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« Les prisons n’étaient pas prêtes » : la COVID-19 inquiète le milieu carcéral

Au moment où un premier mort dans une prison fédérale est recensé au Québec, le milieu carcéral est sur les dents.

Un couloir de prison.

La tension serait à son comble dans certaines prisons du Québec en raison de la pandémie de COVID-19.

Photo : Unsplash / Matthew Ansley

Un premier mort de la COVID-19 a été confirmé dans la prison où vit celui que nous appellerons François, qui nous a passé un coup de fil la voix pleine d’angoisse et de colère.

Dans mon aile, on l’a tous, sauf un gars. Il y en a quatre à l’hôpital et le bruit court qu’un prisonnier est mort, mais on n’a pas de confirmation. C’était à prévoir, raconte celui qui désire conserver l'anonymat, par crainte de représailles.

Détenu dans le secteur « médium » du Centre fédéral de formation (CFF) à Laval, François raconte qu’un prisonnier subissait des traitements médicaux à l'hôpital de la Cité-de-la-Santé au début de la crise et qu’il est le premier à avoir introduit l’indésirable virus entre les murs de la prison fédérale.

On ne l’a pas isolé. Et je sais que la population ne se soucie guère des détenus, parce que nous avons commis des crimes, mais ce qu’ils doivent comprendre, c’est que le fait que les autorités de la prison n’aient pas agi rapidement expose tout autant les employés du service correctionnel et leurs familles, souligne-t-il.

Lors de son dernier bilan, Service correctionnel Canada (SCC) faisait état de 63 cas actifs de COVID-19 au Centre fédéral de formation de Laval.

Jamais, en carrière, je n’ai vu un tel niveau d’anxiété chez les détenus et leurs familles, explique de son côté Pierre Tabah, qui exerce le droit carcéral depuis plus de 20 ans. Il y a tellement d’inquiétude, d’incertitude dans tous les établissements, ajoute l’avocat, spontanément.

Ses clients qui logent au CFF ont peur. Ce que nous savons, c’est qu’il y a une douzaine de personnes hospitalisées qui viennent du CFF. Au secteur médium, il y aurait un détenu qui est dans un état critique et dont on n’a pas de nouvelles.

« Le feu peut se répandre assez rapidement »

Le détenu du CFF mort dimanche du coronavirus est le premier à décéder dans une prison fédérale au Québec. La province trône au sommet du triste palmarès du nombre de détenus infectés. Des 129 cas actifs au sein des établissements de Service correctionnel Canada, un total de 69 détenus infectés par la COVID-19 se trouvent dans des prisons au Québec. Tous les autres cas de détenus atteints de la COVID-19 se trouvent en Colombie-Britannique.

Le ministre de la Sécurité publique du Canada, Bill Blair, a fait à la mi-avril une déclaration selon laquelle le Service correctionnel du Canada allait tout mettre en oeuvre afin d'éviter de nouvelles pertes tragiques de vies humaines.

Pourtant, dit Pierre Tabah, et vous pouvez me citer là-dessus, on n'a pas vu grand-chose de mis en place sur le terrain.

Me Tabah craint que la situation ne dégénère, un peu comme dans les CHSLD.

Faut comprendre que les prisons n’étaient pas prêtes à faire face à ça. La perte de liberté, c’est beaucoup une perte d’espace. Les détenus n’en ont pas beaucoup. Quand il y a une étincelle, le feu peut se répandre assez rapidement.

D’ailleurs, depuis l’apparition des premiers cas dans les pénitenciers fédéraux, les autorités ont pris des mesures exceptionnelles, mais très dures, pour s’assurer d’isoler les détenus les uns des autres.

Nos clients sont en isolement en cellule 23 h 30 sur 24 au CFF. Ça, ça veut dire qu’ils ont 30 minutes par jour pour faire des téléphones et prendre leur douche. Aux trois jours, ils ont un 30 minutes de plus pour prendre une marche.

Dans un échange par courriel, une porte-parole confirme d'abord que SCC peut compter sur des équipes de services de santé spécialisées dans ses établissements, incluant du personnel infirmier et des médecins, ainsi que l’équipement médical requis pour assurer un suivi et soigner les détenus.

Différentes zones sont également aménagées à l'intérieur des prisons pour isoler les détenus atteints de la COVID-19.

Nous fournissons également des mises à jour régulières aux intervenants, à notre réseau de bénévoles, ainsi qu’aux familles des délinquants.

« À Bordeaux, ça va péter »

Alexandra Paquette est avocate en droit carcéral. En l’espace de quelques heures, elle a reçu pas moins de trois appels en provenance de clients qui sont à la prison de Bordeaux. Les représentants de rangées ont décidé de déclencher une grève de la faim, me disent-ils. Ça peut représenter beaucoup de détenus.

Pourquoi? Pour tout, répond l’avocate. Une situation d’insécurité globale. Les détenus nous rapportent que certains gardiens ne portent pas de masques, on ne peut parler avec certains de nos clients depuis des jours.

Au ministère de la Sécurité publique du Québec, on confirme toutefois que du matériel de protection personnelle est fourni aux employés dont les tâches le requièrent. Des masques seraient ainsi à la disposition des agents.

La prison de Bordeaux à Montréal.

Une grève de la faim aurait été déclenchée par des détenus à la prison de Bordeaux, à Montréal, selon une avocate.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le président du Syndicat des agents de la paix en services correctionnels du Québec, Mathieu Lavoie, confirme que les gardiens ont des masques depuis deux semaines. Et en ce qui a trait à une prétendue grève de la faim, il relativise la situation. Il n’y aurait rien de majeur pour l’instant, il n’y a pas de mouvement de masse.

Selon divers avocats en droit carcéral à qui nous avons parlé, la tension est à son comble dans l’immense prison vétuste du nord de la ville. Et ce, depuis au moins une semaine.

Jean-Alexandre Raphaël en est sorti le 28 avril. L’aile où je logeais, c’est super écho. Quand tu pioches sur une porte, ça résonne. C’est l’enfer. Et là, depuis que, dans mon aile, ils nous ont confinés 21 heures sur 24, les détenus se sont mis à crier et à taper partout, jour et nuit, c’est à rendre fou.

Le jeune homme de 27 ans décrit une agitation et un mécontentement explosifs. Ça va péter, si ça continue comme ça! Des détenus qui s’engueulent. D’autres qui envoient promener les gardiens. La wing est dégueulasse. Les gars lancent de l’eau et des déchets. Il y en a qui perdent la tête complètement.

Avec la collaboration de Stella Dupuy

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