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Enceinte, elle veut rentrer au pays, mais son mari est refoulé

Plan rapproché de la frontière canadienne.

La frontière canado-américaine.

Photo : La Presse canadienne / Jonathan Hayward

Erika Lavelle, native d'Ottawa, est mariée à un Américain. Ils habitent à New York, où ils occupent tous les deux des postes dans de grandes entreprises de services technologiques. Et après avoir rêvé à ce moment depuis des années, ils attendent enfin leur premier bébé.

Mais jamais Mme Lavelle n’aurait pu imaginer que sa grossesse allait se dérouler dans un des endroits les plus durement touchés par la pandémie de la COVID-19 sur la planète. Elle décrit les hôpitaux de New York comme une zone de guerre.

Des milliers de morts

À la mi-avril, c'est l'hécatombe à New York. La ville compte plus de 8000 morts et plus de 125 000 cas infectés par la COVID-19. Les hôpitaux ne fournissent pas à la tâche. Une directive a même été donnée aux premiers répondants de ne pas transporter à l'hôpital les victimes d'arrêt cardiaque s'ils ne parviennent pas à les réanimer sur place.

S'il y avait une urgence avec le bébé ou si on attrapait nous-mêmes un cas sévère de la COVID-19, est-ce que le système pourrait nous traiter?

Erika Lavelle
Une photo du couple

Thomas et Erika Lavelle ont dû faire demi-tour une fois arrivés à la frontière canadienne.

Photo : Gracieuseté

Enceinte de cinq mois et demi, Mme Lavelle décide qu'elle doit rentrer chez elle, au Canada, pour assurer le bien-être de l'enfant qu'elle porte.

Ses parents disposent à Ottawa d'un appartement libre où son mari et elle pourront se mettre en quarantaine dès leur arrivée, sans compter que son père est médecin.

Muni de masques et des articles nécessaires pour un isolement de 14 jours, le couple quitte New York convaincu qu'il sera bientôt en sécurité.

J'étais en larmes

Le décret sur l’interdiction d’entrée au Canada adopté par le Conseil des ministres du gouvernement Trudeau est clair. Les membres de la famille immédiate (parents, conjoints et enfants) d'un citoyen canadien ou d'un résident permanent ne sont pas touchés par l'interdiction de voyager au Canada. Ils peuvent continuer de venir au Canada, sauf s'ils présentent des symptômes de la COVID-19 ou si leur voyage est de nature optionnelle ou discrétionnaire, comme pour le tourisme, les loisirs ou le divertissement.

Justin Tudeau lors de son point de presse du 16 mars 2020.

Justin Trudeau en point de presse le 16 mars dernier.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Le premier ministre Trudeau a lui-même annoncé, le 16 mars 2020, que les membres de la famille immédiate des citoyens canadiens étaient toujours admis au Canada.

Persuadés qu'ils se conforment aux directives établies, Erika et son conjoint, Thomas Lavelle, se présentent au poste-frontière des Mille-Îles, en Ontario, le 17 avril 2020.

Le couple se rend vite compte que l'agent frontalier n'a pas la même interprétation des faits.

L'agent m'a demandé pourquoi mon mari venait au Canada, raconte Mme Lavelle. Je lui ai répondu qu'évidemment il m'accompagne parce que c'est mon mari, mais aussi parce qu'il y a plusieurs choses que je ne suis plus en mesure de faire à plus de cinq mois de grossesse, comme soulever des objets, vider la voiture à notre arrivée à Ottawa. J'allais avoir besoin de lui pour m'aider durant la quarantaine, mais aussi évidemment pour son appui moral.

La décision des autorités à la frontière est tombée rapidement.

Portrait d'Erika Lavelle

Le mari d'Erika Lavelle a été refoulé à la frontière canadienne.

Photo : Radio-Canada

Il a dit que moi, je peux rester, je peux passer au Canada parce que je suis Canadienne. Mais mon mari devait partir. La raison de son voyage était jugée non essentielle, raconte Mme Lavelle.

On a sorti nos téléphones pour lui montrer le site web du gouvernement fédéral, dit-elle. Rien à faire. La décision était irrévocable.

Mme Lavelle avoue qu'elle était en larmes quand son mari et elle ont fait demi-tour en direction de New York.

Le pouvoir absolu des agents frontaliers

Les agents frontaliers ont un pouvoir discrétionnaire total et il n’existe toujours pas d’organisme de surveillance de l’Agence des services frontaliers du Canada, souligne Ronalee Carey, l'avocate du couple.

Une personne peut toujours porter plainte auprès de l’Agence, mais c’est l’Agence qui fera elle-même enquête sur ses propres agents, explique l’avocate en droit de l’immigration.

Portrait de l'avocate.

Ronalee Carey est l'avocate de la famille Lavelle.

Photo : Radio-Canada

Selon elle, il n’y a pas de doute qu'en vertu du décret officiel du gouvernement fédéral le conjoint américain d'Erika Lavelle a le droit de venir au Canada.

Il ne venait pas au Canada pour une raison optionnelle ou discrétionnaire. Les exemples que le gouvernement donne incluent le tourisme et les loisirs, explique Mme Carey. Le gouvernement ne veut pas que des gens viennent au Canada pour y séjourner dans un chalet. Dans son cas, ce n’était clairement pas optionnel ou discrétionnaire. C’était pour la santé de sa femme et celle de son bébé à naître.

L'avocate explique que, depuis la tentative du couple de venir au Canada, le ministère de l'Immigration a publié des directives qui citent le regroupement familial en période de pandémie comme l'un des motifs acceptés pour se rendre au Canada.

Dans un courriel en réponse à nos questions, l'Agence des services frontaliers du Canada écrit que pour entrer au Canada, les conjoints ou autres membres de la famille immédiate étrangers de citoyens canadiens ou de résidents permanents du Canada doivent démontrer que leur voyage est essentiel.

L'Agence utilise des termes plus restrictifs que ceux contenus dans le décret du gouvernement fédéral, qui cite plutôt des motifs de voyage optionnels et discrétionnaires. Le mot essentiel n'apparaît pas le décret.

Et l'Agence annonce sur Twitter que les conjoints étrangers ne devraient pas venir au Canada, comme en fait foi ce message.

Le cas des Lavelle est loin d'être isolé. Mme Carey dit être au courant de plusieurs autres exemples. D'autres avocats en droit de l'immigration décrivent aussi des cas de familles séparées à la frontière ou encore de proches qui se font dire par un agent au téléphone qu'ils pourront entrer au Canada s'ils se présentent à la frontière, mais qui, une fois sur place, se voient refuser l'entrée par un autre agent.

La naissance du bébé

Erika Lavelle souhaite de tout cœur pouvoir rentrer au Canada avec son mari pour les derniers mois de sa grossesse et pour donner naissance à son bébé si la situation ne s’améliore pas à New York. Mais elle craint de faire le trajet à nouveau sans garantie que son conjoint sera admis.

Elle raconte qu'aux États-Unis, elle vantait toujours les valeurs du Canada, le côté plus humain de son pays natal.

Quand on a été rejetés à la frontière, j'étais vraiment déçue. Je sentais que je n'avais aucun pouvoir et toutes les valeurs canadiennes qui sont très proches de mon cœur semblaient remises en question. Le Canada que je connais bien, est-ce qu'il existe encore durant les crises comme ça?

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