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Regard d'écrivain : devant le naufrage, « il faut se ressaisir et repenser le monde »

« Beaucoup de choses sont à réinventer après cette grande crise, y compris la démocratie. »

L'écrivain Amin Maalouf.

L'écrivain Amin Maalouf

Photo : Radio-Canada / Hamza Abouelouafaa

Prenez note que cet article publié en 2020 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Écrivain, essayiste et membre de l’Académie française, Amin Maalouf croit que face à la crise actuelle, il y a urgence à revoir l’aventure humaine, à rebâtir les pays et les solidarités, et à réinventer la démocratie.

Enfermé dans son appartement parisien depuis plus d’un mois, Amin Maalouf ne se plaint pas outre mesure. Bien au contraire, l’homme de 71 ans, rompu à la solitude de l’écriture, dit mener la vie qui lui convient. Après tout, écrire, c’est s’isoler.

Il sort très rarement et passe ses journées à lire, à écrire, à observer le monde se métamorphoser sous nos yeux ébahis et impuissants de confinés emmurés dans nos angoisses.

La crise lui donne à voir d’abord l’effondrement du mythe de l’unité européenne, qui a volé en éclats aux premiers toussotements de la pandémie du coronavirus.

C’est une faillite de l’idée européenne et, avec elle, l’évaporation de son idéal de solidarité.

Quand je vois des pays comme l’Italie, la France, la Belgique, qui sont des pays tellement proches, qui subissent un véritable calvaire et, en réalité, il y a peu d’entraide, peu d’intérêt de ce qui se passe chez le voisin, constate-t-il en entrevue à l'émission Plus on est de fous, plus on lit!.

« J’aurais espéré qu’en Europe, il y ait plus de solidarité, plus d’empathie. Il y en a eu vraiment très peu. Il y a quelque chose à reconstruire en Europe. Ça, c’est indiscutable!  »

— Une citation de  Amin Maalouf

Écouter l'entrevue d'Amin Maalouf à l'émission Plus on est de fous, plus on lit!

L’humanisme et la solidarité ne se portent guère mieux outre-Atlantique, soutient celui qui a publié Le naufrage des civilisations en juin 2019.

Les États-Unis, dit-il, ont perdu leur autorité morale depuis une bonne trentaine d’années, bien avant l’arrivée de Donald Trump, dont les élucubrations ont fait éclater cette réalité au grand jour.

Les États-Unis n’ont pas joué le rôle de puissance ayant une autorité morale, je ne suis pas sûr qu’ils vont récupérer ce rôle, analyse Amin Maalouf, qui fait remarquer que l’Europe aurait pu incarner cette autorité morale, mais elle ne s’en est pas donné les moyens.

Il ne pense pas non plus que la Chine, en dépit de sa grande puissance économique, puisse jouer ce rôle de leadership moral. Ce pays, croit-il, n’a pas les moyens de le faire, n’a pas vocation à le faire.

L’essayiste en arrive à la conclusion que ce rôle, personne ne va le jouer, même pas les organisations internationales qui auraient dû pouvoir le jouer. Manifestement, elles ne peuvent pas le jouer.

L'évolution de la COVID-19 d'heure en heure

« Faire autre chose de nos vies »

Pourtant, l’heure est grave et ne pourrait s’accommoder de l’indifférence et des postures attentistes. On est dans une période où on a besoin de repenser le monde et, j’ajouterais, de le reconstruire. Parce que là, on est vraiment devant un naufrage, il y a une destruction sans précédent, morale, économique et sanitaire, et on a vraiment besoin de reconstruire.

Sans oublier l’urgence climatique qui plane depuis longtemps, telle une épée de Damoclès qui va rester sur nos têtes pendant des décennies encore.

En somme, le monde a besoin d’être reconstruit, résume l’écrivain. J’espère que cette secousse va nous réveiller et nous faire comprendre qu’on ne peut pas se laisser aller à la dérive encore pendant 10 ans. On a besoin vraiment de se ressaisir au lendemain de cette crise et de faire autre chose de nos vies, de notre monde.

« Je n’imagine pas que l’on puisse se résigner à laisser le monde dysfonctionner comme c’est le cas jusqu’à aujourd’hui. Je pense que c’est vraiment le wake up call [la prise de conscience] dont l’humanité avait besoin pour se ressaisir et pour repenser l’ensemble de l’aventure humaine.  »

— Une citation de  Amin Maalouf
page couverture du livre « Le naufrage des civilisations » d'Amin Maalouf.  Un voilier naviguant dans des eaux troubles

La page couverture du dernier livre d'Amin Maalouf

Photo : Courtoisie les éditions Grasset

Réinventer la démocratie et contrer les tentations autoritaires

L’auteur des Identités meurtrières observe aussi ce qui se passe dans son pays d’origine, le Liban, où les manifestations, sous forme de cortèges de voitures, ont repris en temps de pandémie, sous la pression des difficultés économiques.

Ce qui se passe au pays du cèdre évoque chez Amin Maalouf un autre aspect de la crise actuelle : Le mode d’expression politique ne va plus être le même. On peut passer en voiture et klaxonner, mais les grandes manifestations que nous avons vues, massives, à Beyrouth évidemment, mais également à Santiago, à Paris et ailleurs, tout ce monde de manifestation, de protestation devient beaucoup plus difficile aujourd’hui.

Les chamboulements et l’incertitude sont tels que l’académicien doute de la tenue des élections présidentielles en novembre 2020 aux États-Unis. On entre dans une phase où la vie politique et la vie publique vont être complètement bouleversées. Il faudrait trouver des manières d’exercer la démocratie qui soient différentes.

Je pense qu’on doit repenser l’exercice de la démocratie, plaide l'immortel. Probablement qu’on a doit arriver à un exercice de la démocratie à distance, par les moyens que nous offrent les technologies modernes, probablement par des ligues de citoyens qui vont agir et préserver la démocratie.

« Beaucoup de choses sont à réinventer après cette grande crise, y compris la démocratie. »

— Une citation de  Amin Maalouf

Les difficultés dans lesquelles est engluée la démocratie ne sont pas nées de l’impossibilité de se rassembler, précise l’écrivain. Elles viennent aussi des contrôles qu’on exerce aujourd’hui et qu’on devra exercer demain pour prévenir les pandémies. Il y a une incursion dans la vie personnelle.

Il prédit que cette intrusion dans la vie privée va se développer encore plus, car, dès lors qu’elle commence, on ne revient malheureusement pas en arrière.

Il en veut pour preuve les mesures d’urgence décidées exceptionnellement dans le feu de la lutte contre le terrorisme et qui sont devenues des mesures permanentes.

On va avoir aussi la tentation, chez beaucoup de dirigeants, d’exercer une autorité un peu excessive, craint Amin Maalouf, qui préconise une mobilisation citoyenne pour trouver de nouvelles manières de freiner les contrôles, de freiner l’exercice excessif des mesures d’urgence.

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