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L'industrie de la peur

Alors que le coronavirus s’abat sur les États-Unis, les magasins d’armes à feu et les marchands de bunkers font des affaires d’or.

Il tient une arme dans ses mains.

Shawn Poulin est propriétaire d'une armurerie, à Arlington, en Virginie.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Les caisses de carton s’entassent au milieu de la boutique. Mais à peine ouvertes, leur contenu est presque immédiatement vendu. Le commerce en question est une armurerie d’Arlington, en Virginie. « C'est l’endroit où l’on peut acheter un pistolet situé le plus près de la Maison-Blanche », dit Shawn Poulin, le propriétaire, le sourire aux lèvres.

Ancien membre du Corps des marines des États-Unis, il actionne son couteau à cran d’arrêt et ouvre une boîte. Il en sort une mallette noire et dit fièrement : « C’est un Ruger 57, une nouveauté. »

Le mur derrière lui est orné d’une dizaine de fusils d’assaut semi-automatiques. Il en empoigne un et précise que c’est son plus gros vendeur, un AR-15, version civile du M4 de l’armée américaine. Je ne serais pas surpris si on en trouvait un dans chaque foyer de Virginie, dit-il.

Et depuis un mois et demi, son magasin ne désemplit pas. Il accueille une cinquantaine de clients par jour en moyenne. Tellement, qu’il a dû mettre en place un système de rendez-vous pour respecter les directives de distanciation sociale. Débordé, il n’a pas fait le compte, mais estime avoir multiplié son chiffre d’affaires par 3 ou 4.

Chose certaine, il bat des records et la cause de cette folie ne fait pas beaucoup de doute à ses yeux. Les gens ne nous disent pas pourquoi ils achètent et on ne leur demande pas, mais je suppose que c’est à cause du virus, explique Shawn Poulin.

Des armes à feu sont affichées dans un présentoir.

Plus de deux millions d’armes ont été vendues aux États-Unis au cours du seul mois de mars et la vague se poursuit. Un record.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Alors qu’ailleurs dans le monde, les consommateurs se sont rués sur les pâtes alimentaires et le papier hygiénique, aux États-Unis, on achète en masse des armes à feu.

Nous sommes presque à court de munitions. Les gens achètent de tout en quantité excessive sans raison particulière, si ce n’est qu’ils sont effrayés.

Shawn Poulin, propriétaire de Nova Armory, Arlington, Virginie

Et la même tendance se remarque partout dans le pays. Le FBI, chargé de valider les dossiers des acheteurs potentiels, n’a jamais fait autant de vérifications. Plus de deux millions d’armes ont été vendues au cours du seul mois de mars et la vague se poursuit. Un record.

L’équation est simple. Le virus fait peur et la peur fait vendre.

Vue d'ensemble d'un chalet, son stationnement, le terrain et son bunker

Un bunker est situé juste à droite du chalet de bois rond du ranch Fortitude, en Virginie-Occidentale.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Une autre illustration du phénomène s’observe en Virginie-Occidentale.

La paisible vallée où coule la Lost River, la rivière perdue, offre tout le charme bucolique de la campagne du nord-est américain. Rien ici n’inspire l’anxiété.

Et pourtant, en y regardant de plus près, sous les chalets de bois rond du ranch Fortitude, on observe un ouvrage bétonné. Il s’agit de bunkers, ou plus précisément d’abris antiatomiques conçus pour protéger des occupants contre l’onde de choc créée par une bombe nucléaire et contre les retombées radioactives.

Nous nous trouvons à un mètre sous terre, protégés par une paroi d’aluminium et par une couche de béton armé, explique Steven René, le gestionnaire en faisant visiter l’abri.

Un homme se tient debout dans le garde-manger de son bunker.

Steven René est gestionnaire du Ranch Fortitude, en Virginie-Occidentale.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

L’installation peut prêter à sourire et semble issue des années sombres et alarmistes des pires moments de la guerre froide. Et pourtant, elle vient à peine d’être construite. Il s’agit en fait d’un ensemble résidentiel et récréatif protégé et fortifié.

Pour une mise de fonds initiale variant de 1000 à 27 000 $ US et des frais annuels fixés en fonction du nombre de lits et du niveau de confort désiré, de spartiate à luxueux, il est possible d’y réserver une place pour s’y retirer en cas de coup dur, à condition d’agir vite, car le ranch affiche déjà presque complet.

Nous avons vu la demande multipliée par 10 depuis le début de l’épidémie. Notre ranch au Colorado est entièrement vendu, dit Steven René. Ici, en Virginie-Occidentale, il ne reste que quelques places.

Selon lui, en ces temps incertains, il est normal que les gens cherchent à se protéger. Il précise qu’il ne s’agit pas ici de se préparer à survivre à la fin du monde, mais plutôt à se prémunir contre la pandémie et ses conséquences.

On peut penser à des cas de désordre civil, d’instabilité, de chaos, de ruptures de l’approvisionnement en nourriture et en produits de première nécessité. Des scénarios qui paraissaient impensables il y a peu, mais qui apparaissent aujourd’hui beaucoup plus plausibles pour beaucoup de gens.

Steven René, gestionnaire, Fortitude Ranch

Le protocole est déjà en place. Le fondateur, Drew Miller, a fait plusieurs recherches sur les pandémies, assure Steven. Les membres qui désirent trouver refuge au ranch doivent être exempts de symptômes et se soumettre au verdict du thermomètre pour prouver qu’ils ne font pas de fièvre. Sur place, ils pourront compter au besoin sur les services d’un médecin et d’une infirmerie.

Au ranch, tout est prévu pour vivre en autarcie complète. Des panneaux solaires et une génératrice assurent l’approvisionnement en énergie. Des entrepôts de nourriture regorgent de vivres : farine, huile, sucre, mais aussi des conserves et des fruits séchés.

L’industrie de la peur aux États-Unis

Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Steven René assure qu’il y a là de quoi tenir un an. Il ajoute avec un sourire qu’il y a aussi suffisamment de papier de toilette et de savon. Et si les vivres venaient à manquer? Impossible, répond Steven.

En sortant du bunker, il montre d’un geste circulaire la nature, généreuse, qui entoure le ranch. Une rivière, des arbres fruitiers, un potager, des poules, des chèvres. Et la possibilité de chasser des dindes sauvages dans les montagnes tout autour.

Les résidents ont aussi de quoi se protéger en cas de besoin. Le ranch dispose d’un arsenal imposant comprenant des fusils, des armes d’assaut semi-automatiques, des carabines destinées à des tireurs d'élite et un champ de tir pour s’entraîner. Les tours de garde sur la propriété sont aussi de nature à décourager les intrus.

Et si l’ensemble paraît tout droit sorti d’un mauvais film de zombies, les propriétaires sont très sérieux. Leur modèle d’affaires, basé sur la peur, semble d’ailleurs très profitable. Ils envisagent d'ouvrir quatre autres installations semblables aux États-Unis dès cette année et cultivent des projets d’expansion au Canada.

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