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On écoute les experts pour la COVID-19, pourquoi pas pour les changements climatiques?

Les scientifiques n'ont jamais autant eu l'oreille des décideurs. Pourquoi n’est-ce pas le cas pour la crise climatique?

Des cheminées d'où on peut voir s'échapper de la fumée.

Le Canada est bien loin des nouvelles cibles proposées par le GIEC.

Photo : Reuters / Peter Andrews

Rarement a-t-on vu autant de scientifiques dans l'espace médiatique. Et rarement les chercheurs ont eu autant l'attention de la classe politique, des journalistes et de la population en général. D'une crise à l'autre, pourquoi sommes-nous plus prompts à écouter ce que nous prescrivent les experts face à l'urgence sanitaire, mais si frileux à suivre leurs recommandations face à l'urgence climatique?

1er texte d'une série de trois

Les scientifiques ont commencé à tirer la sonnette d'alarme sur le bouleversement du climat il y a près de quarante ans, dans les années 80.

Le 23 juin 1988, lors d'un célèbre exposé devant le Sénat américain, le climatologue James Hansen avertit les élus que le réchauffement de la planète est une réalité. Les données de l'Institut Goddard en sciences spatiales de la NASA qu'il dirige à l'époque laissent peu de place au doute : L'effet de serre est détecté et il modifie déjà notre climat, dit-il sans détour aux sénateurs américains. Le New York Times en fait sa une.

Première page du New York Times du 24 juin 1988

L'exposé de James Hansen avait fait la une de plusieurs journaux.

Photo : Archives du New York Times

32 ans plus tard, les rapports scientifiques se sont multipliés, les connaissances se sont raffinées, des incertitudes ont été levées, des faits ont été confirmés, un accord mondial a même été signé par tous les pays du monde sur la question.

Et pourtant, les émissions de gaz à effet de serre (GES) ne diminuent pas. Ça fait quinze ans qu'on dit que l'urgence, c'est maintenant, dit le Français Jean Jouzel, une sommité mondiale de la climatologie et conseiller de plusieurs dirigeants français sur la question climatique au fil des ans.

Jean Jouzel, climatologue français de renommée mondiale.

Jean Jouzel, climatologue français de renommée mondiale.

Photo : Radio-Canada / Etienne Leblanc

Dès 2007, le 4e rapport du Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (GIEC) nous avertissait déjà que pour limiter le réchauffement planétaire à 2 degrés Celsius, il fallait stabiliser les émissions de GES en... 2020.

Cinq rapports du GIEC et des milliers d'études scientifiques plus tard, le constat est toujours le même, mais de plus en plus pressant : il faut réduire les émissions de 45 % d'ici dix ans si on veut éviter un réchauffement qui pourrait s'avérer incontrôlable.

Malgré ce constat scientifique inquiétant, rien n'y fait : les décideurs hésitent à agir.

Au pays, les gouvernements de Justin Trudeau et de François Legault ne font pas exception à cette contradiction.

François Legault tient dans ses mains le plus récent bilan des émissions de GES du ministère de l'Environnement.

François Legault brandit le plus récent bilan des émissions du GES en répondant à une question, jeudi, à l'Assemblée nationale.

Photo : Radio-Canada

Par exemple, quand on lui avait demandé pourquoi il défendait l’élargissement des autoroutes 13 et 19 au Québec malgré les données scientifiques qui démontrent que cela aggraverait le problème de congestion et d'émissions de GES plutôt que l’inverse, M. Legault avait tout simplement répondu : Je ne suis pas d’accord avec ces études.

À ICI Première, L’heure du monde propose de réfléchir sur les lendemains de la COVID-19. Chaque jour, lors de la semaine du 4 mai, une partie de l’émission explorera différentes facettes de ces deux thèmes : la santé publique et l’économie. Nos correspondants à l'étranger et au pays vous rapportent leurs trouvailles.

