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« C'est effroyable de devoir aller travailler tous les jours avec la peur au ventre »

Les travailleurs de la santé au Canada sont stressés et anxieux, selon un sondage.

Une infirmière portant une visière de protection marche dans une clinique de dépistage temporaire.

Une infirmière patiente entre deux tests de COVID-19.

Photo : Associated Press / Ted S. Warren

Anxiogène, terrifiant, chaotique… voilà comment de nombreux travailleurs canadiens de la santé décrivent leur milieu de travail en ces temps de pandémie.

Afin de mieux comprendre ce qu'ils vivent, l’entreprise de sondage montréalaise Potloc et l’Association canadienne de santé publique ont associé leurs forces.

Quelque 600 infirmières, médecins, techniciens et ambulanciers, interpellés par Potloc sur les réseaux sociaux, ont répondu au sondage.

Nous voulions donner une voix aux travailleurs de première ligne qui, très souvent, ne peuvent pas parler aux médias de peur d’être congédiés, explique le président de Potloc, Rodolphe Barrere, qui ajoute avoir été particulièrement surpris de la quantité de témoignages individuels reçus. On n’a jamais vu les gens s’exprimer autant.

Ian Culbert, le directeur exécutif de l'Association canadienne de santé publique, espère que ces témoignages aideront à mieux faire comprendre au grand public la réalité à laquelle ils sont confrontés.

« Tous sur les nerfs »

Si la situation est plus critique dans certaines provinces, le constat est le même partout : les travailleurs de la santé vivent une situation sans précédent qui commence à avoir un impact sur leur santé mentale.

Après 32 ans d'expérience en soins infirmiers et un an après la retraite, je peux dire que c'est la pire expérience que j'ai jamais eue dans ma carrière.

Infirmière (soins intensifs), Ontario

Environ la moitié des répondants disent qu’ils n'ont pas les outils ni le soutien nécessaire pour faire face à cette crise sanitaire.

Plus de la moitié disent que le système de santé tient le coup pour l’instant, mais que les établissements de santé pourraient bientôt ne plus répondre à la demande.

Plus de 60 % des travailleurs québécois et ontariens disent que le système de santé pourrait bientôt être surchargé. Le quart des répondants disent ne pas avoir été touchés par la crise.

Cette crise « expose les failles de notre système de santé », écrit une docteure québécoise.

Inquiétude et stress

Deux infirmiers portant des gants, un masque et une jaquette parlent à deux femmes.

Des infirmiers accueillent des patientes à une clinique de dépistage à Ottawa.

Photo : Reuters / Patrick Doyle

Près de 70 % des travailleurs sondés disent être anxieux, 40 % disent être dépassés par la situation, 29 % se sentent impuissants et 28 % découragés. Environ le tiers des répondants manquent de sommeil. 

Les témoignages qu'ils laissent montrent d’ailleurs leur détresse.

Je pleure dans ma voiture tous les jours sur le chemin du travail, plutôt que d’être fière ou d’avoir le sentiment du devoir accompli en aidant les autres. Je crains pour ma propre sécurité et ma vie et j’ai peur d'apporter le virus à la maison et d’infecter mes enfants, écrit une infirmière en Ontario.

C'est effroyable de devoir aller travailler tous les jours avec la peur au ventre, dit une infirmière québécoise.

Une infirmière ontarienne, mère monoparentale, témoigne pour sa part de l'angoisse que vivent ses enfants à cause de son travail. Mes enfants sont inquiets pour moi quand je pars, alors j’essaie de minimiser la gravité de la situation pour ne pas qu’ils s'inquiètent autant.

Une de mes enfants m'a demandé l'autre jour si j'allais mourir. Je ne peux pas imaginer à quel point elle a peur pour qu’elle se sente obligée de me le demander, mais c'est une réalité.

Infirmière, Ontario

Une infirmière québécoise spécialisée en anesthésie écrit que le personnel des soins intensifs à son hôpital est déjà épuisé. Nous faisons de la médecine de guerre, dit-elle.

Une Albertaine qui travaille en kinésiologie/physiothérapie se dit tout aussi épuisée par la lourdeur de la crise. On se demande toujours si on s’est bien lavé les mains, si on a suffisamment désinfecté son espace de travail, on a peur de tomber malade. Les procédures prennent 2 à 3 fois plus de temps, à cause de toutes les précautions supplémentaires.

C’est pourquoi Ian Culbert dit ne pas être surpris de constater que près de la moitié des travailleurs sondés disent avoir besoin de soutien psychologique.

Nous demandons déjà beaucoup aux travailleurs de la santé. Et ils sont poussés à leurs limites pendant cette pandémie, dit Ian Culbert, qui ajoute que de l’aide doit être offerte rapidement, sans quoi les travailleurs s’épuiseront, ce qui pourrait fragiliser encore plus le système de santé.

Où est l’équipement?

Deux femmes portant masque, sarrau et gants.

Deux employées du CHUS-Fleurimont à la tente de dépistage de la COVID-19.

Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

Près de la moitié des travailleurs disent ne pas se sentir en sécurité dans leur milieu de travail et moins de 10 % sentent qu’ils sont en contrôle. La grande majorité de ces travailleurs réclament plus d’équipements de protection personnelle, comme des masques et des lunettes.

