassidiques qui peuvent aller sur Internet, souligne Sara Erenthal.

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