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La télé devant public devra-t-elle changer ses façons de faire?

Vue du plateau de l'émission Tout le monde en enregistrement à partir des coulisses.

Guy A. Lepage anime désormais « Tout le monde en parle » en direct en raison de la pandémie.

Photo : Radio-Canada / Karine Dufour

Angie Landry

La pandémie a forcé certains plateaux de télé à éteindre leurs projecteurs plus tôt que prévu. D'autres ont dû se réinventer. Que les enregistrements aient lieu devant public ou non, le virus vient brouiller les cartes : les pratiques devront changer, même si le comment est encore difficile à définir.

La crise de la COVID-19 aura gravé une marque dans le temps, celle qui définit un nouvel avant et après sur le plan collectif, et elle n’épargne en rien la sphère culturelle. On ne compte plus le nombre de tournées de spectacles et d’événements annulés ou reportés, de musées fermés ou de tournages mis sur pause.

Le confinement et la distanciation sociale ont fait émerger maintes initiatives artistiques tous azimuts. En télévision, plus précisément sur les plateaux habituellement nourris par la chaleur d’un public, la capacité d’adaptation des troupes a mis en lumière une résilience et une volonté encore plus grande de servir le public confiné, et il en restera assurément des traces après la pandémie.

Se retourner sur un 10 sous

Aux États-Unis, une pléthore d'émissions de fin de soirée sont actuellement enregistrées en direct de chez les animateurs. Habitué de déconstruire les pratiques du talk-show avec ses capsules décalées tournées hors studio, Jimmy Fallon a même mis à contribution ses enfants dans l’élaboration d’une version « stay at home » (« restez chez vous ») de son émission.

Plus près de chez nous, l’animateur Jean-Philippe Wauthier anime Bonsoir bonsoir! à moitié en studio et à moitié de chez lui, tout en prenant des nouvelles de sa grand-mère ou en donnant une classe de maître sur la fabrication de cretons. Avec des effectifs réduits et un studio plus silencieux, Julie Snyder a pour sa part terminé la première saison de La semaine des quatre Julie en continuant d'accorder une place à ceux et celles que l’on ne voit que très peu (ou pas) sur les écrans québécois, tandis que Guy A. Lepage anime désormais Tout le monde en parle en direct, sans pouvoir donner ses traditionnelles poignées de main sur les notes du générique d’ouverture.

Il est assis à son poste d'animateur.

L'animateur Guy A. Lepage

Photo : Avanti Groupe / Karine Dufour

Toute l'industrie est en train de se réveiller, estime Guillaume Lespérance, qui produit des séries de fiction, mais aussi plusieurs émissions, comme Tout le monde en parle, le Bye bye, et Bonsoir bonsoir!. Selon lui, pour le domaine de la télévision comme pour la société, il a été difficile de concevoir qu’il y aurait un après-COVID au moment où les mesures de distanciation sociale et de confinement ont été mises en place.

On était dans la pensée magique. On pensait que tout reviendrait à la normale. Mais là, le travail commence. On commence à se dire : “Comment est-ce qu'on va faire pour créer un environnement qui est sécuritaire et dans lequel on peut créer?”

Guillaume Lespérance

Quoi garder et quoi changer?

Il y aura très certainement des deuils à faire, selon Guillaume Lespérance. Le premier sera sans équivoque celui d’avoir des gens dans les gradins des émissions de variétés ou des talk-shows. Le producteur voit aussi ce changement de paradigme comme une occasion de revoir certaines façons de faire.

L’animatrice et productrice Julie Snyder abonde dans le même sens. Ce n’est pas une remise en question, c’est une remise en action, soutient-elle.

Une femme porte une robe rose sur laquelle apparaît un signe de paix.

L'animatrice et productrice Julie Snyder

Photo : V/Sacha Bourque

De la nécessité naissent toutes les inventions, toutes les solutions, toutes les débrouillardises. Quand on arrive à se débrouiller, on se rend compte qu’on avait peut-être des façons désuètes de faire ou de monter un plateau, parce que ça fait 20 ans qu'on le fait comme ça.

Julie Snyder

Le moment est propice pour changer les pratiques sur les plateaux des enregistrements devant public, selon celle qui a marqué l’univers télévisuel des 30 dernières années, tant au Québec qu’à l’international. Elle cite en exemple la journaliste Anne-Marie Dussault, qui anime 24/60, une émission consacrée à l’actualité qui intègre désormais quotidiennement un segment à propos de la musique. Quand l’information avec un grand "I" laisse de la place pour la musique, c’est un mélange des genres. Les bases sont inversées, dit-elle.

Julie Snyder croit aussi que les productions peuvent entrevoir l’idée d’élargir leur bassin de personnes invitées.

