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Des communautés s'opposent à l'ouverture de leurs usines de transformation

Un bateau avec des hommes qui regardent un engin de pêche qui tombe à l'eau.

La distanciation physique est très difficile à respecter à bord de bateaux de pêche, et pour certains, elle est tout simplement impossible.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Dans de petites communautés rurales vivant de l’industrie de la pêche, les inquiétudes sont grandes. Plusieurs craignent que l’arrivée de travailleurs de l'extérieur n'entraîne une éclosion de la COVID-19 qui pourrait difficilement être contenue. Les services de santé restreints, une population vieillissante et le voisinage – tant au travail que dans la communauté – sont autant de facteurs qui font craindre le pire.

Malgré un report, l’ouverture de la saison de pêche dans le golfe du Saint-Laurent est imminente.

En pleine pandémie, des voix s’élèvent à Chéticamp en Nouvelle-Écosse et à Baie-Sainte-Anne au Nouveau-Brunswick. Elles demandent, ni plus ni moins, l’annulation de la saison de pêche printanière.

Notre dossier : La COVID-19 en Atlantique

Fermeture de l’usine de transformation réclamée

À Chéticamp, une communauté acadienne de l’île du Cap-Breton, plus d’une dizaine de médecins se mobilisent.

Les gens ont mis beaucoup d'effort à respecter les mesures nécessaires pour empêcher la propagation de la COVID-19. Puis là, on veut ouvrir l’usine de poissons avec des conditions qui sont très à risque de propager le virus, explique le Dr Marcel Aucoin.

Ce médecin est l’un des signataires d’une lettre adressée à la Coalition des pêcheurs du golfe en Nouvelle-Écosse, dans laquelle on demande à l’usine de transformation Pêcheries Chéticamp d'annuler son ouverture.

Marcel Aucoin à son bureau.

Marcel Aucoin est médecin à la clinique de Chéticamp.

Photo : Radio-Canada / Gracieuseté de Marcel Aucoin

Cette lettre n’est pas la seule. Le comité de la gestion de crise de la COVID-19 de la région de Chéticamp et le foyer de soins Foyer Père Fiset ont présenté la même requête à l’usine de transformation.

Des travailleurs potentiellement contaminés

Les médecins de la communauté appréhendent que, malgré leur bonne volonté, les travailleurs soient tout simplement incapables de respecter les mesures de distanciation physique mises en place.

Le travail à la chaîne qui nécessite une proximité entre les travailleurs lorsqu’ils décortiquent le crabe des neiges serait un exemple d’une mesure difficile à respecter dans les usines de transformation.

Il faut dire que ce qui est survenu à l’usine de transformation E. Gagnon et Fils en Gaspésie est encore frais dans leur mémoire.

Au début du mois d’avril, un employé avait contracté la COVID-19. En l’espace de quelques jours, six autres travailleurs étaient aussi déclarés positifs. L’usine a dû fermer temporairement et renoncer à engager des travailleurs étrangers.

Les employés sont bien protégés durant leur quart de travail.

Des mesures de sécurité spéciales ont été mises en place durant la période pandémique pour protéger les employés de l'usine de transformation E. Gagnon et Fils de Sainte-Thérèse-de-Gaspé.

Photo : Radio-Canada / Martin Toulgoat

On a vu que dans d'autres communautés, ils ont ouvert des usines et il y a eu une propagation du virus, souligne le médecin de Chéticamp. Si cela a pu se produire en Gaspésie, qui dit que ça n'arrivera pas à Chéticamp.

Le Dr Aucoin craint que des travailleurs asymptomatiques provenant de régions plus touchées par la pandémie viennent travailler à l’usine et que ce soit toute la communauté qui en souffre.

On demande aux gens de l'extérieur de s’isoler pour une certaine période de temps avant d’entrer en contact avec les autres travailleurs, mais ça met tout le monde à risque pareil. C’est dangereux, c'est quelque chose qui pourrait être évité.

Au pays, les travailleurs étrangers temporaires ne sont pas testés systématiquement pour la COVID-19. À leur arrivée, leurs symptômes sont toutefois vérifiés et ils doivent s'isoler pour 14 jours. Ces travailleurs doivent aussi suivre des consignes très strictes lors de leur séjour.

Le Dr Aucoin est d’avis que tous les travailleurs devraient être testés régulièrement pour la COVID-19. Le dépistage serait la moindre des choses, d’après Ligouri Trubide, président du District des services locaux (DSL) de Baie-Sainte-Anne.

Je sais que, dans une usine, il y a une garde-malade sur place qui prend la température des employés, mais ce n’est quand même pas un test de dépistage. Et même si tu ne fais pas de température aujourd'hui en sortant de l’usine, ça ne veut pas dire que tu ne vas pas en faire, note-t-il.

Les gens n’ont pas le choix d’aller travailler. Ils sont inquiets ici. Je suis certain qu’il y en a qui n’iront pas, tellement ils ont peur de l’attraper.

