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Quand un proche est happé par les théories du complot

Depuis le début de la pandémie de COVID-19, des gens voient avec désarroi des membres de leur famille basculer vers des mouvements conspirationnistes.

Une main qui contrôle un virus comme une marionnette.

Les théories du complot autour du coronavirus attirent de plus en plus de gens.

Photo : Radio-Canada / Émilie Robert

Les théories du complot ne datent pas d’hier, et l’arrivée de YouTube – un puits sans fond de vidéos plus sinistres les unes que les autres – n’a fait qu’exacerber le phénomène.

Avec la COVID-19, la peur, l’isolement et l’ennui ont poussé certains encore plus loin dans les mouvements conspirationnistes. Bien des gens voient avec inquiétude leurs proches devenir obsédés par de telles théories, au point où la discussion n’est plus possible.

C’est le cas de Paul et de Sylvie, qui nous ont contactés pour nous parler de leur situation respective. Nous avons changé leurs noms pour préserver leur vie privée.

Des théories qui prennent toute la place

Cela fait près d’une quinzaine d’années que Paul voit son petit frère Jean-François (nom fictif) s’intéresser à des théories conspirationnistes. Une perte d’emploi et une rupture amoureuse difficile l’avaient amené à se replier. Depuis , Jean-François, âgé d’une cinquantaine d’années, habite seul dans le chalet familial et vit de l’aide sociale.

Ça fait 10, 15 ans qu’on a remarqué qu’il voyait des liens qu’on trouvait un petit peu spéciaux, confie Paul. À chaque fois qu’on parle de politique ou de médecine, il dit que les médecins font partie de la conspiration, que ce n’est pas tout bon ce qu’ils donnent, que le gouvernement, tout est arrangé par un ordre mondial en arrière.

Dernièrement, avec la COVID-19, c’est encore plus présent dans ses discussions. En fait, on ne peut pas l’appeler sans qu’il nous en parle.

Paul

Lorsque Paul nous a écrit, il s’inquiétait de voir son frère partager des théories de plus en plus sinistres avec leur père âgé de 90 ans. L’un des sujets abordés par mon frère, et qu’il partage avec mon père, est entre autres le fait que plusieurs hautes personnalités se nourrissent de sang de bébé pour augmenter leur espérance de vie. [...] Mon père [est] très dépassé par tout ce qui se passe en ce moment avec la COVID-19. Cela le rend inquiet, explique-t-il.

Sylvie, quant à elle, nous a contactés en voyant sombrer Johanne (nom fictif), une membre de sa famille immédiate. Pour éviter de briser le lien de confiance avec cette personne, Sylvie nous a demandé de ne pas spécifier leur lien de parenté. [Johanne] est une femme intelligente. Seulement, elle a vécu des périodes difficiles et, pour une raison obscure, elle se raccroche à toutes ces théories, raconte Sylvie. Elle croit que le coronavirus n'est pas réel, que Donald Trump est l'homme qui va sauver le monde, que le gouvernement enlève des enfants pour faire des sacrifices humains, que Neil Armstrong n'a jamais été sur la Lune, l’Illuminati et j’en passe largement.

Comme Paul, Sylvie a vu la situation s’aggraver avec l’arrivée de la COVID-19. Maintenant, ça a pris une ampleur démesurée! C’est devenu obsessif, se désole-t-elle. Avec la crise du coronavirus, ce genre de théories se sont multipliées sur le web. Donc, elle passe des heures par jour à lire ces théories.

Elle a beaucoup maigri, elle ne sort presque jamais et son emploi du temps est de lire et relire toutes ces théories.

Sylvie

De plus, dans leurs conversations, Johanne tente de convaincre Sylvie du bien-fondé de ses théories. Elle veut absolument que je croie à ça et le pire, dans tout ça, c’est qu’elle fait ça parce qu’elle m’aime et pour mon bonheur, dit Sylvie.

Un oeil humain qui regarde une représentation aplatie de la planète Terre.

Les réseaux sociaux amplifient la popularité des théories conspirationnistes.

Photo : Radio-Canada / Philippe Tardif

Comme une secte

Les gens dont la vie tourne autour des théories conspirationnistes ne sont pas membres d’une secte, mais il y a des ressemblances entre les deux phénomènes.

Le rythme de vie qu’il a, c’est de vivre tout seul au chalet, vivre sur Internet la nuit, dormir durant le jour, et voir toutes sortes de gens que je ne connais pas, mais je ne pense pas qu’ils soient de bonne compagnie pour lui, dit Paul au sujet de son frère Jean-François.

