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La mort de la fillette de Granby n'a rien changé à la DPJ, déplorent des intervenants

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Le service de la Direction de la protection de la jeunesse en Estrie.

Le service de la Direction de la protection de la jeunesse en Estrie.

Photo : Radio-Canada

La mort tragique d’une fillette de 7 ans connue de la DPJ il y a exactement un an n’aura servi à rien, déplorent des travailleurs de la DPJ de l’Estrie. Selon plusieurs d’entre eux, rien n’a changé au sein de la Direction de la protection de la jeunesse depuis le 30 avril 2019.

L’histoire avait pourtant ébranlé le Québec. Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, s’était empressé d’annoncer trois enquêtes sur le drame : une par la Sûreté du Québec, une par le CIUSSS de l’Estrie-CHUS et une par la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse. 

Sur le terrain, un an plus tard, les constats sont désolants. Malgré toute l’attention médiatique portée à la DPJ, les investissements, les premières recommandations de la commission Laurent et la mise sous tutelle de la DPJ Estrie, les travailleurs ne constatent pas de changements majeurs.

Martin*, qui oeuvre comme travailleur social à la DPJ Estrie depuis plus d’une dizaine d’années, soutient que les seules améliorations visibles sont les cellulaires et les ordinateurs portables remis aux intervenants pour le travail à distance. De nouveaux appareils électroniques et beaucoup plus de pression, dit-il.

Il y a des enfants qui sont sur la liste d’attente en ce moment qui sont en danger, lance Martin. Une situation qu'il juge fort inquiétante. Il se montre catégorique lorsqu’on lui demande si l’Estrie est à l’abri d’un autre drame comme celui de la fillette de Granby ou de la fratrie rapporté en mars : du tout, affirme-t-il sans hésiter.

Il n’est pas le seul à avoir l’impression que rien n’a bougé au sein de la protection de la jeunesse. L’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), qui représente la majorité des travailleurs de la DPJ, a récemment effectué un sondage auprès de ses membres**. Alors que près de 43 % des répondants croient que la situation n’a pas bougé depuis le drame de Granby, 47 % estiment que la situation a empiré.

Les employés font tout leur possible pour assurer la sécurité des enfants, mais ce que je peux dire malheureusement, c’est qu’on n’est pas à l’abri d’un autre drame.

Marc Richard, représentant national de l'APTS en Estrie

L’APTS admet se questionner : si le décès d’une enfant de sept ans connue des services n’a pas été un électrochoc suffisant, qu’est-ce qui permettra de réformer la DPJ? 

On a eu au mois de mars un deuxième électrochoc quand l’Estrie a été mise en tutelle [...] C’est un rappel que cette situation est encore présente. Même si on dit déployer des efforts pour améliorer [la DPJ], le problème des listes [d’attente] est encore bien présent, affirme Marc Richard. 

La DPJ Estrie en chiffres

Nombre d'employés à la DPJ Estrie

au 1er avril 2019 : 170 postes

au 1er avril 2020 : 221 postes

Nombre de cas sur les listes d'attentes (par secteur)

Réception et traitement des signalements

5 mai 2019 : 896

29 avril 2020 : 70

Évaluation-Orientation

5 mai 2019 : 433

29 avril 2020 : 535

Application des mesures

5 mai 2019 : 43

29 avril 2020 : 78

Nombre d'enfants pris en charge

31 mars 2019 : 1866

31 mars 2020 : 2047

Selon le syndicat, le principal problème demeure le manque de personnel. Il est difficile d’attirer des travailleurs et de retenir la main-d'oeuvre avec les conditions actuelles. Même si le CIUSSS de l'Estrie-CHUS enregistre une hausse de postes dans son service, l'APTS souligne qu'il s'agit d'employés qui œuvraient déjà au sein de la DPJ et qui ont obtenu un poste ce n'est pas des gens qui sont arrivés en sauveurs pour combler les rangs, ils étaient déjà là , précise Marc Richard

Des conditions dépeintes par Martin comme étant très difficiles. Menaces de mort, séquestration, voies de fait, c’est ça qui nous attend parfois [...] c’est la gestion des risques, faire face aux tribunaux, aux plaintes [des clients]... , explique-t-il. Il est lui-même à la recherche d’un nouvel emploi au sein du réseau de la santé, avec de meilleures conditions et surtout davantage de reconnaissance. 

