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analyse

COVID-19 : comment les conspirations à propos de la 5G ont envahi l'actualité

Voici comment cette théorie du complot s'est retrouvée jusqu'à vos écrans.

C'est une tour de télécommunication.

Quatre tours de télécommunication ont été incendiées en quelques jours au Québec.

Photo : getty images/istockphoto / Ta Nu

Issue d'un blogue français n'offrant aucune preuve à l'appui et jadis reléguée aux groupuscules conspirationnistes, l'idée que la 5G a un lien avec la pandémie de COVID-19 se retrouve maintenant au cœur de l'actualité.

D'ailleurs, quatre tours de télécommunication ont été incendiées au cours des derniers jours au Québec, et les services policiers étudient un possible lien avec ces idées complotistes. Comment en sommes-nous arrivés là?

Aux Décrypteurs, nous avons rapidement constaté en début de pandémie que des théories complotistes à propos de la technologie 5G, autrefois reléguée aux petites communautés conspirationnistes, gagnaient du terrain et commençaient à atteindre un vaste auditoire.

Déjà, les 17 et 23 mars, alors que la pandémie commençait à frapper de plein fouet l'Amérique du Nord, nous avons démenti deux vidéos YouTube très populaires qui avançaient de telles idées.

Peu importe si la 5G ne comporte pas de risques pour la santé humaine; peu importe s'il est faux que la ville de Wuhan – berceau de la pandémie en Chine – était la première à disposer d'un réseau 5G. Et même si certains pays qui ont connu d'importantes éclosions, comme l'Iran ou le Japon, n'ont aucune couverture 5G, ces idées ont continué de se répandre.

Nous faisions remarquer à la mi-avril que le nombre de recherches Google à propos de la 5G au Canada avait explosé à la mi-mars. En quelques jours, elles avaient décuplé.

Les recherches associées à la 5G, selon les données de Google, étaient claires : les gens cherchaient à savoir si la pandémie avait un lien avec cette technologie.

Depuis, de supposées tours 5G ont été incendiées au Royaume-Uni, où on a recensé une cinquantaine d'incidents (Nouvelle fenêtre) du genre, ainsi qu'aux Pays-Bas, à Chypre et en Belgique.

En quelques jours depuis vendredi dernier, quatre tours de télécommunication ont été endommagées à Laval et dans les Laurentides, au Québec. Les services policiers enquêtent sur un possible lien entre ces événements et ces théories complotistes.

Une tour de communication dans un stationnement de centre commercial entourée de voitures et de policiers à la suite d'un incendie.

Une tour de communication dans un stationnement de centre commercial à Laval entourée de voitures et du poste de commandement des policiers à la suite d'un incendie.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Wagner

D'ailleurs, ceux qui cherchent à détruire l'infrastructure 5G au Québec ne savent peut-être pas que celle-ci n'existe pas vraiment.

On n’a pas véritablement de réseau 5G commercial au Canada. On est vraiment à un stade précommercial, explique Frédéric Tremblay, responsable des communications d'ENCQOR 5G, un regroupement qui cherche à faciliter l'implantation de cette technologie au Québec et en Ontario.

Il n'a pas voulu dire combien d'antennes 5G existent présentement, de peur de donner des idées aux groupes conspirationnistes. Des installations 5G, il y en a au Québec, mais très, très peu. La 5G au Québec et en Ontario, on n’est pas du tout dans un niveau de déploiement commercial.

D'un blogue obscur à YouTube

Il y a une antenne de téléphone mobile et un virus.

Cette vidéo est basée sur un texte datant de 2017.

Photo :  Capture d’écran - YouTube

Comme le faisait remarquer le réseau australien ABC News (Nouvelle fenêtre), la toute première mention d'une association entre la 5G et le coronavirus provient d'un blogue français. Le 20 janvier, alors que la COVID-19 était seulement présente en Asie, un auteur anonyme a publié un billet où il mettait en avant l'hypothèse que la 5G aurait pu causer une mutation du coronavirus (Nouvelle fenêtre).

Se contentant de recopier un article du réseau russe Sputnik sur l'apparition d'un nouveau cas de coronavirus en Thaïlande, l'auteur affirmait simplement poser des questions et émettait cette hypothèse sans offrir quelque preuve que ce soit. Je n’irais pas jusqu’à le prétendre ouvertement bien entendu, mais la causalité semble bel et bien là, écrivait-il.

Le billet n'a pas été un succès viral, ne cumulant que quelque 350 partages sur Facebook. Néanmoins, l'idée a continué de se frayer un chemin.

Deux jours plus tard, un journal belge publiait une entrevue avec Kris Van Kerckhoven, un médecin local. Dans l'entrevue, le journaliste a fait remarquer que des tours 5G avaient été construites à Wuhan, puis a demandé au médecin si cela pouvait expliquer l'éclosion de ce qui était à l'époque une épidémie relativement mineure.

Je n'ai pas vérifié cela, a répondu le médecin. Mais il se peut qu'il y ait un lien avec les événements récents.

Un homme prononçant un discours lors d'une conférence.

La 5G ne cause pas la COVID-19, malgré ce qu'avance cette vidéo.