Plusieurs racontent qu’on leur demande de rationner leurs équipements, d’autres disent qu’ils doivent justifier chaque masque, paire de gants et visière utilisés. Certains disent que l’équipement est carrément mis sous clé.

Nous avons droit à deux masques par quart. Sinon, il faut une bonne raison et l'inscrire sur une feuille.

Travailleuse (pédiatrie), Québec

On dirait que nous sommes dans un pays du tiers monde; nous devons réutiliser les masques et compter sur la communauté pour fournir des équipements de protection individuelle. Il est extrêmement terrifiant de se demander quand nous manquerons d'équipements de protection, ajoute une infirmière ontarienne qui travaille aux urgences.

Un patient descend d'une ambulance avant d'entrer à l'hôpital.

Arrivée de nouveaux patients à l’hôpital Notre-Dame à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Un ambulancier québécois comprend mal pourquoi lui et ses collègues doivent rationner les équipements, alors qu’ils sont appelés à intervenir directement auprès des patients infectés. Nous comprenons la pénurie, mais ça ne sera pas mieux si on fait de la contagion communautaire par la suite.

C’est triste. Comment le Canada peut-il sous-estimer son personnel médical et de soutien en n'ayant pas suffisamment d'équipement de protection? On n'enverrait jamais un pompier combattre un feu sans équipement approprié.

Infirmière (urgences), Colombie-Britannique

Environ 40 % des travailleurs réclament aussi plus de financement, plus de formation et plus de collègues pour alléger leur charge de travail.

Ils (les gestionnaires) sont plus inquiets du coût de cette crise que de la protection des travailleurs. Un gestionnaire m’a dit : “Chaque fois que je vois un masque N95 utilisé, je vois qu’on a encore jeté 7,98 $ aux vidanges."

Infirmière (anesthésie), Alberta

Une travailleuse dans un CHSLD québécois écrit que ses collègues ont dû se débattre pour faire tester les résidents et affirme qu’un médecin a refusé d’entrer dans l’établissement si les tests n’étaient pas faits.

On nous demande de travailler avec de petits masques, tandis qu’en Chine, ils sont en tenues faites pour se protéger de matières dangereuses. Nous n'avons que l'équipement de base et nous nous mettons en danger, nous et nos familles, écrit une infirmière ontarienne, qui dit qu’elle quittera le monde de la santé après la crise.

Et selon plusieurs autres témoignages, elle n’est pas la seule qui songe à le faire.

Une gestion chaotique

Des travailleurs de la santé, portant un masque, vus à travers une fenêtre de l'urgence du CHAUR de Trois-Rivières.

Le CHAUR de Trois-Rivières est l'un des hôpitaux choisis par Québec pour accueillir les personnes atteintes de la COVID-19 qui ont besoin de soins médicaux.

Photo : Radio-Canada / Josée Ducharme

Plus de 60 % des travailleurs questionnés disent être satisfaits du travail des autorités locales, régionales et fédérales pendant cette crise.

Par contre, des dizaines de témoignages font état d’une situation chaotique. Le manque de directives claires est également condamné par de nombreux travailleurs de la santé.

Les politiques et les procédures changent presque d’heure en heure. (...) Nous avons différents gestionnaires qui nous donnent différentes informations, ce qui crée de la confusion et de la frustration, dit une infirmière en psychiatrie en Colombie-Britannique.

Il est difficile d'obtenir des informations précises de la part des administrateurs, et les informations que nous recevons sont différentes selon les personnes à qui nous parlons – le contrôle des infections dit une chose, les gestionnaires en disent une autre, et les membres du personnel ont tous leurs propres interprétations, écrit un infirmier ontarien.

Les gestionnaires de l'établissement sont sur une autre planète, ajoute une travailleuse de la santé au Québec. Ils mettent les travailleurs en danger tout en leur cachant les risques.

Plusieurs décisions sont prises par les gestionnaires, qui n'ont pas une idée claire de ce qui se passe réellement sur le plancher avec les patients.

Travailleur (radiologie), Québec

Une jeune travailleuse de la santé au Québec dit être troublée par le fait qu’un jour elle doive travailler dans une unité contaminée dans un CHSLD, puis le lendemain, dans une unité non contaminée. « C’est illogique », écrit-elle.

Une travailleuse en radiologie au Manitoba affirme que ce sont les travailleurs de la santé qui écopent du manque de préparation des autorités canadiennes. Nous devons maintenant travailler plus fort et plus longtemps juste pour répondre à la demande.

Un ambulancier du Nouveau-Brunswick croit que les autorités canadiennes ont carrément échoué dans la gestion de cette pandémie. Il ajoute que les gouvernements n’étaient pas suffisamment prêts, et qu'ils mettent les travailleurs de la santé en danger.

Mes collègues et moi avons l'impression que nous sommes jetables, déplore-t-il. Notre santé et notre sécurité devraient être priorisées, parce que sans nous, le système est voué à s'effondrer et à échouer.

Les travailleurs sont fâchés que (la pandémie) n’ait pas été contrôlée plus tôt et que nous n’étions pas préparés, poursuit-il encore. Nous devons maintenant travailler encore plus fort et pendant plus longtemps juste pour maintenir le fort, et malgré ça des gens meurent.

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