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Le boeuf canadien dans la tourmente

L'usine Cargill avec, à l'avant-plan, le logo.

L'usine de transformation de viande bovine Cargill, de High River, doit rouvrir ses portes le 4 mai prochain alors que plus d'un millier de cas de COVID-19 y a été détecté.

Photo : Radio-Canada

En Alberta, les usines de transformation de boeuf sont loin de tourner à plein régime. L’industrie bovine s'inquiète donc du retard qui s’accumule et du manque à gagner pour les producteurs.

Le 20 avril, les dirigeants de l’usine Cargill, située à High River, avaient annoncé sa fermeture après avoir été sous le feu des critiques alors que plus de 1000 cas de COVID-19 y avaient été détectés et que les appels à la fermeture s’étaient multipliés.

Cette usine du sud de Calgary est l’une des principales à transformer le boeuf canadien. Elle représente à elle seule 35 % de la production du pays. Une usine albertaine, située à Brooks, représente, elle aussi, environ un tiers de la production. Au total donc, environ 70 % de l'abattage du pays est réalisé en Alberta.

L’usine de High River prévoit de rouvrir ses portes le 4 mai, mais selon le professeur en distribution et politique agroalimentaire Sylvain Charlebois, de l'Université de Dalhousie, le retard est d’ores et déjà considérable.

On parle probablement d’arriérés pendant au moins 5 à 6 mois, avance-t-il. Bob Lowe, éleveur et président de la Canadian cattlemen's association (CCA), croit savoir qu’environ 100 000 bêtes seront en attente au moment où l’usine rouvrira ses portes.

Une concentration qui pénalise la filière

Si la fermeture d’une usine et le fonctionnement ralenti de l’autre semblent à ce point paralyser la filière, c’est lié à un problème de centralisation, estime Sylvain Charlebois.

C’est certain que cette concentration de transformation à un seul endroit rend la chaîne entière beaucoup plus vulnérable que dans le [marché du] porc ou [du] poulet, où le modèle est beaucoup plus décentralisé, explique le professeur.

Selon lui, cette problématique qui s’accentue avec la crise soulève des questions, mais, par le passé, la filière a choisi d’ignorer les signaux d’alarme. En 2003, avec la vache folle, on s’est posé les mêmes questions, puis il n’y a pas grand-chose qui a changé, poursuit-il.

Ce sont deux usines qui prennent beaucoup d’importance, peut-être même trop d’importance au sein de la chaîne d’approvisionnement.

Sylvain Charlebois, professeur en distribution et politique agroalimentaire à l'Université de Dalhousie

Même son de cloche du côté de Rich Smith, le directeur de l’Association des producteurs de boeuf de l'Alberta, qui doute toutefois des chances de voir une permission donnée aux abattoirs possédant des permis provinciaux d’exporter à l'extérieur des provinces, comme le recommande Sylvain Charlebois.

Selon Rich Smith, le coupable est clairement l'environnement économique. Dans le secteur du boeuf, depuis les 30 dernières années, il y a une tendance vers moins d’usines de transformation, mais plus grandes, car l’efficacité est la seule façon de faire face aux marges faibles, explique-t-il.

Parmi les autres victimes collatérales des usines qui fonctionnent au ralenti, il y a les éleveurs, ajoute-t-il. Ceux qui se chargent de faire grossir les bêtes sont inquiets, car ils ne savent pas quoi en faire.

Comme la capacité de transformation est réduite alors que le nombre de bêtes à transformer ne l’est pas, le prix de ces dernières baisse considérablement. Les éleveurs regardent donc vers l’automne et espèrent que le marché sera meilleur à ce moment-là, qu’il se sera stabilisé, affirme Rich Smith.

Un portrait de Bob Lowe avec, à l'arrière-plan, des vaches.

Bob Lowe, président de la Canadian Cattlemen's Association, estime que, si la situation ne change pas d'ici à la fin du mois de juin, l'industrie bovine accusera une perte de 500 millions de dollars.

Photo : Radio-Canada

Bob Lowe a une ferme à côté de Nanton, au sud de Calgary. Environ 400 de ses bêtes auraient déjà dû aller à l’abattoir. On continue à les nourrir même si on ne sait pas quoi en faire, dit-il.

Les producteurs sont en train de nourrir les vaches différemment pour qu’elles ne grossissent pas trop rapidement.

Rich Smith, directeur de l’Association des producteurs de boeuf de l'Alberta

Même s'il pouvait vendre ses bêtes dans les jours qui viennent, il estime qu’il devra tout de même faire face à une perte de 500 $ par tête. Ce n’est la faute de personne, mais on se rend compte à quel point la chaîne alimentaire est fragile, avoue-t-il.

Le cas McDonald's

L'incertitude quant à l'approvisionnement a aussi poussé la chaîne McDonald's du Canada à aller chercher son boeuf à l’extérieur du pays, une décision jugée inévitable, mais bienvenue par Sylvain Charlebois.

En effet, la viande utilisée dans les burgers de la chaîne vient uniquement des usines de Brooks et de High River. Je pense qu’ils ont décidé d’aller s'approvisionner aux États-Unis pour aider l’usine de High River à souffler un peu, soutient M. Charlebois.

Selon Rich Smith, nul doute que, quand les usines pourront de nouveau tourner à plein régime, l’enseigne de restauration rapide reviendra s'approvisionner au Canada. Je pense que McDonald’s s’engage à utiliser du boeuf canadien quand elle le peut, mais là, elle ne peut vraiment pas, dit-il, lucide.

Des vaches d'élevage qui mangent.

En attendant la réouverture de l'usine Cargill de High River, les vaches continuent à être nourries à un rythme moins élevé dans l'espoir qu'elles grossiront moins vite.

Photo : Radio-Canada

Si les consommateurs continuent à espérer de la viande bovine dans leur assiette, mais que la production ne suit pas, ils pourraient craindre une augmentation des prix, une possibilité que les deux hommes rejettent, précisant qu'on n’en est pas encore à ce stade.

Sylvain Charlebois rappelle que, si cela venait à arriver, les consommateurs ont d'autres choix. Dans le cas du porc, les prix se sont stabilisés et, pour le poulet aussi, donc, il va y avoir des options intéressantes pour le consommateur qui veut consommer de la viande, affirme-t-il.

Même si la situation est difficile pour tout le monde, Bob Lowe reste optimiste, tout en espérant un coup de pouce.

Nous pensons vraiment que l’industrie bovine et l’agriculture en général vont pouvoir aider le Canada à se relever de la crise de la COVID-19, mais pour ça, il faudrait de l’investissement fédéral stratégique. Nous ne l’avons pas encore vu, conclut-il.

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