C’est comme s’il était dans une secte. Tous ses amis pensent pareil.

Paul

C’est pourquoi l’organisme québécois Info-Secte est souvent appelé à intervenir dans ces situations. Depuis le début de la crise, le fondateur et directeur général de l’organisme, Mike Kropveld, dit être plus sollicité que d’habitude. On a reçu des appels, des demandes d’aide, et ce n’est pas surprenant, dit-il. Il y a toujours eu des gens qui croient en des complots, mais le fait que les gens soient maintenant souvent seuls chez eux et devant l’ordinateur, ça renforce pour certains leurs croyances. Pour certains, ça devient une mission d’essayer de “sauver les autres”, de révéler à leurs proches leur vérité, ou selon eux, la vérité.

La chercheuse en psychologie sociale Karen Douglas, de l’Université du Kent au Royaume-Uni, se spécialise dans l’étude des théories du complot. La croyance dans les théories du complot peut parfois devenir si forte que les gens s’isolent des médias grand public et forment plutôt des communautés fermées et homogènes d’adeptes de la conspiration qui communiquent entre eux et qui renforcent entre eux leur vision du monde, explique la professeure Douglas.

Elle n’est pas étonnée de voir ces théories gagner en popularité avec la crise de la COVID-19. Les gens sont très inquiets, leurs vies sont bouleversées, et ils sentent qu’ils ont perdu le contrôle. Ils se tournent vers les théories du complot pour les aider à gérer ces sentiments, explique-t-elle.

La recherche en psychologie suggère que les gens se tournent vers les théories du complot pour satisfaire des besoins psychologiques inassouvis, comme le besoin de connaissances, de certitude, de contrôle, d’autonomie et d’estime de soi.

Karen Douglas, chercheuse en psychologie sociale, Université du Kent

Mike Kropveld d’Info-Secte abonde dans le même sens. Ces croyances, comme les croyances religieuses, donnent un certain confort, elles donnent une sécurité, dit-il. Il ajoute que les adeptes des théories du complot peuvent se sentir rassurés en ayant l’impression de comprendre les véritables causes de la crise.

Sylvie constate ce phénomène avec Johanne. Au départ, je crois que d'adhérer à toutes ces théories du complot lui a donné l'impression d’appartenir à une élite. Une élite à part qui, elle, connaît la vérité, analyse Sylvie. Par la suite, plus elle fait des recherches sur les réseaux sociaux, plus l'algorithme lui envoie des articles connexes et plus elle se met à croire que, finalement, c’est la majorité des gens qui croient à ces théories.

Des conséquences sur toute la famille

Depuis quelques semaines, Paul voit les croyances de son frère Jean-François créer des tensions importantes au sein de sa famille. Leur père vit seul depuis que leur mère a été placée en CHSLD. Puisque Jean-François est celui qui habite le plus près de leur père, c’est lui qui l’accompagne désormais dans ses courses.

Ils se voient une fois par semaine, puis quand [mon père] revient de cette journée-là avec mon frère, il est changé, explique Paul, la gorge nouée. Je trouve que mon frère joue dans le cerveau de mon père. Il a 90 ans, il est affaibli. [...] Ça amplifie sa tristesse, ajoute-t-il.

Paul constate avec désarroi que son frère a fini par convaincre leur père de certaines de ses croyances, comme celle voulant que la Terre soit plate. Ça vire en chicane, je me fais raccrocher au nez par mon père, il devient violent au téléphone, raconte-t-il. Mon père, avant, il écoutait Découverte. [...] Je ne sais pas depuis quand il croit que la Terre est plate.

Le virus a été mis en place pour éliminer les vieux. Mon frère dit des choses comme ça à mon père.

Paul

Sylvie voit aussi sa relation avec Johanne devenir tendue. Voir quelqu’un que j’aime s’ancrer de plus en plus dans, appelons ça une décadence intellectuelle, je me sens impuissante, triste, désespérée même. Son obsession de toujours vouloir m’en parler et me convaincre m’étouffe carrément. Je commence à être épuisée émotionnellement, dit-elle.

Deux silhouettes de têtes humaines identiques superposées à l'intérieur d'un parapluie.

Il peut être difficile de dialoguer avec une personne qui adhère à des théories conspirationnistes.

Photo : Radio-Canada / Philippe Tardif

Un dialogue presque impossible

Paul et Sylvie se sont tous les deux résignés à éviter les conversations tournant autour des croyances de leur être cher. Les sujets sont très limités, parce que tôt ou tard, ça vient à la conspiration. Donc, il n’y pas beaucoup de sujets dont on peut parler avec lui, se désole Paul.

