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Attention aux dérives de la recherche clinique, disent des chercheurs

La pandémie n’est pas une excuse pour abaisser les standards de la science.

Jonathan Kimmelman est directeur de l’Unité de bioéthique médicale à l’université McGill.

Jonathan Kimmelman est directeur de l’Unité de bioéthique médicale à l’Université McGill.

Photo : Radio-Canada / Robert Streiffer

Radio-Canada

Devant l’avalanche d’études cliniques, des experts s’inquiètent de la qualité des résultats et du gaspillage de ressources. Chantal Srivastava s’est entretenue avec Jonathan Kimmelman, directeur de l’Unité de bioéthique médicale à l’Université McGill. Avec son collègue Alex London de l’Université Carnegie Mellon, il publie cette semaine une mise en garde dans la revue Science (Nouvelle fenêtre).

Qu’est-ce qui vous préoccupe dans la manière de faire la recherche en temps de pandémie?

Jonathan Kimmelman. Bon nombre de personnes considèrent qu’en temps de crise, il est acceptable d’assouplir les standards scientifiques. Parce que nous avons un urgent besoin de réponses et que les ressources scientifiques sont limitées, il deviendrait alors acceptable de mener des essais cliniques de manière beaucoup plus permissive que ce qui se fait normalement. Nous pensons que c’est totalement inapproprié.

Il est essentiel de s’assurer que les preuves de l’efficacité des traitements et des vaccins sont fiables, même en temps de crise. C’est un enjeu encore plus important qu’en temps normal, car des décisions importantes seront prises en conséquence.

Bien sûr, toute la science n’est pas à mettre dans le même panier. Il se fait présentement de l’excellente recherche. Ce qui nous inquiète, c’est la science de mauvaise qualité.

Donnez-nous des exemples de dérives?

JK. Prenons le cas de l’hydroxychloroquine. Il y a une dizaine de jours, on comptait pas moins d’une quinzaine d’essais cliniques en phase de recrutement pour un total de 75 000 patients en Amérique du Nord. 

On n’a pas besoin d’autant de patients ni d’autant d’essais cliniques pour découvrir si l’hydroxychloroquine est efficace ou non contre la COVID-19. C’est un dédoublement énorme.

Il faudrait mieux coordonner les efforts et économiser les ressources afin de pouvoir étudier un plus grand nombre d’hypothèses.

Un autre exemple c’est le remdésivir. Une revue réputée en médecine a présenté, dans une rubrique normalement réservée aux rapports de recherche (Nouvelle fenêtre), ce qui était en réalité une recension de cas basée sur un usage par compassion auprès de patients gravement atteints. Or ce n’est pas de la vraie recherche. Il n’y a pas de vrai protocole, pas de groupe de contrôle. On ne peut rien en conclure. 

Pour nous, c’est préoccupant de trouver ce genre de résultats dans les pages d’une publication de renom.

N’est-il pas normal qu’on veuille aller plus vite que d’habitude, vu l’urgence?

JK. C’est normal. Mais il ne faut pas tourner les coins ronds! Développer un médicament ou un vaccin, ça prend du temps. Dans l’urgence, le risque de se tromper est omniprésent. On risque de semer la confusion, peut-être même davantage qu’en temps normal.

L’objectif en situation de pandémie c’est de trouver des réponses claires le plus vite possible. Pour ce faire, il faut absolument maintenir les standards. Cela peut vouloir dire de faire moins d’études, mais de les faire de manière plus rigoureuse.

Personne n’en sort gagnant si on administre des traitements dangereux ou inefficaces.

Que recommandez-vous pour mieux baliser la recherche en temps de pandémie?

JK. Ce n’est pas facile. Nous sommes conscients de l’ampleur du défi. Tous ceux et celles qui gravitent autour de la recherche scientifique doivent mettre l’épaule à la roue pour répartir les ressources et coordonner les efforts.

Des chercheurs devront peut-être renoncer à mener leurs travaux de manière indépendante et à tester leur propre hypothèse pour contribuer plutôt à l’effort collectif. L’objectif c’est qu’un essai clinique puisse être mené dans plusieurs centres en même temps, selon un protocole bien défini.

On aurait aussi intérêt à concevoir les essais de manière à maximiser leur valeur sur le plan statistique. On pourrait par exemple comparer l’efficacité de plusieurs traitements dans le cadre d’un même essai clinique. On évite ainsi de multiplier les groupes de contrôle.

Je pense aussi que les autorités jouent un rôle clef. Quand par exemple la FDA autorise une utilisation d’urgence pour un médicament comme l'hydroxychloroquine, cela peut donner l’impression que c’est un traitement sûr et efficace et compliquer la tenue d’essais cliniques rigoureux.

Quels conseils pouvez-vous donner pour mieux analyser l’avalanche de résultats scientifiques?

JK. Premièrement, les gens doivent accueillir avec circonspection les études scientifiques qui concluent qu’un nouveau traitement fonctionne ou qu’il a du potentiel. Ce résultat initial devra être confirmé avant de devenir un fait scientifiquement établi.

Deuxièmement, il faut se méfier des résultats diffusés en ligne en préimpression. Or, bon nombre de journalistes en parlent sans connaître les limites inhérentes à ce genre d’études qui n’ont pas été révisées par des experts. Il faut donc être d’autant plus vigilant. Si les résultats n’ont pas été révisés par des pairs pour en valider la qualité et l’intégrité, je prendrais ça avec un grain de sel.

Troisièmement, si on vous dit qu’un traitement est efficace, il faut s’assurer qu’il s’agit d’un essai randomisé contrôlé, où les participants sont aléatoirement répartis dans les divers groupes, idéalement à l’aveugle, sans que le thérapeute soit au courant.

Le protocole doit également avoir été enregistré dans les bases de données publiques avant le début de l’essai et avoir été scrupuleusement respecté.

Finalement, un des éléments à mettre de côté, c’est le prestige de la revue scientifique qui publie les résultats, car même les plus réputées font parfois des erreurs.

Chantal Srivastava est journaliste à l'émission Les années lumière.

Cet entretien a été écourté et édité par souci de clarté.

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