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« Je vous écris d’un CHSLD de brousse »

Il est travailleur de la santé. Il a répondu à l’appel d’urgence dans les CHSLD et nous a envoyé pendant quelques jours ses lettres du front.

Assis à son bureau, un homme portant un masque écrit à son ordinateur

Un travailleur de la santé qui a répondu à l’appel dans les CHSLD nous a envoyé ses lettres du front.

Photo : Radio-Canada / Charlie Debons

Jeudi 16 avril. Je reçois un message texte d’un numéro inconnu. « Bonjour, mon nom est x. Je travaille habituellement en CLSC, mais depuis hier, je fais du CHSLD de brousse. On m’a demandé de vous rappeler ».

L’inconnu qui venait d’apparaître dans ma boîte de message texte n’est pas médecin, mais un travailleur de la santé spécialisé qui travaille habituellement en CLSC. J’avais demandé à une amie, qui a pas mal de contacts dans le domaine de la santé, si elle connaissait des gens qui avaient répondu à l’appel dans les CHSLD. Je voulais faire une entrevue, un reportage. Et puis j’ai changé d’idée. J’ai demandé à x. s’il aimait écrire et s’il accepterait de nous envoyer pendant quelques jours des lettres du front, de nous emmener avec lui au coeur de la catastrophe. Il a dit oui à condition que nous taisions son nom et le CHSLD où il travaille.

Le lendemain, j’avais déjà de ses nouvelles, une première lettre du front.


Vendredi 17 avril, 15 h 44

Salut Émilie,

Il y a une travailleuse de la santé qui est arrivée en renfort aujourd’hui. Mais elle n’est pas restée longtemps. Elle est entrée dans l’unité, la zone chaude, en disant qu’elle était dans l’équipe COVID, mais qu’elle ne voulait pas être en contact avec des résidents COVID. Elle a été retournée chez elle et c’est devenu un running gag.


Samedi 18 avril, 18 h 37

Salut Émilie,

Encore aucun nouveau renfort aujourd'hui (samedi). Je suis rentré ce matin à 6 h AM après avoir fini à 20 h hier soir.  

La situation ne s'est pas améliorée, mais j'ai l'impression que mon système commence à s'adapter à l'horreur. Je sentais les résidents plus calmes. Moins de détresse dans leurs visages que mercredi.

J'ai vu un fils visiter sa mère vendredi, qui commence à avoir de plus en plus de difficulté à respirer. Je l'ai accompagné à sa sortie. Il était très bouleversé. C'était probablement la dernière fois qu'il voyait sa mère. Il était très émotif et semblait retenir ses larmes.

Deux hommes portant un masque et une blouse médicale se regardent dans les yeux

Accompagner les proches d'un patient peut être très difficile.

Photo : Radio-Canada / Charlie Debons

J'ai étrangement un truc pour aider les messieurs à exprimer leurs émotions (aka. faire pleurer les hommes). Normalement je l'aurais serré dans mes bras, mais distanciation oblige, j'ai dû user de mon regard compatissant. C'est comme si on m'avait coupé les bras, et les bras c’est souvent ce qu’on a de mieux pour accompagner les gens dans leur deuil. J'espère que les familles auront accès à de l'aide. Qui offre cette aide d'ailleurs? Je l'ignore. Mais le besoin sera là. 

Aujourd'hui, une résidente est en piètre état. Son état s'est gravement détérioré depuis mercredi. Elle parlait et pouvait s'asseoir lorsque je l'ai vue pour la première fois. Tantôt, elle était sous oxygène, sur ses derniers milles. 

C'est très difficile pour les préposées qui prennent soin de ces gens-là quotidiennement, qui les connaissent, connaissent leurs proches, les familles ou les conflits qu'il y a dans les familles. Elles savent leurs histoires, leurs vies d'avant, ce qui leur fait plaisir, comment les faire rire, comment les taquiner. 

La plupart des préposées que je côtoie sont des femmes racisées. Il n'y a aucun résident noir sur l'étage. Des femmes noires qui lavent et nourrissent des personnes blanches. Ça me frappe à chaque fois. 

Au dîner, les préposées m'ont dit que ce qu'elles trouvent le plus dur, c'est de voir ces personnes mourir seules. Et parce qu'on est les seules personnes autour d'elles, on fait ce qu'on peut pour assurer une présence, être leur famille jusqu'à la fin. Cette femme aimait lire sa bible. On lui a lu des textes de la bible en lien avec la mort, pour l'accompagner doucement, en lui disant qu'elle n'était pas seule et qu'elle ne souffrirait pas.

Une femme portant un masque de protection réconforte un patient portant lui aussi un masque de protection, couché dans son lit

Les préposées aux bénéficiaires se donnent corps et âme.

