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La science face aux défis de la COVID-19, de l’impatience et du conspirationnisme

Un scientifique tient une seringue et une éprouvette sur laquelle il est écrit "COVID-19".

L’une des fausses informations qui reviennent le plus souvent au sujet de la COVID-19 est la théorie du complot voulant qu'elle a été créée en laboratoire.

Photo : getty images/istockphoto / Chinnapong

En ces temps d’angoisse et d’incertitude générées par la pandémie du coronavirus, la recherche scientifique, perçue comme la planche de salut, doit composer aussi bien avec les attentes placées en elle qu’avec les théories du complot.

Doyen de la Faculté des arts et des sciences et professeur titulaire au Département de philosophie de l’Université de Montréal, Frédéric Bouchard rappelle que la recherche ne peut être réduite au seul résultat et devrait plutôt être comprise comme un processus.

Et dans ce processus, la démarche scientifique, basée sur diverses hypothèses et explorant plusieurs pistes, peut donner lieu à différentes écoles de pensée. Mais, prévient M. Bouchard, il ne faut pas y voir nécessairement un signe de division.

Il précise que certaines joutes médiatiques retentissantes, comme celles qui ont lieu en France sur le traitement contre le coronavirus, ne devraient pas éclipser la véritable évaluation scientifique qui, elle, se fait loin des caméras.

La crise de la COVID-19 exerce une grosse pression sur les scientifiques dont on attend qu’ils nous délivrent rapidement d’un mal redoutable. Pour l’heure, la science, incarnation de la vérité absolue dans notre imaginaire, ne propose pas de remède ou de vaccin. Cela crée de l’impatience. Faut-il s’en inquiéter?

Frédéric Bouchard. En fait, on serait en bien pire état si nous n’avions pas la compréhension partielle que les chercheurs nous offrent déjà de ce virus.

C’est normal et compréhensible que nous n’ayons pas encore de solution, mais l’espoir raisonnable que nous en obtenions une vient des chercheurs. Le malentendu ou la déception que certains pourraient avoir vient de considérer la recherche comme un résultat, alors que c’est un processus.

La communauté de la recherche est constamment en train de raffiner et perfectionner ses hypothèses, ses théories, ses modèles. Pourquoi? Parce que sa compréhension s’améliore, mais aussi parce que le monde change. Une espèce d’ensemble de vérités absolues et immuables est impossible, parce que le monde change constamment.

Frédéric Bouchard, doyen de la Faculté des arts et des sciences et professeur titulaire au Département de philosophie de l’Université de Montréal

Frédéric Bouchard, doyen de la Faculté des arts et des sciences et professeur titulaire au Département de philosophie de l’Université de Montréal

Photo : Université de Montréal

La démarche de la recherche, en particulier universitaire, est un processus de progrès, de connaissance. On s’améliore, on comprend mieux, mais c’est un horizon aussi qui se déplace constamment. Il n’y a pas d’autre démarche de connaissance humaine autant apte à nous fournir des outils ou des solutions que ce que la recherche, en particulier universitaire, peut nous offrir.

Il faut collectivement trouver un équilibre plus sain entre les attentes complètement déraisonnables ou le scepticisme déraisonnable.

Frédéric Bouchard

En quelque sorte, comme société – et je dirais que le Québec et le Canada fonctionnent relativement bien par rapport à cela –, on ne doit pas tomber dans [la logique de] transformer la recherche comme fournissant toutes les réponses immédiatement. Mais il ne faut pas non plus gérer notre déception envers ce monde d’immédiateté comme justifiant un scepticisme complètement démesuré par rapport à la démarche scientifique.

Donc, c’est un sain respect du potentiel, mais aussi de l’imperfection ou, disons, de la nature humaine du processus de la recherche. C’est notre meilleur mode de connaissance des phénomènes naturels humains. Il n’est pas parfait, il n’est pas immédiat.

La recherche, si on s’y intéressait de manière plus soutenue, on ne serait pas surpris qu’elle n’offre pas immédiatement toutes les réponses, mais on serait mieux à même d’apprécier à leur juste valeur les recommandations qu’elle nous offre.