Photo : Capture d’écran - YouTube

Le journal a eu beau retirer son article à peine quelques heures plus tard, la mèche était allumée, selon Wired (Nouvelle fenêtre). Rapidement, les groupuscules anti-5G belges se sont emparés de l'histoire. De là, l'idée a atteint d'autres communautés semblables un peu partout au monde, avant d'atterrir sur YouTube, où elle a eu une plus grande visibilité.

Par la suite, des personnalités plus connues des cercles conspirationnistes, comme le fondateur d'Infowars, Alex Jones, ou encore l'ancien footballeur britannique David Icke, inventeur de la théorie voulant que la Terre soit secrètement contrôlée par une race de reptiliens, ont à leur tour relayé l'idée que la 5G causait la COVID-19 à leurs auditoires.

Des vidéos YouTube et Facebook les mettant en vedette ont été vues des millions de fois avant que YouTube ne décide de les retirer. Trop tard pour empêcher des personnalités très connues, comme l'acteur américain Woody Harrelson et la chanteuse britannique M.I.A., de les transmettre à leurs immenses auditoires.

Tout cela a eu comme effet qu'une idée qui a pris son envol sur un petit blogue anonyme possédant peu de lecteurs a fait boule de neige et se retrouve maintenant au cœur de l'actualité partout dans le monde.

Une courroie de transmission accélérée

Cette courroie de transmission qui propulse les idées provenant des coins les plus obscurs du web vers des auditoires de plus en plus nombreux, Jonathon Morgan la connaît bien. Il est PDG de Yonder, une entreprise qui traque comment se propagent les informations sur le web.

L'entreprise a mis au point un modèle du web où ce sont les petits groupes extrêmement motivés – et non les usagers réguliers – qui dominent les discussions en ligne.

On a tendance à croire qu'Internet est comme une vaste agora, un immense rassemblement, où la foule décide de ce qui est important et que, donc, l'information est en quelque sorte traitée et organisée par les gens, explique-t-il.

Or, les réseaux sociaux comme Facebook, YouTube ou Twitter, qui encouragent les contenus les plus populaires en les montrant à de plus en plus d'usagers, font en sorte que de petites minorités de gens bruyants peuvent manipuler la conversation. Ces groupuscules, très motivés et très actifs, arrivent à propulser leurs messages.

Ceux qui se préoccupent le plus d'un sujet vont remporter la conversation. Un petit groupe qui est extrêmement mobilisé par un sujet en particulier va réussir à dominer la conversation parce que, tout simplement, il en parle plus que tout le monde.

Jonathon Morgan, PDG de Yonder

Cela tient au fait que le web est un peu comme une chaîne alimentaire, cite en exemple M. Morgan. Il y a toujours un poisson plus gros que toi pour avaler ton histoire, lâche-t-il.

Par exemple, une idée apparaîtra dans un forum conspirationniste obscur très peu fréquenté. Puis, un blogueur conspirationniste reprendra l'histoire. Ensuite, l'article se retrouvera dans un forum conspirationniste sur le réseau social Reddit, où il gagnera en popularité, avant d'être partagé sur Twitter ou Facebook et d'atteindre des personnalités un peu plus connues.

Il suffit de quelques étapes supplémentaires avant que ces idées ne se retrouvent sur des comptes disposant de centaines de milliers d'abonnés.

Les groupuscules extrémistes comprennent bien ce phénomène et cherchent à l'exploiter, affirme M. Morgan. Par exemple, ils inscriront des commentaires sous des articles de journaux pour propager leurs idées, ou s'organiseront pour envoyer des dizaines, voire des centaines de messages à des personnes influentes sur les réseaux sociaux.

Ces influenceurs se diront : "Wow, des centaines de personnes parlent de cette idée, ça doit mériter mon attention". Puis, si ces idées conviennent à leurs idées préconçues, ils vont à leur tour les propager à leurs abonnés. C'est un peu comme le blanchiment d'argent, illustre-t-il. En un clic, l'idée ne semble plus provenir de conspirationnistes ou de blogues obscurs, mais de personnalités connues.

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D'après M. Morgan, le moment décisif de l'idée voulant que la 5G cause la COVID-19 s'est produit lorsque des célébrités se sont mises à propager des vidéos à ce sujet ou à se questionner publiquement sur leurs réseaux sociaux.

Ces idées marginales selon lesquelles la 5G peut être dangereuse pour la santé mijotaient dans certaines communautés relativement isolées, comme les antivaccins, depuis plusieurs mois, relate Jonathon Morgan. En cette période de pandémie, [les célébrités] étaient l'étincelle qui a permis à ces idées de s'échapper de ces petites communautés marginales et de devenir mainstream du jour au lendemain.

Si ce mécanisme, qui permet aux idées marginales d'atteindre de vastes auditoires, est bien connu de M. Morgan, il reste que la pandémie a accéléré le processus. Selon un rapport de Yonder AI, il fallait compter jadis entre six et huit mois pour qu'une idée conspirationniste fraye son chemin jusqu'au commun des mortels.

À l'heure actuelle, le tout s'effectue en 3 à 14 jours.

Selon nos projections, nous pensions qu'une telle accélération aurait lieu dans 5 à 10 ans. En raison de la pandémie, ça se passe aujourd'hui.

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