Parce que le manque de reconnaissance est un élément récurrent dans le discours de Martin et de l’APTS. Un manque de reconnaissance de l’employeur, mais aussi de la population. 

Tant et aussi longtemps qu’ils ne vont pas mettre en place des choses concrètes : salaire, conditions de travail, encadrement, soutien à long terme aux gens, pour venir travailler à la DPJ, y a pas personne qui va vouloir venir.

Martin, travailleur social à la DPJ Estrie

Le ministre Lionel Carmant se dit quelque peu étonné par ces déclarations. Depuis les derniers investissements de 65 M$ dans la DPJ, il souligne que pas moins de 600 intervenants ont été recrutés à travers le Québec. Des embauches qui permettent devider la liste des enfants en attente d'une prise en charge.

On voit un rattrapage important qui va se poursuivre au cours des prochains mois. Je suis très très confiant, déclare le ministre.

Questionné sur l’éventualité d’un autre drame tel que celui qui est survenu en avril dernier, le ministre répond qu' on ne peut pas tout prévenir, le risque zéro n’existe pas.

Lionel Carmant devant les toutous déposés en mémoire de la fillette.

Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, s’était recueilli devant la maison de la fillette décédée , à Granby.

Photo : Radio-Canada

Selon lui, les employés de la DPJ Estrie peuvent néanmoins s’attendre à une diminution significative de leur charge de travail au cours des prochains mois. Il dit également travailler étroitement avec le ministère de la Santé et le Trésor pour [s]’assurer que leur travail soit valorisé à sa juste valeur.

Le ministre Carmant compte aussi sur la commission Laurent pour apporter des recommandations qui permettront des changements aux façons de faire de la DPJ et surtout à la Loi sur la protection de la jeunesse. Il le garantit, le rapport publié l'automne prochain ne sera pas tabletté.

Mais pour l’APTS, les recommandations de la commission arriveront trop tard : Ça prend deux ans environ. C’est un exercice de réflexion collectif en profondeur qui était nécessaire, ça va être intéressant de voir ça. En attendant les fruits, il faut dépêcher des solutions rapidement sur le terrain, croit Marc Richard.

Le CIUSSS de l'Estrie-CHUS muet

Au CIUSSS de l’Estrie-CHUS, la demande d’entrevue avec la directrice de la protection de la jeunesse en Estrie, Johanne Fleurant, a été déclinée. L’établissement ne désirait pas se prononcer sur la situation si le ministre Carmant le faisait. Impossible aussi d’avoir une entrevue avec la personne responsable de la tutelle, Richard Deschamps. Le service des communications nous a répondu que comme PDG d'un établissement, M. Deschamps est auprès de ses équipes durant la pandémie. Il n'est donc pas disponible pour une entrevue.

Le ministre Carmant indique par ailleurs que Richard Deschamps a été retourné à son établissement, en Montérégie, pendant la crise.

L’APTS dit aussi avoir de la difficulté à obtenir de l’information de la part du CIUSSS de l’Estrie-CHUS. Depuis son entrée en poste en mars dernier, Richard Deschamps n’a pas rencontré le syndicat représentant les travailleurs de la DPJ. 

Malgré les embûches, le personnel de la DPJ et son syndicat gardent espoir que des changements soient apportés. J’aime suffisamment mon travail pour dire que j’en garde de l’espoir. Mais je ne sais pas pour combien de temps , résume Martin.

Employés de la DPJ, vous avez des histoires à partager? Vous pouvez joindre notre journaliste à l'adresse fanny.lachance-paquette@radio-canada.ca Nous vous invitons cependant à utiliser votre adresse courriel personnelle afin d'assurer votre confidentialité.

*Martin est un nom fictif. Radio-Canada a accepté de préserver l’anonymat du membre du personnel de la DPJ-Estrie, qui craint des représailles de son employeur.

**Sondage effectué auprès des employés de la DPJ Estrie du 22 au 27 avril 2020 par 96 répondants, soit environ 17 % des membres.

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