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Le Canada compte plus d'un million de musulmans, selon le recensement de 2011.

Photo : iStock / damircudic

Jean-Philippe Nadeau (Trois-Rivières)
Prenez note que cet article publié en 2020 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

En cette veille de ramadan, le respect des consignes sanitaires relève du défi pour certains musulmans au Canada, particulièrement à cette période durant laquelle les rassemblements sont inévitables à la rupture du jeûne quotidien. Tout comme pour les chrétiens et les juifs, la technologie est néanmoins d'un précieux secours.

De confession sunnite, Emna Dhahak se dit croyante sans être dévote. Comme chaque année, cette Torontoise d'origine tunisienne observe le ramadan. Je le vis bien, je n'ai pas de contrainte pour aller travailler, je peux donc veiller tard, explique la retraitée du gouvernement provincial qui est âgée d'une soixantaine d'années.

Elle affirme qu'elle s'est volontairement confinée à la maison depuis le 7 mars par mesure de précaution. Vu mon âge et mes limites – j'ai une blessure au genou –, j'ai un peu de difficulté à me déplacer, précise-t-elle.

« J'ai toujours un calendrier sur mon téléphone, je sais quelles sont les heures de repas [ durant la nuit ], je dîne donc à l'heure, seule ou accompagnée de façon virtuelle de ma famille. »

— Une citation de  Emna Dhahak

En temps normal, Mme Dhahak irait passer du temps dans sa famille à Toronto, où elle a un neveu. Je ne le verrai pas cette année, parce que son travail a été jugé essentiel, il est donc à éviter en ce moment, dit-elle.

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Emna Dhahak devant un restaurant à Paris, en mai 2019.

Photo : AVEC L'AUTORISATION D'EMNA DHAHAK

Elle compte passer le ramadan malgré tout bien entourée de ses proches sur les réseaux sociaux comme l'an dernier. Je me branche sur Skype avec mes amis en France et en Tunisie, on partage nos repas ensemble, parfois on faisait des recettes entre nous... je passe donc la journée sur Internet à m'occuper, poursuit-elle.

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Le pèlerinage à La Mecque est l'une des cinq obligations prescrites par l'Islam aux fidèles.

Photo : La Presse canadienne / Amr Nabil

Mme Dhahak s'estime heureuse parce qu'elle vit seule en confinement, alors que d'autres sont confinés à six ou huit personnes dans des appartements sans accès à des réseaux sociaux et sans possibilité de sortir.

Des enseignements en ligne

Le recours aux nouvelles technologies et aux réseaux sociaux ne date pas d'hier chez les musulmans, mais la crise sanitaire a encouragé certains leaders de la communauté à les utiliser davantage au bénéfice des fidèles.

C'est le cas au Centre islamique Sayeda Khadija de Mississauga qui compte notamment une mosquée, un gymnase et une bibliothèque. L'établissement est déjà fermé, toutes les classes y ont été suspendues et les soupers communautaires lors des ruptures de jeûne y seront interdits.

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La mosquée du Centre islamique Sayeda Khadija de Mississauga

Photo : AVEC L'AUTORISATION D'HAMID SLIMI

Le professeur Hamid Slimi précise que son centre sert déjà sa communauté par l'intermédiaire d'Internet depuis une dizaine d'années, en particulier les personnes âgées ou celles à mobilité réduite.

M. Slimi, qui enseigne l'anthropologie au Centre canadien des études sur la religion, affirme que son institution propose maintenant des programmes variés en ligne et non plus seulement des prêches.

« On offre des consultations à propos du mariage, de la spiritualité ou de la santé mentale, alors les gens viennent surtout nous demander des conseils vis-à-vis les choses de la vie, parce c'est difficile pour ceux qui restent chez eux. »

— Une citation de  Hamid Slimi du Centre islamique Sayeda Khadija

Le professeur Slimi, qui est d'origine marocaine, rappelle qu'il faut avoir beaucoup de patience en cette période de confinement et qu'il y a des gens qui ont perdu beaucoup d'argent, qui s'inquiètent à propos de leur loyer, de leur magasin ou de leur entreprise.

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Mme Dhahak prépare généralement de la soupe avec des petits plats comme de la salade, parce qu'elle aime manger léger.

Photo : AVEC L'AUTORISATION D'EMNA DHAHAK

Rites alimentaires inchangés

Les restrictions au niveau des déplacements n'ont toutefois pas modifié la chaîne d'approvisionnement dans la communauté musulmane de la région torontoise. Emna Dhahak essaie de s'alimenter en nourriture halal, même si elle ne mange pas beaucoup de viande.

« Chez les musulmans, si on ne trouve pas halal, la première nourriture que l'on mange est cashère, c'est permis; ce sont les mêmes rites, sauf qu'on s'oriente vers la Mecque, les mêmes prières... les musulmans ne sont donc jamais à court de nourriture. »

— Une citation de  Emna Dhahak

Confinement oblige, Mme Dhahak commande son épicerie par Internet dans des magasins spécialisés et se fait livrer des denrées non périssables chez elle. Son neveu ou des amis se chargent de laisser des produits frais à sa porte. C'est commode et abordable pour nous autres, les personnes âgées, je suis un peu handicapée et je dois donc avoir des provisions à la maison pour la rupture du jeûne, puisque les mosquées sont fermées, dit-elle.

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Mme Dhahak prépare un gâteau aux pistaches et aux amandes fourré aux noisettes et aromatisé à l’eau de géranium.

Photo : AVEC L'AUTORISATION D'EMNA DHAHAK

Inquiétudes pour les dons

La crise sanitaire risque en revanche de bouleverser la collecte des dons durant le mois sacré du ramadan. M. Slimi estime que 70 % des sommes d'argent recueillies dans la communauté musulmane sont ramassées durant cette période de l'année.

