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Air Canada a annoncé avoir l'intention de réembaucher 16 500 travailleurs mis à pied grâce à la subvention salariale d'Ottawa.

Photo : Radio-Canada / Charles Contant

Le gouvernement Trudeau a agi très rapidement, sans attendre et sans restriction, pour mettre en place des soutiens massifs aux travailleurs, aux familles, aux entreprises. Il l’a fait parce qu’il en a les moyens. Il l’a fait parce que la situation financière, économique et budgétaire du Canada est forte et stable. Mais, quand même, le gouvernement va-t-il trop loin?

Le directeur parlementaire du budget à Ottawa a révisé, jeudi, son scénario pour l’évolution de l’économie et des finances publiques. D’une part, les dépenses sont plus importantes que ce qui avait été annoncé il y a trois semaines. D’autre part, il évoque maintenant une baisse de revenus plus importante que prévu pour le gouvernement du Canada.

Résultat : le déficit budgétaire pourrait maintenant atteindre 252 milliards de dollars en 2020-21, soit 12,7 % du PIB. C’est plus que le record enregistré en 1984, qui dépassait légèrement les 8 %. Et, en ajoutant les mesures de relance économique, le déficit sera plus grand encore.

À ce stade, deux questions se posent : la cote de crédit du Canada est-elle en jeu? Et le soutien du gouvernement Trudeau pourrait-il devenir, lentement mais sûrement, contre-productif?

D’abord, la note de crédit

Le déficit gouvernemental est gigantesque, on le comprend bien, et ça s’accompagne naturellement d’une forte hausse de l’endettement de l’État. Selon Yves Giroux, le directeur parlementaire du budget, la dette pourrait passer de 710 milliards de dollars au 31 mars 2020 à 962 milliards au 31 mars 2021, soit de 30,8 % du PIB à 48,4 % du PIB. 

La baisse des revenus contribue pour une bonne partie à creuser le déficit dans notre scénario, a dit Yves Giroux à RDI économie jeudi soir. Entre 60 et 70 milliards de dollars du déficit sont dus à la baisse des revenus. Donc, même si on suppose que toutes les mesures de soutien expirent comme prévu, on serait quand même face à un déficit qui friserait les 100 milliards de dollars.

C’est pour cette raison que de plus en plus d’économistes évoquent la possibilité que le Canada perde sa note de crédit parfaite de AAA. À l’instar de l’Australie, dont la note parfaite a été revue à la baisse par une agence de notation, le Canada pourrait se retrouver dans une situation financière où, structurellement, il ne serait pas possible d’imaginer un retour à un équilibre budgétaire ou à une meilleure maîtrise de l’état des finances publiques.

Le Canada est frappé par la pandémie, mais également par la chute marquée des prix du pétrole, une industrie de premier plan au pays, très importante pour la croissance économique et les finances publiques du gouvernement.

Dans une note publiée le 27 avril, l’économiste Dominique Lapointe, de Valeurs mobilières Banque Laurentienne, affirme qu’une baisse de la note de crédit pourrait être possible si le scénario économique s’assombrit, si les autorités n’arrivent pas à contrôler la pandémie à la fin du deuxième trimestre de 2020 et dans le cas d’une deuxième vague d’infection ou si l’activité économique demeure déprimée pour une période plus longue qu’attendu.

C’est possible qu’elle commence à être questionnée, admet Yves Giroux, le directeur parlementaire du budget. Ce qui va être important pour garder cette bonne cote de crédit, c’est d’avoir un plan de relance concret et crédible, mais aussi un plan de contrôle du déficit, qui va aussi être crédible. Si le gouvernement continue à dépenser pour relancer l’économie, mais qu’on n’a pas l’impression qu’il veut vraiment mieux contrôler son déficit une fois la crise passée, les agences de crédit vont peut-être commencer à questionner [la note de crédit du Canada].

Il faut dire que tous les pays font face au même défi et ont injecté des milliers de milliards de dollars. Le Canada, comme le disait Yves Giroux, est dans une bonne position. N’empêche, on commence à voir la peinture craquer dans le bureau du ministre des Finances et le discours élogieux qu’on entend régulièrement à propos de la gestion des finances publiques au Canada pourrait céder la place à un certain nombre de questions et de critiques.

Une aide qui n’incite pas à aller travailler

Par ailleurs, un débat est engagé sur l’effet des mesures sur l’incitation au travail. De plus en plus d’économistes, en plus de l’opposition officielle à Ottawa, sont d’avis que les mesures d’urgence pousseraient certaines personnes à ne pas revenir au travail quand ce sera le moment. Le directeur parlementaire le reconnaît d’ailleurs.

C’est un débat délicat, a-t-il déclaré à RDI économie. Le gouvernement a instauré ces mesures de façon rapide pour donner de l’aide aux gens qui en avaient vraiment besoin. Il n’y a aucun doute qu’il y a des centaines de milliers de personnes qui ont besoin d’aide quand leur entreprise ferme ou les licencie. Cela étant dit, lorsque la reprise va s’amorcer, on voit déjà des anecdotes où des gens refusent de travailler ou préfèrent ne pas retourner tout de suite au travail parce qu’ils ont une forme de soutien aux revenus.

Selon lui, des gens préfèrent ou vont préférer rester à la maison pour protéger leur santé ou pour toucher les 500 $ par semaine de la Prestation canadienne d’urgence. C’est clair, affirme Yves Giroux, que ces mesures de soutien désincitent [sic] ou incitent les gens à ne pas nécessairement retourner au travail aussi rapidement ou avec le même enthousiasme qu’elle ne le ferait autrement.

Pour sa part, André Lareau, professeur associé à la Faculté de droit de l'Université Laval, également invité à RDI économie jeudi soir, estime que le temps est venu de faire le ménage et de corriger les erreurs. Selon lui, la façon de faire du gouvernement est inégale, avec plusieurs anachronismes dans toutes les prestations d’urgence et subventions salariales.

Il se demande pourquoi un employé qui reçoit la Prestation canadienne d’urgence (PCU) a droit à 500 $ par semaine, alors qu’un salarié, dans une entreprise qui fait appel à la subvention salariale, a droit à un soutien allant jusqu’à 847 $ par semaine. Est-ce que l’un est meilleur que l’autre?, demande-t-il. 

Il ne comprend pas non plus pourquoi un employé, dans sa propre entreprise incorporée, peut s’inscrire à la subvention salariale et recevoir 847 $ par semaine alors qu’un travailleur autonome, qui n’a pas d’entreprise incorporée, doit se tourner vers les 500 $ de la Prestation canadienne d’urgence.

7 millions de personnes ont demandé de l’aide

Près du tiers de la population active a demandé l’aide de l’État depuis le 15 mars au Canada. Il est très clair que le gouvernement devait agir et devait le faire rapidement. Je ne crois pas que cet état de fait soit contesté par bien des gens. La crise se poursuit, l’économie est encore à l’arrêt et le défi de la réouverture est loin d’être gagné.

Dans ces circonstances, on semble comprendre que le gouvernement Trudeau va maintenir sa stratégie, qui est celle d’aider le plus largement possible les travailleurs, les étudiants, bientôt les aînés, les entreprises également, malgré certaines conséquences collatérales, sur l’incitation au travail notamment.

Mais il deviendra difficile sur le plan politique pour le gouvernement de justifier un abaissement de la note de crédit du pays. Il doit en tenir compte.

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