Il faut collectivement qu’on acquière un intérêt pour la démarche de la recherche qui dépasse les crises et les prix Nobel, et la voir vraiment comme un magnifique outil que l’humanité a développé pour avoir plus de contrôle sur le monde et sur son expérience du monde.

Frédéric Bouchard
Un chercheur scientifique manipule de l'équipement de pointe au cours de travaux visant le développement d'un vaccin contre le SRAS-CoV-2, dans le laboratoire de l'entreprise Arcturus Therapeutics, à San Diego, en Californie.

Recherches en cours pour le développement d'un vaccin contre le SRAS-CoV-2 dans le laboratoire de l'entreprise Arcturus Therapeutics, à San Diego, en Californie.

Photo : Reuters / Bing Guan

On vit dans une ère où prolifèrent les théories du complot.On a vu récemment un Prix Nobel de la médecine [Luc Montagnier] suggérer que le virus a été manipulé dans un laboratoire chinois. Tout en étant un antidote contre les fausses informations, la science peut-elle aussi les nourrir?

FB. La culture scientifique au sens large nous donne comme collectivité un genre de système immunitaire face aux fake news. Lorsqu’on sait comment la recherche fonctionne (ses mécanismes d’évaluation par les pairs ou le fonctionnement des différentes institutions scientifiques, etc.), on sait que certaines hypothèses peuvent être proposées et qu'elles seront analysées, puis éliminées ou promues.

Il y a les sceptiques, je dirais universels. Donc là, je classe les créationnistes, les climatosceptiques, plusieurs antivaccins. Eux, c’est plus une théorie du complot, et ce qui est troublant, c’est que, en quelque sorte, ce sont des théories du complot ou un scepticisme qui est tellement généralisé qu'il ne permet plus de voir comment on accepterait des énoncés scientifiques autrement que simplement par intuition ou par préférence. Et ça, c’est extrêmement troublant.

Ensuite, il y a des débats qui ont lieu dans la communauté scientifique, et ça, ça fait partie de la démarche elle-même. Il ne faut pas inférer des débats entre scientifiques une conclusion qu’il n’y a pas un état de la connaissance respectable. Même si on peut avoir des chercheurs qui débattent, disons, de la qualité d’un modèle, ça ne veut pas dire que les modèles n’ont pas de valeur; ça veut dire que la recherche nous permet de raffiner notre évaluation du modèle.

Les sceptiques, les théories du complot et les fake news sèment le doute par rapport à toute valeur de recherche, et ça, c’est quelque chose d’extrêmement troublant pour le bien commun. Parce que la prise de décision, qu’elle soit individuelle ou collective, doit se faire sur la base des meilleures connaissances que nous avons.

Donc de semer le doute ainsi nous met tous à risque et offre une image travestie des débats réels qu’il y a dans la communauté de la recherche, qui participe à une démarche de connaissance qui est sincère et réelle, alors que ce type de scepticisme là cherche à effacer toute forme d’autorité ou de valeur de connaissance.

L'évolution de la COVID-19 d'heure en heure

Il y a donc un risque que ces débats, au demeurant naturels dans une démarche scientifique, soient récupérés pour alimenter les théories du complot?

FB. Il faut être très vigilant. Ce qui peut beaucoup nous aider là-dedans, c’est, un, une meilleure éducation, une culture générale et une culture scientifique, mais aussi la compréhension que ce ne sont pas les experts qui décident.

Les experts offrent leurs meilleures analyses aux décideurs, et les décideurs, eux, ensuite, décident en fonction des valeurs d’une population, des différents compromis qu’il faut faire et ainsi de suite.

Les théories de complot s’attaquent à l’expertise comme si elles voulaient abattre une forme d’autorité, mais en fait, ce sont toujours les décideurs, les élus qui décident. Ils doivent être conseillés par des experts, parce que c’est la meilleure source de connaissance, mais, ultimement, l’imputabilité est aux élus.

