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En plein cœur de la pandémie, la vie à l’intérieur d’un CHSLD

Une femme de dos en tenue de travail devant l'entrée du CHSLD.

Une préposée aux bénéficiaires retourne au travail au CHSLD Yvon-Brunet, à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

À Montréal, épicentre de la pandémie de la COVID-19 au Québec, le CHSLD Yvon-Brunet se trouve dans le haut du triste palmarès des établissements qui comptent le plus de morts. Comment se vit la pandémie de l’intérieur? Une médecin et des résidents témoignent.

À la mi-avril, Isabelle Julien enchaîne les quarts de travail, car le nombre de résidents déclarés positifs ne cesse d'augmenter. En temps normal, cette médecin de famille se présente au CHSLD Yvon-Brunet du quartier Ville-Émard, à Montréal, quatre jours par semaine.

En avril, son horaire ne tient plus. Les deux premières semaines d’avril, elle se présente au travail 15 jours de suite avant de prendre une journée de répit, car l'établissement dans lequel elle travaille depuis quatre ans est devenu un foyer d'éclosion de la COVID-19.

Ça a été un raz-de-marée. Du normal, du quotidien, il n’y en avait plus. Nos repères ont complètement disparu.

La Dre Isabelle Julien

Le CHSLD Yvon-Brunet dispose de 185 lits, répartis dans deux ailes de trois étages chacune.

Pour contrer la propagation, une zone chaude a été aménagée. Cette zone permet de regrouper la clientèle atteinte de la COVID-19 et de délimiter les milieux sécuritaires pour les personnes non contaminées. Mais son étanchéité n’est pas absolue.

Quelques jours après l’aménagement de la zone chaude, la moitié des résidents sont déjà contaminés. Deux semaines plus tard, c’est 80 % des résidents qui ont contracté le coronavirus.

Confiné dans sa chambre, chacun lutte à sa manière contre la maladie et certains sortent vainqueurs de cette bataille.

Déclarés positifs

Paralysée du bas du corps, Raymonde Laurendeau doit s’en remettre aux bons soins des préposés aux bénéficiaires pour se faire habiller, pour manger et pour passer de son lit à un fauteuil roulant. Cette semaine, alors que nous lui parlons au téléphone, elle fête son 73e anniversaire. Infectée par le coronavirus, elle n’imaginait pas arriver jusque-là.

Je n'aurais jamais pensé passer au travers de ça. Je n’avais plus de forces. J'avais toujours peur la nuit. Je ne dormais pas, parce que j'avais peur de ne plus voir mes enfants, puis mes petits-enfants, explique-t-elle.

Marvin Morris, 86 ans, compte les jours depuis qu'il a été déclaré positif.

Je me sens beaucoup mieux. Nous sommes au jour 15. J’ai eu d’excellents soins, avec beaucoup de compassion.

Marvin Morris, en entrevue sur FaceTime

À l’écran, il affiche un air posé et ravi de n’avoir eu que des symptômes légers, surtout marqués par des inconforts à l’estomac. La maladie ne l’a pas empêché d’observer le va-et-vient dans le CHSLD. Depuis un mois, le personnel soignant travaille sous pression et la crainte s'est aussi installée dans les équipes.

Ils vivent dans la peur. Nombreux d’entre eux sont tombés malades de la COVID-19. Aussi, après une dure journée, il n’y a rien d’autre à faire que d’aller à la maison. Tout le monde se plaint, il n’y a plus de théâtre, il n’y a pas de divertissement pour eux. C’est difficile d’aller magasiner. Je suis conscient de tout ça, explique-t-il.

Un manque de ressources qui ne date pas d’hier

La Dre Isabelle Julien exerce la médecine depuis 20 ans. Et depuis 20 ans, elle dit haut et fort qu'il manque de ressources pour soigner les personnes âgées et leur offrir une vie stimulante. Elle a dû, et doit encore, composer avec des équipes réduites, même en temps de pandémie.

Il y a des gens qui sont partis parce que c'était trop. Il y a des gens qui sont restés, qui serrent les dents, qui ravalent leurs larmes et qui se centrent sur ce que l'on a à faire, révèle-t-elle. Elle reconnaît qu’il y a un manque de préposés aux bénéficiaires, mais surtout d’infirmières.

Les infirmières, mon Dieu! Comment ont-elles fait pour passer à travers ça? Moi, j’ai de la pression. Les préposés ont eu de la pression. Mais les infirmières! Ce qu'elles ont vécu, il n’y a personne qui l'a eu aussi dur qu'elles, reconnaît-elle.

La Dre Julien a beau prescrire des médicaments, ce n’est pas elle qui va les administrer. Cette responsabilité appartient à ces collègues infirmières, qui doivent aussi voir à la bonne marche des soins. Mais que faire lorsque des quarts de travail ne sont pas pourvus?