Quant à M. Trudeau, il fait l'objet de nombreuses critiques de la part de la communauté scientifique pour son soutien indéfectible à l'industrie du pétrole et du gaz, le secteur qui contribue le plus aux émissions de GES au Canada.

On ne peut pas pour autant accuser M. Legault et M. Trudeau d'être des climatosceptiques. Jamais ils n'ont remis en cause les fondements scientifiques de la crise du climat.

Mais face à l'urgence climatique, leur réaction, comme celle de nombreux décideurs politiques de la planète, contraste grandement avec la mobilisation politique sans précédent qui s'est mise en branle pour faire échec à la COVID-19.

L’école Saint-Louis-de-Gonzague, à Montréal, est fermée pendant l'épidémie de COVID-19.

Au Québec, le premier ministre François Legault a annoncé la fermeture des écoles le 13 mars 2020 en raison de la pandémie de COVID-19.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Suivant l'avis de leurs conseillers scientifiques, la plupart des dirigeants de la planète n'ont pas hésité à prendre rapidement des mesures sans précédent : fermer les écoles, mettre l'économie en veilleuse et dépenser des dizaines de milliards de dollars pour soutenir les millions de travailleurs soudainement au chômage.

Danger lointain

Pourquoi l'urgence sanitaire nous atteint-elle plus efficacement que l'urgence climatique?

Certes, le virus fait peur parce qu'il peut être mortel.

Et pourtant, avertit l'ancien vice-président du GIEC Jean-Pascal van Ypersele, les changements climatiques tuent et tueront beaucoup plus.

En effet, le dérèglement du climat fait des morts par dizaines de milliers. À partir de 2030, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que les changements climatiques causeront 250 000 décès prématurés tous les ans.

Mais 2030, c'est dans dix ans.

Jean-Pascal van Ypersele, ancien vice-président du GIEC et professeur de climatologie à l'Université catholique de Louvain.

Jean-Pascal van Ypersele, ancien vice-président du GIEC et professeur de climatologie à l'Université catholique de Louvain.

Photo : Radio-Canada / Etienne Leblanc

Quand il y a vraiment la perception d’un danger imminent, alors là les décideurs prennent des décisions qu’on n’aurait jamais pu imaginer, dit celui qui est aussi professeur de climatologie à l'Université catholique de Louvain. Et pourtant, pour le climat, le danger est bien plus grand, même en morts! Mais plus lointain.

Ce qui distingue la crise sanitaire actuelle et l'impressionnante réponse scientifique et politique qu'elle a générée, c'est son côté soudain. Le danger s'est présenté vite et s'est répandu sur une bonne partie de la planète très rapidement.

En contrepartie, les changements climatiques s'opèrent lentement.

Une femme s'asperge le visage d'eau.

La vague de chaleur inattendue a fracassé plusieurs records de température en Europe.

Photo : Reuters / Jean-Paul Pelissier

Certaines catastrophes climatiques génèrent des réactions très vives, mais de façon ponctuelle et sur des territoires limités. Un des exemples souvent cités à cet égard est la fameuse canicule de l'été 2003 en France, qui a fait plus de 15 000 morts.

Suivant les conseils des scientifiques, les autorités de la France ont complètement transformé la politique de gestion des canicules en France, qui est devenue un modèle mondial en la matière. Mais malgré cette catastrophe, le gouvernement français n'est pas devenu le champion attendu de la lutte contre les changements climatiques pour autant.

Ça prend toujours une catastrophe pour qu'on agisse. La prise de conscience de la réalité climatique s'est construite grâce à la multiplication des événements extrêmes. Mais la prise de conscience n'est pas suffisante pour l'action. Tout le monde pense qu'on a le temps d'agir, c'est notre difficulté.