La communauté scientifique semble pourtant divisée sur l’approche à avoir face au coronavirus, que ce soit en matière de traitement ou de prévention.

FB. Je ne dirais pas qu'elle est divisée ou qu'elle est contradictoire. Je dirais qu'elle est multiple et qu’elle explore différents scénarios.

C’est la nature même du processus de la recherche : il y a en ce moment plusieurs approches, plusieurs méthodes et plusieurs hypothèses qui sont en train d'être testées, validées, invalidées. Ces hypothèses-là ne sont pas toutes compatibles entre elles. Mais quand les sceptiques, face à la science, infèrent de cela que différents chercheurs se contredisent, c’est une caricature injuste.

Nous sommes dans une phase d’exploration et de proposition d’hypothèses sur un phénomène complexe en évolution et non pas dans un conflit radical sur le fonctionnement même de la science.

Il faut reconnaître le fait que la démarche de recherche génère plusieurs hypothèses et méthodes qui sont distinctes, qui sont parfois en conflit, mais que, fondamentalement, la communauté des chercheurs est en large consensus sur ce que sont de bonnes explications et que cette démarche mène à des connaissances qui sont mieux justifiées que les autres démarches de connaissance moins bien structurées.

Le Dr Didier Raoult dans son bureau.

Le Dr Didier Raoult préconise la chloroquine comme traitement contre le coronavirus, ce qui ne fait pas l'unanimité en France.

Photo : Getty Images / Gérard Julien

On voit pourtant, en France par exemple, qu’il y a une controverse sur le traitement à administrer aux personnes porteuses de la COVID-19. On a assisté à des prises de bec publiques entre le Dr Raoult et ses détracteurs. Faut-il y voir une simple confrontation d’idées entre écoles de pensée?

Dans un contexte de crise, les désaccords entre différentes écoles de pensée se voient propulsés dans l’arène publique. Et là, nous avons tendance à traduire ces désaccords comme si c’était une arène où c’était le plus fort ou le plus flamboyant qui devait l’emporter.

Ce qu’on observe périodiquement, c’est lorsque, soit par accident, soit par opportunisme, un désaccord scientifique devient un désaccord qui se joue médiatiquement, l’arène médiatique n’est pas la bonne arène pour évaluer la qualité des accords ou la qualité des interventions. C’est l’expérimentation, c’est la confrontation réelle.

Cette démarche-là devrait se faire loin des caméras, mais avec beaucoup de rigueur et aussi le regard de toute une communauté de chercheurs qui va tester, valider, invalider les assertions que différents chercheurs peuvent faire.

Le combat médiatique entre différentes hypothèses, en quelque sorte, ne doit pas l’emporter sur l’évaluation scientifique qui, elle, ne se fera pas devant les caméras.

Frédéric Bouchard

Le succès fulgurant de la recherche vient du fait qu’on essaye de faire avancer une multiplicité d’hypothèses, d’écoles de pensée et d’approches. Mais aussi quand une est invalidée, on l’abandonne.

C’est pour cela que je disais tout à l’heure que la richesse de la recherche vient vraiment de la reconnaissance que c’est un processus et non un résultat, et c’est un résultat qui essaye toujours de se séparer des approches qui ne méritent plus une adhésion intellectuelle, scientifique.

Il faut qu’il y ait ce renouveau, constamment, de nouvelles hypothèses, parce que le monde change. Et comme la réalité change, il ne faut pas être surpris que nos meilleures théories, nos meilleures approches pour décrire ce monde incorporent de nouveaux éléments, de nouvelles compréhensions qui peuvent émerger avec le temps.

Un mot pour conclure?

Je nous souhaite tous de comprendre la richesse de la démarche de la recherche, mais surtout de nous y intéresser au-delà des moments de crise ou des grands galas.

C’est une démarche qui mérite notre attention et notre soutien de manière continue dans le temps, et c’est ce qui nous permettra d’interpeller les bons experts et d’interpréter leurs recommandations correctement lorsque nous en aurons besoin.

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