Même situation entre Sylvie et Johanne. Si moindrement, j’essaie de contre-argumenter ce qu’elle me dit, elle devient triste, elle se met en colère, elle me dit que je lui manque de respect. C’est comme si toutes ces théories sont devenues une extension d'elle-même, déplore Sylvie.

C’est rendu qu’elle ne veut plus me parler, à moins que je décide d’adhérer, de lire et de réfléchir à ces articles, parce qu’elle veut que je me réveille.

Sylvie

Comme l’explique Mike Kropveld d’Info-Secte, il est difficile d’engager le dialogue avec des gens qui ont des croyances aussi enracinées. Il compare cet attachement à celui d’une relation amoureuse. Si vous essayez de convaincre quelqu’un qu’il est tombé en amour avec une personne qui n’est pas bonne pour lui, [...] il va défendre sa décision et vous voir comme quelqu’un qui est contre lui, illustre-t-il.

C’est au niveau émotionnel que ça arrive, ce n’est pas au niveau logique. [...] C’est deux niveaux complètement différents.

Mike Kropveld, directeur général d’Info-Secte

Si la personne insiste pour aborder ces sujets, M. Kropveld suggère d’éviter les confrontations. Si je confronte quelqu’un, est-ce que ça va vraiment l’amener à réfléchir ou ça va le pousser encore plus dans ces croyances?

Entrer dans un débat, presque 100 % du temps, ça ne marche pas, dit-il. On va vous voir comme quelqu’un qui est contre, qui ne comprend pas et ça va amener une coupure.

Essayez, si possible, de regarder la situation avec les yeux de l’autre personne, pas pour dire que vous êtes en accord, mais pour essayer de comprendre. Si vous êtes capable de comprendre comment la personne voit le monde, ça peut vous aider à identifier la meilleure approche, la meilleure chose à faire ou à dire.

Mike Kropveld, directeur général d’Info-Secte

La chercheuse en psychologie Karen Douglas explique qu’il est important de ne pas ridiculiser les croyances de l’autre personne. Leurs croyances sont importantes pour eux et ils ne veulent pas qu’une personne à qui ils tiennent se moque d’eux, dit-elle.

Garder le contact

Paul et Sylvie ne savent pas quand leur proche délaissera ces théories conspirationnistes. Le mieux pour moi, c’est que mon frère retrouve son équilibre, qu’il se trouve un travail, qu’il ait une vie un peu plus régulière, souhaite Paul. Je ne vois pas comment mon frère va pouvoir se sortir de là, à moins qu’il travaille.

C’est mon petit frère. Quand il était tout petit, c’était moi qui m’occupais de lui. Ce lien-là est brisé actuellement.

Paul

Sylvie aussi compte s’armer de patience avec Johanne. Au début, j’essayais de lui faire entendre raison, ça ne fonctionnait pas. Donc, sans le savoir, j’avais [adopté] la bonne attitude. Ce qu’il faut faire, c’est de garder contact avec la personne, de maintenir une confiance avec elle, dit-elle. Elle essaie d’écourter les conversations qui tournent autour de complots, pour discuter plutôt d’intérêts qu’elles ont en commun.

Mike Kropveld constate que les adeptes de théories du complot finissent parfois par se rendre compte d’eux-mêmes que leurs croyances ne sont pas fondées. Souvent, c’est un changement au niveau émotionnel, dit-il. Il y a trop de contradictions qu’on essaie de mettre derrière nous, et à un moment, ça devient trop lourd. Il y a un point où ça “snap”. Les gens se disent “ça n’a plus de sens, je ne peux plus continuer".

M. Kropveld recommande aux gens dans la situation de Paul et Sylvie de garder espoir, même, si, concède-t-il, il n’y a pas de solution infaillible. Je pense qu’il y a toujours espoir, mais c’est toujours possible qu’une personne reste [dans cette situation]. À ce moment-là, c’est de se demander quel genre de relation on est prêt à garder avec cette personne.

Il n’y a pas de recette simple ou magique. Les êtres humains sont complexes et les situations dans lesquelles ils embarquent sont aussi complexes qu’eux.

Mike Kropveld, directeur général d’Info-Secte

En maintenant des liens solides, M. Kropveld croit toutefois que l’on met toutes les chances de son côté. Malgré la distance imposée par le confinement, c’est ce que Paul et Sylvie ont l’intention de continuer à faire.

Avec la collaboration d’Alexis De Lancer

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