« On va utiliser Internet d'une façon maximale, et le téléphone pour les personnes plus âgées, pour les dons, parce qu'on a besoin du soutien financier de la communauté, mais il y a un peu de méfiance, parce que les gens ne sont pas sûrs de ce qui va arriver demain. »

— Une citation de  Hamid Slimi du Centre islamique Sayeda Khadija

Le Montréalais Nabil Mirza explique que le ramadan est un mois de partage. Le prophète nous demande de faire plus de dons, si bien que les gens se tournent vers la charité; c'est une période durant laquelle on ressent davantage la souffrance des autres, explique le jeune imam de 29 ans d'origine pakistanaise.

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Nabil Mirza lors d'un récent voyage à Niagara Falls avec sa femme Naila et leur fils Abeer Ahmad.

Photo : AVEC L'AUTORISATION DE NABIL MIRZA

Sa communauté, qui appartient à la secte ahmadiyya, n'est donc pas en reste non plus. Dans cette communauté, les jeunes ont été mis à contribution pour aider les personnes vulnérables ou celles qui sont dans le besoin.

Il s'agit, là aussi, d'une entraide communautaire, mais aussi entre les autres communautés religieuses. C'est une aide pour tout le monde, même les athées, c'est une aide qui ne connaît pas de limites, souligne le père de famille.

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La communauté ahmadiyya compte 35 000 membres au Canada.

Photo : La Presse canadienne / Christopher Katsarov

L'impossibilité de se rassembler

Le Centre islamique chiite Ithna-Asheri de Toronto, qui regroupe des établissements à Hamilton, Brampton et Thornhill, a dû décevoir de nombreux fidèles bien malgré lui pour des raisons de santé publique.

Son vice-président, Shaffiq Ebrahim, souligne que la crise est difficile à vivre pour certains fidèles. On nous a demandé d'ouvrir nos mosquées pour la rupture du jeûne, mais on leur a dit qu'il n'en était pas question et qu'il fallait prendre des précautions pour éviter de répandre le virus, dit-il.

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Le Centre islamique chiite Ithna-Asheri de Toronto

Photo : AVEC L'AUTORISATION DE SHAFFIC EBRAHIM

Ce Centre chiite a créé un comité d'urgence composé de professionnels de la santé, de membres du clergé et des leaders de la communauté. Il se réunit une fois par semaine sur la plateforme Zoom pour discuter de la situation en Ontario et au pays.

Le comité transmet ensuite les consignes de santé publique aux membres de la communauté par l'intermédiaire de son site Internet et des réseaux sociaux.

M. Ebrahim dit que les directives des gouvernements sont appliquées à la lettre et que les fidèles sont appelés à observer le ramadan avec les seuls membres de leur famille qui vivent sous le même toit.

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Le Conseil canadien des imams a recommandé la suspension du rite traditionnel du lavage conformément aux directives de l'ASFCO.

Photo : La Presse canadienne / GRAHAM HUGHES

M. Ebrahim reconnaît que le ramadan est sacré et que les rassemblements à la tombée du jour sont importants pour les fidèles et que la technologie ne remplacera jamais le contact humain.

« Nous prions ensemble, ce qui nous procure un profond sentiment d'accomplissement et nous donne l'occasion de donner la charité aux autres; en temps normal, nous servons de 1500 à 2000 repas par jour. »

— Une citation de  Shaffiq Ebrahim, du Centre islamique chiite Ithna-Asheri

M. Ebrahim, qui est d'origine tanzanienne, s'enorgueillit néanmoins d'avoir été la première congrégation à fermer ses lieux de culte le 3 mars. Seules les funérailles sont autorisées, mais dans des circonstances extraordinaires. Si le défunt est mort de la COVID-19, les obsèques et les prières ont lieu directement au cimetière et non à la mosquée, poursuit-il.

Rites funéraires perturbés

L'Autorité des services funéraires et cimetières de l'Ontario (ASFCO) stipule en effet que seules les pompes funèbres autorisées sont accréditées pour manipuler et transporter les cadavres qui sont morts du nouveau coronavirus dans la province, peu importe la croyance religieuse des fidèles.

En temps normal, les corps des musulmans sont lavés avant d'être enveloppés dans un linceul et enterrés pas plus tard que dans les 24 heures qui suivent le décès. Dans la tradition islamique, l'embaumement et la crémation des cadavres sont interdits.

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Un cimetière musulman au Canada

Photo : Radio-Canada

La préparation des corps se fait par deux ou trois personnes seulement dans une morgue habituellement située dans les mosquées et réglementée par un permis municipal. Quelques personnes endeuillées, pas plus de cinq, sont autorisées à assister à l'enterrement, en respectant la règle de l'éloignement physique de deux mètres, ajoute Saffiq Ebrahim.

Un optimisme de rigueur

Le professeur Slimi pense qu'un ajustement mondial s'effectuera de façon positive après cette crise. C'est un ajustement divin, c'est-à-dire que les gens vont apprendre à apprécier davantage leur santé et leurs conditions de travail, et nous serons plus unis qu'auparavant, peu importe notre religion, croit-il.

Emna Dhahak se dit elle aussi d'un optimisme contagieux malgré la situation actuelle. C'est une étape très critique, qui nous permet de faire une petite introspection, mais on va passer à travers et changer nos habitudes; on va apprendre de cette crise, on va en ressortir grandis, conclut-elle.

Le ramadan débutera cette année au Canada à la tombée du jour le 23 avril pour prendre fin le soir du 23 mai.

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