De jour, les équipes s’organisent pour se diviser les zones et mettent les bouchées doubles pour assurer une présence partout. La nuit, les quarts sont plus difficiles à pourvoir et finissent souvent sans personne. La Dre Julien est justement restée une nuit parce qu’il n’y avait pas d’infirmière. Mais rester de garde la nuit après une présence de jour n’est pas une solution viable puisqu'elle hypothèque sa présence du lendemain.

Au bout du compte, ce sont les résidents qui doivent attendre patiemment qu’on ait le temps de venir les voir dans leur chambre, malgré les renforts de militaires, malgré le renfort des médecins spécialistes et malgré le fait que les soins sont donnés plus rapidement.

Raymonde Laurendeau l’a clairement noté. Elle dit qu’avant l’apparition du nouveau coronavirus, quand elle demandait de l’aide, une préposée aux bénéficiaires venait la voir moins de 15 minutes après. Maintenant, elle attend plus d'une demi-heure.

Avec une propagation rapide du coronavirus, le nombre de patients à voir et à prendre en charge est devenu trop grand au CHSLD Yvon-Brunet, selon la Dre Julien.

Pour faire une comparaison, elle explique que, lorsqu’il y a des éclosions d’influenza, elle peut avoir trois à quatre décès dans une semaine. Avec la COVID-19, la pire journée à Yvon-Brunet, selon elle, s’est soldée avec huit morts en l’espace de 24 heures.

Jusqu’à maintenant, ce CHSLD a enregistré près de 70 décès depuis le début de la crise. C’est plus que le nombre de décès en un an pour ce centre. Pour l’année 2017-2018, les statistiques du CHSLD Yvon-Brunet font état de 60 décès, selon des données du ministère de la Santé et des Services sociaux.

Le CHSLD, un milieu de vie et d’amitié

Pour Raymonde Laurendeau, les décès qui se multiplient marquent le départ de visages connus.

Ça m'a fait beaucoup de la peine, parce qu'il y en a que je connaissais là-dedans [...], des amis que j'ai perdus, déplore-t-elle. Les autres résidents font partie de son quotidien depuis déjà quatre ans. Même si leur degré de lucidité ou d'interaction est moindre, elle aime prendre le temps de communiquer avec eux.

Même à ceux qui ne parlent pas, je leur parle. Ça me fait du bien, précise-t-elle.

Les résidents en CHSLD ont souvent des troubles cognitifs, peuvent être grabataires et même acariâtres. Marvin Morris peut en témoigner. Après plusieurs tentatives de suicide, cet ancien antiquaire est arrivé à Yvon-Brunet bien mal en point émotionnellement. Grâce au support et aux services qu’il a reçus, il pose aujourd’hui un autre regard sur la vie et constate à quel point le personnel subit les affres des résidents récalcitrants.

Sur une base quotidienne, les employés doivent composer avec de l’abus verbal des résidents. Je ne peux pas les blâmer, parce que j’avais tellement de haine quand je suis arrivé ici. Je n’étais pas un ange. Je pestais contre le personnel et je l’injuriais.

Marvin Morris

Depuis son arrivée à Yvon-Brunet, il y a maintenant 20 ans, Marvin Morris a reçu énormément d’appui et d’encouragement pour rester actif. Les résultats sont étonnants et touchants.

Ébéniste à ses heures, Marvin Morris a la chance d'avoir un atelier aménagé pour lui au sous-sol.

Sur la serviette de table qui accompagnait son repas de la veille, l’équipe de la cuisine lui a écrit un message. Elle s’ennuie de ne pas le voir apparaître, puisque les résidents sont toujours confinés dans leur chambre pour limiter au maximum la propagation du coronavirus.

L'atelier est bien rangé.

L'atelier de Marvin Morris au sous-sol du CHSLD Yvon-Brunet

Photo : Radio-Canada / Marvin Morris

Depuis le décret de l'état d'urgence à la mi-mars, les visites des proches sont aussi suspendues. Pour Raymonde Laurendeau, c’est une épreuve difficile.

Je ne vois plus mes garçons. Ça me fait beaucoup de peine. Parler au téléphone, oui, mais ne pas les voir, c'est encore pire, déclare-t-elle la gorge nouée.

Et après la pandémie, que restera-t-il?

Les centres d’hébergement de soins de longue durée sont présentement balayés par un cyclone appelé COVID-19. Mais la tempête était prévisible et les problèmes liés au manque de ressources ont été maintes et maintes fois signalés, observe la Dre Julien.

Est-ce que le drame qui se vit présentement dans les CHSLD est assez grand pour que les choses changent? La Dre Julien en doute. Elle doute de la durée de la conscience collective des gens qui s’indignent en ce moment.

Combien de temps durera cette conscience collective? se demande-t-elle tout haut. Ce qu’il faut, à son avis, c’est de la considération. Arrêter de fermer les yeux et regarder les personnes âgées de manière à ce que les aînés fassent partie du quotidien de tous. Mais il faut aussi des ressources. Et des infirmières.

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