Photo : Radio-Canada / Charlie Debons

Un mot sur les préposées. J'observe tellement de douceur et d'attention auprès de chaque résident. Chaque changement de culotte est comme une chorégraphie. Une préposée prend le lead, l'autre suit. On s'assure d'alterner pour prendre soin les unes des autres. On vérifie que chacune a tout l'équipement de protection. Que chacune protège son dos. Entre chaque résident, on change de costume (équipement de protection). C'est vraiment une valse. On ne donne pas un spectacle, mais c'est tout comme. Il n'y a aucun spectateur qui peut être témoin de ce que j'observe. Je me trouve privilégié.

Un mot sur la gestionnaire du CHSLD. Elle est tellement débordée.

Les résidents la connaissent par son prénom. Tout le monde l'aime sur l'étage. Elle court partout sur les unités. Son téléphone sonne constamment. Elle reste professionnelle en tout temps, malgré le désespoir de n'avoir toujours pas reçu le renfort demandé depuis le début du mois. Ça va faire deux semaines qu'on dit qu'il y aura du renfort envoyé « rapidement ». Un mot prononcé souvent par la ministre McCann qui ne passe plus du tout chez le personnel. Rien n'a été rapide. Tout s'écroulait. Elle a vu la catastrophe, l'horreur. La fatigue est bien là, mais elle a eu, en date d'aujourd'hui, un premier appel confirmant qu'un médecin allait finalement entrer pour les aider. Rappelons qu'il s'agit d'un des 10 CHSLD les plus critiques. Où sont allés les médecins promis? Aucune idée. 

En même temps, ça nous ferait tous bien rigoler de voir des médecins spécialistes donner des soins d’hygiène aux résidents. Tout le monde s'entend pour dire que ce n'est pas un médecin dont on n'a besoin en ce moment. On veut des gens qui peuvent nourrir et nettoyer les résidents. 

Il y a une seule unité où il n'y a pas d'éclosion. Où m'a-t-on affecté ce matin? Dans cette unité! Or, tout le monde sur le plancher est au courant qu'il ne faut pas envoyer de nouvelles personnes dans la seule unité non contaminée : c'est comme ça qu'il y a eu des éclosions ailleurs. Ayant bien compris ça, je suis retourné à la même unité que la veille, c'était plus logique, puisque je commence à connaître les résidents. Mais ça vous démontre à quel point ce système est confus. 

Bref, c'est tout pour aujourd'hui. J’y retourne demain matin 6 h!

P.


Dimanche 19 avril, 6 h AM

Salut Émilie,

Deux décès à mon arrivée. Et pénurie de blouses ce matin. :-(

Il était pressant que nous ayons accès à ces blouses pour démarrer notre journée.

Il y a eu un peu de renfort aujourd'hui, mais toujours personne de l'armée canadienne ou des médecins spécialistes. Apparemment que les médecins, ergothérapeutes, physiothérapeutes et nutritionnistes vont finir par arriver demain. 

Les préposées régulières commencent à souffler un peu. J'espère qu'on va penser à leur rétablissement quand le reste de la société va commencer à se déconfiner. Il faudra qu'on leur donne du soutien psychologique.

Aujourd'hui a été une journée très dure émotivement. Le décès d'une première préposée au Québec au CHSLD Grace Dart a vraiment bouleversé les principales concernées. Plusieurs ont le même âge qu'elle. Une infirmière auxiliaire qui était revenue de sa retraite en renfort a annoncé qu'elle ne pourrait plus continuer. Elle a 65 ans. C'est sa famille qui l'a convaincue. Elle était déchirée, mais c'est mieux pour sa santé. Semble-t-il qu'un médecin est rentré cette nuit pour la remplacer dans des tâches d'infirmière auxiliaire. 

Les deux décès (en plus de trois autres décès sur d'autres étages) ont vraiment secoué les préposées. Elles ont éclaté en sanglots autour de 10 h le matin, après les déjeuners. Elles savent que ces gens sont en CHSLD et que c'est ici que plusieurs vont mourir. Mais les morts ne se passent, habituellement, pas de cette façon.

Deux hommes portant des masques de protection tiennent une civière sur lequel repose un corps

La récupération des corps est un moment solennel.

Photo : Radio-Canada / Charlie Debons

Le personnel responsable de récupérer les corps est passé dans le corridor avec un scaphandrier et une civière noire. C'est très solennel, disons, mais un peu épeurant quand même. 

Sur les portes des deux résidentes décédées, jusqu'à ce que leurs corps soient récupérés, il y avait des affiches où l’on avait inscrit « chambre libre ». Les préposées ont demandé qu'on les retire, puisque les dames étaient toujours là. Elles ne voulaient pas que les enfants viennent voir le corps de leur parent et voient ça. 

De mon côté, je commence à sentir la fatigue s'installer. 

À bientôt,

P.


Dimanche 19 avril, 19 h 37

Salut Émilie, 

Je n'ai pas écouté le point de presse depuis la semaine dernière, j'ignore donc tous les développements. Je constate seulement que le point de presse ne s'adresse pas aux préposées aux bénéficiaires. Tout le monde sur le plancher est encore occupé à nourrir les résidents et changer les culottes. Personne ici n'a le temps d'entendre les remerciements de François Legault. 