Jean Jouzel, climatologue

Il avoue que face aux changements climatiques, le sentiment d'urgence est beaucoup plus difficile à faire passer : C'est difficile de faire comprendre aux gens que le climat que les jeunes d'aujourd'hui auront dans une cinquantaine d'années, eh bien on en décide aujourd'hui. C'est un peu ça le problème. C'est un peu notre échec, poursuit M. Jouzel

L'évolution de la crise climatique est lente et sournoise, tandis que la crise du coronavirus est brutale, ajoute Jean-Pascal van Ypersele. On a les images des morts et des malades tous les soirs dans les médias, et donc il y a un choc que nous n'avons pas, pour le moment du moins, avec le climat, dit-il.

Peur émotionnelle

Louise Nadeau, professeure émérite et associée au Département de psychologie de l'Université de Montréal.

Louise Nadeau, professeure émérite et associée au Département de psychologie de l'Université de Montréal.

Photo : Courtoisie / Louise Nadeau

Le fait que les décideurs politiques et les citoyens ordinaires réagissent beaucoup plus promptement face à la menace sanitaire qu'à la menace climatique n'étonne pas Louise Nadeau, professeure émérite au Département de psychologie de l'Université de Montréal.

Ce qui fonctionne chez Homo sapiens, c'est une peur émotionnelle, dit-elle. Quand on entend parler d'un médecin italien qui a dû enlever un respirateur à un patient, qui en est décédé dans les minutes suivantes, pour le donner à quelqu'un d'autre, tout à coup on se dit que ça pourrait être moi ou ma mère ou un conjoint ou une conjointe. Pour les changements climatiques, il n'y a rien de ça.

La psychologue avance l'idée que les épidémies sont inscrites dans la mémoire collective des êtres humains : Les images et les récits sur la grippe "espagnole", la peste noire, le typhus ou Ebola nous ont convaincus que c'était une réelle menace, que si on l'attrape, ça va aller mal, dit-elle. Mais il n'y a rien de tel pour les changements climatiques, nous ne les avons pas en mémoire, ils ne nous font pas vraiment peur.

Selon elle, c'est une des raisons pour lesquelles la parole des scientifiques est très écoutée face à la COVID-19. Quand on ne sent pas la menace directe, comme pour les changements climatiques, on trouve toujours des rationalisations, c'est-à-dire des manières de dénier des faits scientifiques par rapport à un événement qui risque de vraiment frapper dans une ou deux décennies, dit Mme Nadeau.

Les scientifiques sont aussi des citoyens

Une station de métro vide.

Le métro est vide durant la pandémie.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La crise du nouveau coronavirus ramène tous les scientifiques du climat à leur condition de citoyen. Les climatologues, physiciens de l'atmosphère, glaciologues et autres experts des forêts tropicales, qui sentent tous qu'on ne les écoute pas, doivent soudainement écouter les consignes de leurs collègues scientifiques, experts en santé publique.

Comme tous les citoyens, je suis dérangé dans ma vie quotidienne par ces contraintes, dit Jean-Pascal van Ypersele. Cette situation lui rappelle le documentaire d'Al Gore, l'ancien vice-président américain, sur la question climatique, Une vérité qui dérange.

Les informations scientifiques sur les changements climatiques sont une vérité qui est désagréable à entendre, dit le climatologue belge. Il est désagréable d'entendre que nous ne pouvons pas continuer comme nous l'avons toujours fait. Cela dérange aujourd'hui, et prendre les mesures nécessaires pour protéger le climat, dans une certaine mesure, cela va être dérangeant aussi, estime-t-il.

Cette crise incitera-t-elle les décideurs et les citoyens à porter une plus grande attention à ce que prescrivent les experts du climat?

Le principal enseignement de cette crise, c'est que ça ouvre le domaine des possibles, dit Jean Jouzel. Face à une crise, on voit qu'il n'y a pas de raison qu'on ne puisse pas parvenir à prendre les bonnes décisions.

J'espère qu'on va gagner un peu de sagesse avec cette crise du coronavirus. L'humanité a la mauvaise habitude de penser à prévenir les catastrophes une fois qu'elles sont passées ou qu'on a le nez dessus.

Jean-Pascal van Ypersele

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