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analyse

Jair Bolsonaro au bord du gouffre au Brésil

La Cour suprême se penche sur une présumée ingérence du président dans des enquêtes policières.

Il regarde vers sa gauche.

Le président brésilien Jair Bolsonaro lors d'une conférence de presse au Palais Planalto, à Brasilia, le 24 avril

Photo : Reuters / Ueslei Marcelino

Au Brésil, immense pays qui représente la moitié de l’Amérique du Sud, la COVID-19 fait des ravages que ne reflètent pas les chiffres officiels. Ici comme ailleurs, la crise sanitaire se double d’une crise économique, dont les plus pauvres font les frais.

Mais vient maintenant s’y ajouter une grave crise politique et institutionnelle : le président Jair Bolsonaro est sous le feu des critiques pour sa gestion désastreuse de l’épidémie de COVID-19.

Après une élection en octobre 2018 avec 55 % des suffrages, ses appuis se sont effondrés. Face au coronavirus, son déni et ses déclarations successives ont laissé les Brésiliens pantois. Durant cette pandémie, Bolsonaro dispute à Donald Trump le titre de champion de la gestion la plus imprévisible, la plus provocatrice et dénuée d’empathie qui soit.

Après avoir comparé la COVID-19 à une simple grippette, le président brésilien a préconisé, comme mesure possible contre l’épidémie, que l’on se réunisse pour faire de grandes prières collectives afin d’éloigner le mal.

J’ai beau m’appeler le Messie [son nom est Jair Messias Bolsonaro], je ne peux pas faire de miracles. Cinq mille morts, c’est bien regrettable. Mais qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse? On va tous mourir un jour.

Déclaration de Jair Bolsonaro, à la fin d'avril

On lit ces jours-ci dans la presse brésilienne des comptes rendus épouvantables. Par exemple, des histoires de fosses communes dans des favelas où la promiscuité est effarante, où la COVID-19 devient meurtrière et où les vrais chiffres sont inconnus. Et puis, ce maire de Manaus, la grande métropole de l’Amazonie, qui, désemparé devant la catastrophe autour de lui, fait une crise de larmes à la télévision.

Bains de foule

Trois femmes autour d'une voiture décorée de drapeaux du Brésil

Les partisans du président Bolsonaro manifestent à Sao Paulo le 25 avril contre les mesures sanitaires.

Photo : Reuters / Amanda Perobelli

Pendant ce temps, Jair Bolsonaro continue de prendre des bains de foule. Pas tous les jours, et pas des foules gigantesques. Plutôt des attroupements de quelques centaines, où il va se montrer et se faire acclamer en serrant des mains et en donnant des accolades.

Au Brésil, en date du 30 avril, on comptait officiellement 87 000 cas positifs et quelque 6000 morts. Mais des sources sérieuses, notamment citées par la Folha de Sao Paulo, prétendent qu’il faut multiplier ces chiffres par un facteur de 5 pour s'approcher de la réalité de la COVID-19 au Brésil.

Bolsonaro, de plus en plus isolé politiquement, lâché par beaucoup de ses alliés de 2018, continue d’avoir avec lui un noyau dur d'environ 25 % de l’opinion publique. Ce sont les plus motivés d’entre eux qui, répondant à ses appels, défilent dans les rues de plusieurs villes pour dénoncer et défier les mesures de confinement et de distanciation sociale.

Comme Donald Trump, sauf que…

Jair Bolsonaro s’est lui-même déclaré contre les mesures préconisées par son propre gouvernement, notamment par le ministre de la Santé Luis Henrique Mandetta jusqu’à ce qu’il soit congédié à la mi-avril.

Des mesures également soutenues par les autorités des États et des municipalités qui, elles, ont pris au sérieux cette pandémie, à Sao Paulo, Rio de Janeiro et ailleurs…

On voit le parallèle avec Donald Trump : attaques contre les États et les gouverneurs, déclarations intempestives, contradictoires et provocatrices qui peuvent contredire carrément les avis officiels. Tout en lançant des appels du pied à la mobilisation de sa base la plus radicale.

Mais il y a une différence importante, lorsqu’on compare aujourd’hui Trump à Bolsonaro. D’abord, les appuis au Brésilien se sont effondrés, alors que ceux du président américain se maintenaient, jusqu’à la fin avril, dans les 40-45 %.