On va peut-être interviewer plus de gens de la science que dans la période pré-COVID-19. Les gens vont être plus avides d'entendre parler de science à cause de ce traumatisme.

Julie Snyder

La nouvelle reine de la chaîne V ajoute que l’expérience de travailler à effectifs réduits a permis de réaliser ce qui est de trop et de comprendre aussi ce qui manque. Il y a une chose qui ne changera pas, et c'est le nombre de gens au contenu. Je ne vois pas comment on pourrait réduire les effectifs au contenu. Au contraire, je pense qu’il faudrait les augmenter, parce que c'est toujours le contenu qui drive une émission.

Ce serait donc le temps de revoir le contenant, selon elle. Je pense qu'il y a une façon qui peut simplifier les choses, puisque quand elles étaient à leur extrême simplicité, le train avançait quand même.

Faut-il établir des normes?

Impossible d’éviter la question de la santé et de la sécurité quand on parle de l’après-COVID, selon Gilles Charland, directeur général de l’Alliance des techniciens et techniciennes de l’image et du son du Québec (AQTIS). Il croit notamment que c’est le point central de ce qui s’ajoutera aux nouvelles façons de faire de l’industrie.

On ne pourra plus travailler de la même façon, soutient-il, en évoquant les mesures de distanciation sociale qui resteront en vigueur longtemps encore.

On peut penser aux gens de la coiffure, des costumes et du maquillage, qui doivent traiter les comédiens et les figurants de près. En postproduction, on pense souvent que le monteur est seul, mais en réalité, il est avec un assistant ou avec le réalisateur, et ce, dans une pièce où ils sont plus confinés que sur un plateau, explique Gilles Charland.

Guylaine Tremblay regarde sa maquilleuse.

La comédienne Guylaine Tremblay, en train de se faire maquiller pour une capsule

Photo : Radio-Canada / Laurence Godcharles

Difficile, cependant, de parler de solutions concrètes.

On travaille activement avec la CNESST pour mettre de l’avant des façons de faire qui nous assurent que les équipes soient protégées, assure le directeur général de l’AQTIS.

Pour lui, un point est clair : il sera nécessaire de reprendre graduellement les productions arrêtées avant de retrouver un fonctionnement dit « normal » des plateaux de tournage, autant en télé qu’en cinéma, pour éviter les incidents.

D'ailleurs, au lendemain de son passage à Tout le monde en parle, le 13 avril dernier, le Dr David Lussier a appris qu’il était atteint de la COVID-19. Radio-Canada a alors assuré la population que de nombreuses mesures étaient prises sur tous ses plateaux pour éviter toute contamination. Depuis plusieurs semaines, aucun service de maquillage ou de coiffure n’est offert. Les loges, les studios, les régies et les plateaux sont systématiquement nettoyés, tout comme la place occupée par chacune des personnes invitées, dès la fin de l'entrevue.

D’après le producteur de l’émission, Guillaume Lespérance, la société doit apprendre à composer avec le risque de contamination et doit surtout trouver des solutions durables pour l’éviter le plus possible.

La société va finir par reprendre un rythme normal. On ne pourra pas continuer de faire du cinéma ou de la télévision de façon artisanale avec des moyens limités. Des milieux complètement absents des risques, ça n’existe pas.

Guillaume Lespérance

C’est notamment pour cette raison que le producteur espère que l’industrie s’imposera de nouveaux standards de qualité en matière de santé et de sécurité. Au même titre que la CNESST, avec la construction, qui fait respecter des normes en place pour faire baisser le nombre de morts ou de blessés sur les chantiers, ajoute-t-il.

Plus qu’on a de couches de protocole, plus on est mesurés et [plus on a de chances de s’améliorer]. Donc pourquoi on ne serait pas mesurés? dit Julie Snyder.

Julie Snyder sur le plateau de l'émission La semaine des 4 Julie

Julie Snyder sur le plateau de l'émission « La semaine des 4 Julie »

Photo : Sacha Bourque

D’ici là, malgré qu'on fait des pieds et des mains devant l'impossible, il est difficile de savoir à quel moment le public réintégrera les plateaux. Ni Guillaume Lespérance ni Julie Snyder ne souhaitent s’avancer au sujet de la prochaine saison. Tout change trop chaque jour.

Je pense que le public va être possible dans les émissions de télé le jour où le vaccin [aura été trouvé].

Julie Snyder

Le producteur de Tout le monde en parle se veut rassurant : On vit dans une business de solutions. La priorité en ce moment, c’est que personne ne tombe malade. Maintenant, comment est-ce qu'on peut le faire d'une manière sécuritaire, tout en continuant à avancer?

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