La gestionnaire m'a dit que son cellulaire sonne toujours et qu'elle a tenté de ne pas répondre durant sa journée de congé. Et elle travaille de 7 h à 19 h tous les autres jours depuis des semaines.

Une chaise vide dans un bureau où reposent des piles de documents en désordre

Eux aussi, les gestionnaires des CHSLD sont débordés par l'ampleur de la crise.

Photo : Radio-Canada / Charlie Debons

Elle m'a fait visiter son bureau. Tous les dossiers des résidents décédés s'y accumulent. Elle s'excuse du bordel et me dit que ce n'est pas comme ça d'habitude. Il y a des piles de dossiers médicaux partout. Cette image est assez percutante. 

P.


Lundi 20 avril, 10 h 19 AM

Bonjour Émilie,

Aujourd'hui, il y a eu un peu plus de renfort. Enfin.

Je me rends compte que je commence tranquillement à connaître les résidents et à devenir un meilleur « apprenti préposé ». C'est comme ça que je me présente aux collègues. C'est vraiment un art de nourrir un résident, un autre de les positionner au lit. Chacun a sa façon de dormir et ne le dit pas oralement, mais on finit par anticiper en voyant la position dans laquelle ils se trouvent le matin.

Demain, j'ai congé! Et j'aurai congé en fin de semaine.

À bientôt,

P.


Mardi 21 avril, 9 h 38 AM

Salut Émilie,

Encore moi.

Une chose qui me manque, c'est de pouvoir rentrer du travail et juste m'écraser dans le sofa. Mais là, je rentre du travail, j'ai ma journée dans le corps. Mais ma journée n'est pas encore finie. Je ne veux pas contaminer mon appartement et ma coloc.

Je dois donc laver mon linge contaminé, me laver moi-même, avant de pouvoir toucher à quoi que ce soit. C'est stressant parce que le travail nous suit jusqu'à la maison.

Ok, j'ai congé aujourd'hui, je m'évache!

P.


Mercredi 22 avril, 23 h 49

Bonsoir Émilie,

J'ai vraiment l'impression que je me suis préparé pour aller à la guerre.

Un homme portant un casque de soldat en train d'enfiler des gants de protection

Les travailleurs ont l'impression d'être à la guerre.

Photo : Radio-Canada / Charlie Debons

Mes proches m'ont envoyé des mots d'encouragement, comme s'ils ne savaient pas quand serait la prochaine fois qu'on se verrait.

Je me suis préparé mentalement au pire, plusieurs jours à l'avance (avant d'être finalement appelé mercredi dernier). Je me suis rasé la barbe, en préparation au port du masque N95 – qu'on ne porte pas en CHSLD étant donné que les résidents ne sont pas intubés. Je me suis aussi rasé les cheveux. J'ai vraiment l'air d'un soldat.

Bref, c'est une drôle de guerre, parce qu'on y va avec aucune arme. La seule arme, c'est notre coeur pis notre indignation. On pense à nos parents pis nos grands-parents pis on soigne ces gens comme des membres de notre famille.

Si les gens voyaient à quel point c'est triste de mourir seul.

P.


Vendredi 24 avril, 12 h 48 AM

Salut,

Alors un nouveau décès. On l'a découvert après le souper. Un homme qui était en souffrance depuis une semaine. C'est probablement mieux comme ça. C'est quand même perturbant de mettre le drap sur son visage comme dans les films. Je ne pensais jamais vivre ça.

L'ambiance était très tendue aujourd'hui. Tout le personnel du réseau est désormais forcé de travailler des horaires à temps complet, en vertu de l'arrêté ministériel.

Autre événement, un résident atteint de la COVID s'est mis à décompenser à la fin de la soirée. Il voulait sortir de sa chambre et il s'est mis à être violent et à me lancer des objets quand on voulait le coucher dans son lit (il était 22 h). C'était la première fois que j'ai été confronté à ce genre de comportements perturbateurs depuis mon aventure au CHSLD. Il ne parle pas couramment le français ni l'anglais. Il a des problèmes de motricité à ses jambes et ses bras, il a toute sa tête habituellement, mais semble vraiment terriblement tanné d'être enfermé. Et je le comprends. Et c'est horrible pour moi de penser que je joue le rôle du gardien de prison.

Aujourd'hui, c'était l'anniversaire de naissance de ma grand-mère. Elle a vécu les 10 dernières années de sa vie dans un CHSLD. J'y ai donc passé à ses côtés une bonne partie du début de ma vie. Aujourd'hui, j'ai beaucoup pensé à ma grand-mère. Quelle chance qu'elle n'ait pas eu à vivre ça.

Je retourne demain! Je t'écrirai sûrement pas, car c'est vendredi soir et qu'on m'a déjà demandé de faire des heures supplémentaires jusqu'à 22 h.

À bientôt,

P.

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