La Cour suprême contredit le président

C’est que Bolsonaro a maintenant sur le dos, non seulement une opposition politique qui sait qu’elle est manifestement majoritaire, mais aussi l’instance judiciaire qui commence à se mobiliser contre lui. À savoir : la Cour suprême (le Tribunal Supremo Federal ou TSF) qui, au Brésil, peut traiter des cas criminels lorsqu’ils concernent des élus.

Cette Cour suprême, en plus, intervient au quotidien dans le processus politique. Depuis le début d'avril, elle a rendu une quinzaine d’avis et de décisions. Par exemple, pour soutenir les gouverneurs des États ayant avancé des mesures anti-COVID-19 que Bolsonaro voulait faire annuler, pour débouter des appels anti-quarantaine, ou pour stopper certaines campagnes de publicité jugées mensongères.

Et dans la semaine du 27 avril, elle est allée jusqu’à autoriser des enquêtes criminelles contre le président et sa famille proche.

C’était après la démission fracassante, le 24 avril, du ministre de la Justice Sergio Moro qui, en claquant la porte, a accusé le président d’obstruction à la justice.

Sergio Moro : charismatique et ambitieux

Un homme parle face à un micro.

Le ministre brésilien de la Justice, Sergio Moro, lors d'une conférence de presse à Brasilia le 24 avril 2020.

Photo : Reuters / UESLEI MARCELINO

Grande vedette de la politique brésilienne, Sergio Moro est un personnage charismatique et ambigu. Avant son entrée au gouvernement en 2019, il avait été le juge vedette de l’enquête Lava Jato.

Une véritable tornade judiciaire qui avait mis au jour l’étendue de la corruption politique, ses ramifications dans l’industrie de la construction, du pétrole, etc. avec des histoires de pots-de-vin qui ont éclaboussé tous les partis brésiliens.

C’est un homme qui adore le jeu politique et médiatique. Comme juge, il laissait filtrer – de façon stratégique – certaines informations aux médias (par exemple : des enregistrements clandestins de politiciens).

C’est lui qui avait obtenu en 2018 la condamnation de Lula da Silva, l’ancien président de gauche, contre lequel il s’est acharné avec une ferveur immense et suspecte. Lula a été libéré en novembre 2019.

Sergio Moro s’était lui-même retrouvé au cœur d’un scandale l’an dernier, car des documents et des enregistrements semblaient prouver qu’il avait décidé de toute façon, dès 2017, de faire condamner Lula, indépendamment de la solidité des preuves contre l’ancien président, idole des Brésiliens pauvres.

Et lorsque, début 2019, Moro s'est joint au nouveau gouvernement d’extrême droite de Bolsonaro, bien des observateurs ont dit alors : Vous voyez? Il était avec ces gens-là!

Mais aujourd’hui, il ne l’est plus et il s’en va. Moro accuse Bolsonaro d’avoir voulu manipuler la justice. Le président veut s’ingérer dans les enquêtes de police, a-t-il lancé.

Quelques jours auparavant, le président avait congédié le directeur de la police fédérale (l’équivalent du FBI aux États-Unis) pour le remplacer par un bon ami qui aurait su l’informer de toutes ses enquêtes et, peut-être, faire preuve de mansuétude envers ses fils.

Les trois fils Bolsonaro, qui font de la politique – l’aîné, Flavio, est sénateur – seraient mêlés à des histoires de trafics, avec dans certains cas des mafieux violents. Ils nient et le président défend ses rejetons.

Vers une destitution?

On parle maintenant de la possibilité d’une destitution. Et contrairement à ce qui s’est passé avec Trump, Bolsonaro pourrait ne pas survivre à un tel épisode. Il n’a pas, comme Trump avec les sénateurs républicains, un bloc bien soudé de politiciens partisans qui vont le soutenir jusqu’au bout.

Contrairement à celui des États-Unis, avec deux partis, le paysage politique au Brésil est complètement éclaté. Il y a une trentaine de formations politiques au Parlement. Et aujourd’hui, la coalition passagère qui s’était ralliée à Bolsonaro en 2018 n'existe plus.

L’opinion dominante, dans le monde politique comme dans la population, c’est que ce président déraille complètement, et qu’il importe de le neutraliser. Soit en l’ignorant, soit en le destituant. La Cour suprême a très bien entendu les accusations de Moro et fait diligence.

Certains députés se demandent maintenant s’ils vont ou non engager une procédure de destitution. Même si en ce moment, au Brésil, avec les ravages sous-estimés – voire niés – de la pandémie, l’urgence est ailleurs.

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