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« C’est l’hécatombe » : les médias peinent à survivre et l’aide se fait attendre

Des journaux papier ou sur tablette disposés sur une table.

Les médias canadiens peinent à survivre à la crise liée au nouveau coronavirus.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Revenus publicitaires en chute libre, accélération des fermetures et des mises à pieds, la crise des médias est amplifiée par celle de la COVID-19 et les observateurs craignent que le paysage médiatique canadien ne soit plus le même au sortir de la pandémie.

C’est le constat que font le Canadian Journalism Project, l’école de journalisme de l’Université Ryerson à Toronto et l’Association canadienne des journalistes, qui ont ensemble comptabilisé et cartographié toutes les mesures prises par les médias canadiens pour survivre financièrement à la crise sanitaire.

Quand j’ai vu les premiers articles concernant des fermetures et des mises à pieds, je me suis dit que ce serait intéressant de faire le suivi pendant cette période bien particulière, explique au bout du fil April Lindgren, professeure à l’école de journalisme de l’Université Ryerson, qui a collaboré au projet.

Beaucoup d’observateurs craignaient un "moment darwinien" dans le monde des médias et c’est ce que l’on observe jusqu’à maintenant, ajoute la professeure.

Compressions salariales, mises à pieds temporaires, annulations de publications, un total de 220 mesures ont été répertoriées auprès de 129 médias à travers le pays depuis le 11 mars 2020. Une cinquantaine ont carrément fermé leurs portes, que ce soit de manière temporaire ou non. Plus de 2000 employés de médias ont été mis à pied au Canada.

Mme Lindgren précise que ce sont surtout les petits médias locaux, des publications papier de moins de cinq éditions par semaine, qui sont les plus durement touchés par la crise.

Ils étaient au bord du précipice depuis un bon moment déjà et cette crise les aura poussés en bas beaucoup plus rapidement que prévu, illustre-t-elle.

Une crise qui en amplifie une autre

Plusieurs experts anticipaient effectivement une crise majeure des médias dans la foulée du confinement décrété par les autorités publiques.

Sur le terrain, on observe concrètement les contrecoups, et le portrait dressé est accablant.

C’est l’hécatombe, mais ce qui est particulier, c’est que la crise existait déjà avant la pandémie, constate le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), Michaël Nguyen. C’est une nouvelle crise qui s’est ajoutée et qui a amplifié la première.

M. Nguyen recense à vue de nez une centaine de mises à pied temporaires au Québec.

Depuis le début de la crise, plusieurs médias de la province ont également révisé leur organisation du travail.

La Coopérative nationale de l'information indépendante (CN2i), qui regroupe les quotidiens régionaux Le Soleil, Le Nouvelliste, La Tribune, Le Quotidien/Le Progrès, Le Droit et La Voix de l’Est, a mis à pied 143 employés en plus de cesser d’imprimer ses publications en semaine.

Le Devoir a dû remercier des collaborateurs et des chroniqueurs culturels depuis le début de la crise, avait annoncé à la mi-avril son directeur, Brian Myles.

De son côté, La Presse a annoncé une réduction salariale de 10 % pour ses employés, en plus d’une réduction de leur contribution au fonds de pension.

Nous avons par contre lancé de nouveaux produits publicitaires pour nous permettre d’obtenir des revenus supplémentaires, ajoute Florence Turpault-Desroches, directrice principale Communications et Fondation La Presse, dans un courriel.

À Québecor, la mise à pied temporaire de 10 % [des] employés a été annoncée à la mi-mars.

Et le magazine L'actualité a réduit les salaires de ses employés de 30 % durant un mois, en plus d’annuler la parution prévue en avril.

C’est sans compter la réduction de la programmation régionale de CBC ou les fermetures de quotidiens du groupe Postmedia, telles que recensées pour la carte de l’Université Ryerson.

Il faut préciser qu’il y a une sous-représentation des stations de radio et télévisuelle dans notre carte, note la professeure Lindgren puisqu’on ignore l’étendue des compressions annoncées par de grands groupes médiatiques comme Cogeco, Stingray ou Bell Média.

Services essentiels à la merci de la pub

Le nerf de la guerre : les revenus publicitaires, déjà minces et qui fondent comme neige au soleil depuis les mesures de confinement décrétées par les gouvernements pour contrer la propagation de la COVID-19.

Du point de vue des propriétaires de médias privés, on anticipe que même une fois le confinement levé, les commerces n’auront pas des budgets publicitaires à tout casser, explique April Lindgren.

Ça nous oblige à nous poser la question : est-ce que le journalisme est un bien public au même titre que l’accès à l’eau potable et aux écoles?, soulève-t-elle.

Un questionnement que partage Michael Nguyen de la FPJQ.

Les médias sont des services essentiels, on se l’est fait confirmer par les deux paliers de gouvernement, mais nous sommes les seuls services essentiels financés via la publicité, se désole-t-il.

Un homme transportant un journal consulte un téléphone intelligent dans le métro.

Paradoxe en temps de crise : la population cherche à s'informer auprès des médias qui peinent à garder la tête hors de l'eau.

Photo : iStock / Leo Patrizi

Si la situation financière des médias était déjà sur le radar des gouvernements à Québec et à Ottawa, l’État a dû mettre le pied sur l’accélérateur pour certains programmes d’aide.

Depuis le début de la pandémie, Ottawa a notamment annoncé plusieurs mesures fiscales censées aider les organisations journalistiques canadiennes qualifiées. Or, le comité indépendant chargé de conseiller l’Agence du revenu du Canada quant à la sélection de ces organisations n’a été formé que le 25 mars dernier.

En date du 24 avril 2020, plus de 90 organismes ont présenté une demande de désignation à titre d’organisation journalistique canadienne qualifiée, confirme une porte-parole de l’ARC, mais aucune n’a encore pu obtenir cette désignation de la part du comité indépendant. Par conséquent, aucune organisation n’a reçu le crédit d’impôt pour la main-d’œuvre journalistique canadienne.

Tant le gouvernement fédéral que le gouvernement provincial ont également annoncé des investissements de dizaines de millions de dollars en placement publicitaires dans des médias canadiens et québécois.

99 % des investissements publicitaires [concernant la COVID-19] sont faits auprès de médias d’information québécois. Près de la moitié de ces achats sont faits auprès des médias régionaux, communautaires, autochtones et ethniques, précise une porte-parole du ministère québécois de la Culture et des Communications.

On voit que des efforts sont faits, reconnaît Michael Nguyen, qui ajoute toutefois que la FPJQ avait fait des représentations bien avant la pandémie pour que les gouvernements dépensent plus en publicité dans des médias plutôt qu’auprès des géants du web comme Facebook ou Google.

Au cours de la fin de semaine, une lettre signée par les principaux éditeurs de journaux québécois et canadiens a été publiée dans divers quotidiens à travers le pays pour inviter Ottawa à faire en sorte que Google et Facebook paient leur juste part.

Les signataires, qui incluent La Presse, le Toronto Star, le Journal de Montréal, Le Devoir et le Winnipeg Free Press, invitent Ottawa à s’inspirer de mesures mises en place en France et en Australie notamment.

Malgré tout, les journalistes veulent informer le public, surtout dans les circonstances actuelles, relativise Michael Nguyen, qui rappelle l'importance des médias dans des situations de crise. Et nous ne sommes clairement pas les seuls dans le trouble, ajoute-t-il.

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