Ligouri Turbide, président du DSL de Baie-Sainte-Anne

Communautés plus vulnérables

Ça nous inquiète pour la santé de notre communauté qui est relativement âgée et qui est très à risque [de contracter] ce virus qui est très dangereux pour la population en général, constate le Dr Aucoin.

Si le virus s’introduit dans notre communauté, ça pourrait tourner en grande tragédie.

Dr Marcel Aucoin, médecin à la Clinique médicale de Chéticamp

Dans la communauté de près de 5000 habitants, la population est vieillissante, près de la majorité de la population est à risque.

Un phare aux couleurs de l'Acadie avec l'écriteau Chéticamp.

La population de la communauté acadienne de l'Île-du-Cap-Breton est d'environ 924 000 personnes.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Il n’y a qu’une seule clinique permanente, la clinique de Chéticamp. Oui, il y a des services, mais il n’en demeure pas moins qu’ils sont limités, et un débordement est facilement arrivé, avance le médecin de la clinique.

D’autant plus que dans ces petites communautés, le voisinage est inévitable.

C’est une petite communauté, on n’a pas dix magasins, on en a juste un. On a juste une station-service. Tout le monde de la communauté y va. Si quelqu’un attrape ça, ça va se propager tellement vite.

Ligouri Turbide, président du District des services locaux de Baie-Sainte-Anne

À Baie-Sainte-Anne, la population est elle aussi vieillissante et les urgences les plus près sont à au moins 45 minutes de route.

Ligouri Turbide en habit de chef pompier.

Ligouri Turbide est aussi chef pompier à Baie-Sainte-Anne.

Photo : Radio-Canada / Gracieuseté de Ligouri Turbide

Alors que travailleurs et résidents appréhendent le pire, les transformateurs, eux, escomptent l’ouverture de la saison de pêche avec confiance.

Je crois que les transformateurs du Nouveau-Brunswick ont pris toutes les mesures possibles, pas seulement par rapport aux guides et aux exigences de la province. Mais à ma connaissance, dans la plupart des cas, ils ont dépassé ça et ont mis en place des mesures supplémentaires pour protéger les employés, indique Gilles Thériault, président de l’Association des transformateurs de crabes du Nouveau-Brunswick.

C’est d’ailleurs ce qu’assure Normand LeBlanc, directeur de l'usine de transformation Captain Dan’s au Nouveau-Brunswick.

La communauté de Baie-Sainte-Anne au Nouveau-Brunswick célèbre le départ des pêcheurs de homard.

Célébrations du début de saison de pêche au homard sur le quai de Baie-Sainte-Anne en 2018.

Photo : Ginette Manuel

Des pêcheurs peu rassurés

Ce ne sont pas seulement les médecins, les résidents et les travailleurs des usines qui craignent une propagation de la COVID-19, mais les pêcheurs aussi.

J'aurais mieux aimé que la saison de pêche n’ouvre pas et les usines non plus. Je suis pêcheur et je suis inquiet, confie Ligouri Turbide qui pêche aussi le homard depuis 25 ans. Il n’est pas le seul.

Quand il vente à 100 km/h sur le bateau, le masque et la visière ne vont pas rester bien longtemps.

Léonard LeBlanc, président de la Coalition des pêcheurs du golfe de la Nouvelle-Écosse

Léonard LeBlanc a pêché dans les eaux près de Chéticamp pendant plus d’une trentaine d’années avant de devenir président de la Coalition des pêcheurs du golfe de la Nouvelle-Écosse. Il n’est pas du tout convaincu que les mesures de protection sur les bateaux seront efficaces.

Des pêcheurs qui travaillent sur un bateau en mer.

Des pêcheurs retirent leurs casiers de la mer au Nouveau-Brunswick.

Photo : Radio-Canada / René Godin

J’ai pêché pendant plusieurs années et je peux vous dire que se séparer de 6 pieds sur un bateau, ça va être presque, sinon impossible à faire, lance Léonard LeBlanc.

Le fin connaisseur prône l’annulation de la saison, lui aussi. Il vaut mieux attendre que la pandémie soit chose du passé. Comme membre de la coalition et comme membre de la communauté, il faut minimiser autant que possible les répercussions, soulève-t-il.

Si elle [la ministre Bernadette Jordan] peut me garantir qu’on peut pêcher, tous nous autres dans un bateau, et que personne va l’attraper, ça va me rassurer. Mais jusqu’à présent, je ne suis pas rassuré, admet Ligouri Turbide, contrarié.

Cette année, la saison printanière de pêche dans le golfe du Saint-Laurent, dans les zones 23, 24 et 26, débutera le 15 mai, soit deux semaines plus tard qu'à l'habitude, en raison de la pandémie.

Les propriétaires de Pêcheries Chéticamp et de Baie Ste-Anne Seafoods n'ont pas répondu à nos demandes d'entrevue.

Avec les informations de Nicolas Steinbach

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